Née à Montréal en 1914, Lorraine Nacké a fait revivre la ville de son enfance dans Le Passé oublié, publié chez Fides en 1979 et depuis longtemps épuisé. En voici quelques extraits. Les passages en brun sont de moi.

Les voitures de légumes

On aurait dit une morceau de ferme, un coin de terre emporté dans la voiture découverte, tout embaumé du parfum des champs, sentant bon la terre et les légumes fraîchement arrachés. Le colporteur passait aux portes avec une grosse brassée de légumes qu'il offrait aux ménagères économes. D'autres femmes, plus avisées sans doute, allaient jusqu'à la voiture, parlaient d'abord au cheval et choisissaient ensuite elles-mêmes les plus beaux légumes. (…) En hiver, sur des traîneaux, on faisait des sortes de petites maisons avec portes et fenêtres. Pour empêcher les légumes de geler, une petite fournaise tortue chauffait gaiement à l'intérieur et l'on voyait dans la cheminée danser une fumée qui sentait le feu de bois. Le colporteur prenait toujours grand soin de couvrir son cheval d'un couvre-pied aux couleurs vives qui se détachaient sur la neige étincelante, car il faut dire qu'en ce temps-là la neige gardait sa blancheur.

Le laitier

Il n'y avait pas de bouteilles de lait. Le laitier vidait une mesure de lait dans des récipients que l'on mettait à la porte.

Les voitures de fèves au lard

…aux couleurs ocres et brunes bien luisantes et vernies, avec de petites portes sur le côté et en arrière une porte double. Ces voitures étaient toujours tirées par de très beaux chevaux. On en achetait surtout les vendredis.

Le marchand de charbon de bois

…noir de suie, il me faisait vraiment peur !

La voiture "des ciseaux"

…une belle voiture haute, peinturée en vert et en jaune, avec sur le toit une cloche et une cheminée pour l'hiver. Sur les côtés de la voiture, on pouvait admirer des images coloriées. Il y avait encore des camionettes "à ciseaux" dans les années soixante à Montréal. Le "monsieur" aiguisait les ciseaux, les couteaux, etc.

La voiture de déblaiement de la neige

Un long traîneau sur lequel était une longue boîte faite de planches non peinturées et traîné par deux gros chevaux. Deux hommes par voiture enlevaient la neige sur le bord du trottoir. (…) Quand il y avait eu une grosse chute de neige, les hommes travaillaient la nuit par des froids terribles et souvent on les entendait travailler et crier et commander aux chevaux. Je me trouvais privilégiée de m'endormir chaudement, tandis que ces pauvres hommes et ces pauvres chevaux étaient dehors.

Le marchand à glace

Existait encore en 1946. On mettait une carte à la fenêtre selon la grosseur qu'on voulait : 25 ou 50 livres.Le marchand criait : "Glace ! glace ! glace !"

La voitures des frites

Oh ! le plaisir d'entendre le sifflet de la voiture à patates frites ! C'était l'euphorie : maman, maman, cinq sous, la voiture s'en vient. C'était une grosse voiture jaune avec une cheminée qui dégageait un arôme de graisse. Le marchand se tenait au milieu de la voiture devant une fenêtre ouverte par laquelle il offrait aux enfants impatients un cornet de papier graisseux pleins de succulentes frites…


Les voitures à patates frites disparurent des rues de Montréal en 1947

La petite voiture du Chinois

…sur laquelle était un gros panier de jonc pour la cueillette du linge. Je revois encore le Chinois avec sa longue tresse dans le dos, sa chemise carrée qui tombait par-dessus son pantalon arrêtant à la cheville, ses pantoufles qui recouvraient le devant de ses pieds nus. Il nous souriait toujours en passant. Après 1924, les gens allèrent porter et prendre leur linge à la buanderie.

Trottoirs de bois…

…aux intersections des rues, c'était toute une histoire. Il fallait marcher sur des billots étendus d'un trottoir à l'autre et faire bien attention de ne pas marcher à côté dans la boue pour ne pas salir ses chaussures.

Il y avait des abreuvoirs pour les chevaux un peu partout.

Les services funèbres

Ordinairement, on employait le salon transformé en chambre mortuaire pour l'occasion. Les passants s'arrêtaient volontiers à la porte portant un crêpe et une couronne de fleurs. C'était même un devoir d'entrer et de faire quelques prières à l'intention du mort. (…) Pour la famille touchée par la mortalité, c'était le grand deuil pendant deux ans. Les hommes portaient un large brassard noir au bras gauche et au chapeau. En plus, la cravate noire était de mise. Les femmes devaient porter des toilettes noires et un grand crêpe noir était attaché derrière le chapeau. Une voilette aussi, parfois.

Pendant les trois jours d'exposition funèbre, toute la famille et la parenté se tenaient rassemblées à l'arrière de la maison où une table ouverte jour et nuit était à la disposition des visiteurs.

Le troisième jour, un corbillard traîné par deux superbes chevaux gris venait lever le corps. Ce corbillard énorme était enjolivé de symboles sculptés, et aux deux longues fenêtres de chaque côté, des rideaux aux couleurs "vieil or" et bordés de pompons rendaient cette voiture funèbre des plus accueillantes, bien que le tout fut peinturé en noir. Perché sur un siège très haut, le cocher, tel une statue morose, conduisait le cortège, car il faut dire que tout le monde suivait le corbillard à pied, de la maison à l'église.

Dans l'église qu'assombrissaient les stores noirs descendus et de longues bannières noires, le service commençait par un chant des plus lugubres. Si le mort était riche, une profusion de fleurs s'étalaient dans la nef et un long tapis se déroulait de l'autel jusqu'au bord du trottoir.

L'officiant et les enfants de chœur, après avoir tourné trois fois autour du catafalque, retournaient à l'autel.

Religion

La prière du matin et du soir étaient observées scrupuleusement et le dimanche matin toute la famille assistait à la messe avec piété. Dans l'après-midi, vers les trois heures, on devait retourner à l'église pour entendre les Vêpres dont je goûtais beaucoup le chant monotone. Le premier vendredi du mois, la confession était de rigueur.

Le scapulaire faisait presque presque partie de la peau comme les ongles et les cheveux.

Le jeudi saint était une fête. Les gens "étrennaient" leurs vêtements de printemps neufs et allaient d'église en église pour "accumuler les indulgences".

Les gramophones

En 1908, un gramophone coûtait 15,95 $. Plus tard, pour dix cents, on pouvait s'enfermer dans une cabine au magasin de disques et écouter ses morceaux préférés pour aussi longtemps qu'on le voulait.Un disque neuf coûtait 18 cents.

 

 

 

 

 

 

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