La Mort

À l'époque du décès de ma grand-mère, en février 1978, nous ne nous parlions presque plus.

J'avais 12 ans. Elle en avait 76. Elle espérait en une vie meilleure après. Pour ma part, j'espère qu'elle est heureuse maintenant.

Elle est morte un dimanche grisailleux. L'hôpital nous a téléphoné trop tard. Après deux semaines dans le coma, elle était enfin partie.

On l'avait reléguée dans une petite chambre pour une personne. Les machines, qui avaient étiré son dernier soupir bien trop longtemps, ronronnaient encore à côté de son lit.

La mort l'avait brutalement arrachée au coma. Le cadavre avait les yeux grand ouverts; la bouche béait. Comme la plupart des tuberculeux, elle était morte étouffée. Son regard vitreux semblait fixer quelque chose d'horrible.

Malgré son désir très fort de mourir, elle s'était battue farouchement contre le monstre à la faux. Cet instrument lui avait déchiqueté l'âme, j'en suis certaine.

A la vue du cadavre, ma mère éclata en sanglots. Pour ma part, j'étais en état de choc. Mes yeux étaient secs. Seule ma gorge serrée témoignait de ma peine... que je croyais ne pas ressentir.

Je me haïssais pour mon insensibilité.

Je comprends aujourd'hui que je m'étais habituée à ne rien ressentir; nos émotions donnent des armes à nos ennemis de la cour d'école.

J'avais l'impression d'être une somnambule. Je me sentais groggy et molle, comme le boxeur qui a le dessous juste avant le knock-out; dépouillé de son énergie, de son acharnement à vaincre, il désire presque le dernier coup qui le fera sombrer dans l'inconscience.

J'aspirais au noir profond, au silence total. Je ne voulais ni vivre ni mourir, mais je me languissais d'un ailleurs où je serais libre et seule et en paix. Je voulais sortir de mon corps, flotter dans le vent...

***

Au salon mortuaire, le cadavre de ma grand-mère n'était plus un cadavre. L'embaumeur avait effacé toute trace de son ultime combat contre la mort. Ce n'était plus la relique pitoyable d'une martyre, mais une poupée de cire lisse, parfaitement lisse, qui évoquait à peine l'âme qui avait respiré dans cette chair pendant soixante-seize années.

Comment avoir du chagrin devant cette idole de plâtre qui reposait dans son coffret de satin et de bois? Une statue entourée de fleurs odorantes qui masquaient mal les relents des produits d'embaumement...

Cet air fade qu'on ne respire que dans les salons mortuaires...

Aujourd'hui, vingt ans plus tard, une image me vient à l'esprit : On donne au Bon Dieu une Barbie dans sa boîte. Cette offrande est supposée nous alléger un peu le cœur.

***

Je n'aimais pas ma grand-mère lorsqu'elle est morte. Pourtant, sa mort devait me rendre folle pendant de nombreuses années.

Diane Hall
20 juin 2000


Une photo fanée et floue comme un fantôme...

R.-B. avec Diane en 1971.
L'accès au Jardin Botanique de Montréal
était alors gratuit et nous y allions souvent.
Tout ce qui était de style plus ou moins "marin" était à la mode
et j'adorais cette robe. Je crois que la robe blanche à petits pois noirs
de ma grand-mère était neuve. La ceinture était en plastique lustré,
du "patent leather" comme on l'appelait à l'époque
avant que le terme "cuirette" ne se généralise.
Ma grand-mère a gardé cette robe jusqu'à sa mort.
Pendant les dernières années de sa vie,
elle ne s'achetait plus rien et ne jetait plus rien.

Je la trouvais belle.
N'étant qu'une enfant de 5 ans, je ne soupçonnais même pas le drame du vieillissement. Je ne comprenais donc pas pourquoi sa peau ridée
et ses cheveux bruns à peine grisonnants la désolaient à ce point.
Elle soignait beaucoup son apparence. Elle adorait se faire des mises en plis
et se vernir les ongles de "Cutex" (prononcé "Kitex") rose tendre.

Pendant les dernières années, elle avait perdu beaucoup de sa coquetterie.
La vie, les chagrins, la tuberculose, le travail constant de la parfaite ménagère ainsi que notre ingratitude à ma mère et à moi l'avaient usée jusqu'à la corde. Ses muscles et sa graisse avaient complètement fondu; sa peau délicate n'était plus qu'un fin parchemin à travers lequel on voyait clairement ses veines et ses os. Ses cheveux étaient devenus complètement gris et elle ne prenait plus la peine de les friser. Nous vivions avec elle, mais elle était seule, tragiquement seule...
Elle se confiait à Dieu en égrenant son chapelet, le soir avant de se mettre au lit pour une nuit d'insomnie. Elle était devenue très sourde, ce qui l'isolait encore plus. J'espère que Dieu l'écoutait... et lui parlait.

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