L'enfant

Je ne possède que deux photos de Reine-Blanche enfant. Elles furent prises toutes les deux le même jour au studio du photographe dont, jadis, on pouvait lire le nom sur les cadres de carton.
Hélas! Le temps a noirci le carton et effacé la signature. Pour leur part, les photos existent encore, mais à peine. La fillette minuscule qui fixe l'appareil avec ahurissement n'est plus qu'un fantôme de papier mat, de jour en jour plus pâle et plus flou.
Elle devait avoir trois ou quatre ans. Peut-être cinq si on tient compte que R.-B. a toujours été menue.
Les gens ne souriaient pas sur les photos à l'époque. Se faire prendre en photo était une occasion importante, quasi-solennelle. Cette manière de penser allait disparaître avec l'invention des appareils portatifs et bon marché, comme le fameux Brownie de Kodak.
Avait-on ordonné à R.-B. de ne pas sourire? Sa mère, Marie-Louise, était une femme sévère et plutôt collet monté. Elle avait frisé les longs cheveux dorés de sa fille cadette, lavé et repassé ses deux plus belles robes. La bambine devait être fière des magnifiques rubans qui retenait ses boucles en arrière de sa tête.
R.-B. ne s'est jamais sentie aimée par sa mère. Elle était l'enfant de trop, la deuxième fille de suite alors que ses parents désiraient ardemment un garçon. Marie-Louise Cournoyer était fragile. Chaque grossesse était une épreuve très pénible pour elle et chaque accouchement risquait de la tuer. Si son premier enfant avait été un garçon, elle n'en aurait pas eu d'autre.
Néanmoins, je peux discerner de l'amour maternel dans ces deux photos. La languide Marie-Louise avait fait beaucoup d'efforts pour que sa fille cadette lui fasse honneur sur ces photos. De plus, R.-B. est seule devant l'objectif. Habituellement, les familles faisaient photographier tous leurs enfants en même temps pour économiser. Il aurait été naturel que R.-B. et sa sœur Antonia soient photographiées en même temps. Ses parents tenaient donc à R.-B. suffisamment pour faire tirer son portrait, et ce deux fois plutôt qu'une.
À moins que le photographe n'ait été payé par quelqu'un d'autre, par la marraine de R.-B. par exemple qui aurait voulu un souvenir de sa filleule à l'âge de 4 ans, le plus bel âge des enfants…
J'ignore qui était la marraine de R.-B.
J"imagine une histoire…
Reine-Blanche, à quatre ans, était une quantité négligeable dans la famille. Trop jeune pour aider beaucoup dans la maison et vivant dans l'ombre de sa grande sœur, Antonia, elle essayait de se faire aimer en se rendant utile le plus possible. Elle ne pouvait pas faire les lits; les matelas de plumes étaient trop volumineux pour elle. Elle ne pouvait pas non plus balayer; le balai était si grand que le bout du manche la dépassait de trois têtes. Il ne lui restait que la vaisselle, qu'elle essuyait perchée sur une chaise, terrifiée à l'idée de casser une assiette ou un verre.
Pour sa part, Antonia restait inactive. Elle ressemblait à sa mère: c'était une petite personne tout imbue de son importance, dodue avec des yeux marron et des cheveux châtain clair. Marie-Louise prétendait que la pauvre enfant était fragile et qu'elle ne devait pas trop se dépenser physiquement. D'ailleurs, c'était une âme sensible, une artiste en puissance, alors que R.-B. était un garçon manqué.
Je me demande si, en étant un garçon manqué, R.-B. n'essayait pas, inconsciemment, d'être le fils tant désiré par ses parents.
Je n'ai pas de photo d'Antonia enfant. Voici une photo d'elle à 20 ans:

La petite famille Cournoyer —François-Xavier, menuisier, sa femme et ses deux filles— habitaient à Sorel, une ville fluviale importante et prospère au début du siècle. Il semble que François-Xavier gagnait bien sa vie. En tout cas, lui et les siens ne manquaient de rien et ses filles fréquentèrent l'école privée jusqu'à l'âge de 16 ans.
Une femme de petite santé comme Marie-Louise devait trouver très difficile de tenir maison et de prendre soin d'un homme et de deux jeunes enfants. Je me demande si une femme, sœur ou belle-sœur de Marie-Louise, n'habitait pas avec les Cournoyer afin de l'aider. Des gens de la condition sociale des Cournoyer n'avaient pas de domestique; en général, les femmes célibataires trouvaient plus lucratif et plus agréable de travailler dans les usines.
Je ne possède aucune photo de François-Xavier et Marie-Louise jeunes mariés. Dans son vieil âge, l'ancien menuisier était assez grand et très maigre, avec un long nez droit et des yeux gris. R.-B. lui ressemblait énormément.
