Clerlande, le 23 juin 1965 Moi, Fran�ois F�lon, ancien abb� de Froussac, je reprends en ce jour l��criture de mes m�moires, entam�es il y a un peu plus d�un an. D�embl�e, cher lecteur, ch�re lectrice, vous avez not� que j�ai �crit ancien abb� de Froussac. Je suis s�r que ces quelques mots ont suffi � emballer votre imagination. Vous vous dites : � il a quitt� les ordres, il a laiss� tomber cette soutane dans laquelle il se sentait � l��troit, et qui lui allait si mal� A moins qu�il n�ait �t� excommuni� suite � la d�couverte du r�cit scandaleux de ses �confessions� ??� Ou simplement mut� dans une autre paroisse� � Rien de tout cela en v�rit� !! Je vous �crit de la chambre qui est d�sormais la mienne dans le monast�re de Clerlande. Eh oui ! Un monast�re ! Pensez-vous que, rong� par les remords d�avoir men� une vie de plaisirs et de s�ductions j�aie d�cid� de me clo�trer pour, enfin, ne me consacrer qu�� Dieu ? Ce serait bien mal me conna�tre : vous devriez savoir que, pour moi, Dieu se trouve en chaque �tre humain et en chaque aspect de la vie dans toute sa complexit� ! D�s lors, me retirer du monde �quivaudrait � m��loigner du Seigneur. L�explication est plus simple, la voici : Clerlande est un monast�re moderne, construit il y a quelques ann�es � proximit� d�un campus estudiantin. Il s�agit d�un lieu tr�s ouvert qui re�oit quotidiennement la visite de nombreuses personnes. Des s�minaires y sont organis�s, des conf�rences y sont donn�es et des chambres sont pr�vues pour l�h�bergements d�h�tes, tant masculins que f�minins. Je vous entends penser d�ici : � ce vieux pervers a trouv� la planque id�ale pour pouvoir se fournir en chair fra�che et se livrer en toute tranquillit� � ses vices ! � Franchement� Il faut toujours que vous exag�riez !! Il est vrai que j�ai eu le coup de foudre pour ce lieu, mais pour des tas d�autres raisons : l�ambiance jeune et dynamique, les nombreuses activit�s qui y sont organis�es, le vent d�enthousiasme qui y souffle� La beaut� du lieu, aussi (au sein d�une petite for�t). Et puis, peut-�tre tout simplement, l�envie de changement. Je pense que j��tais arriv� au bout de ma carri�re de cur� ; � un stade o� je ressentais le besoin de vivre quelque chose de nouveau. C�est d�ailleurs pour cela, sans doute, que je m��tais mis � �crire mes confessions : je voulais faire le point, avant de passer � autre chose. Tout a �t� tr�s vite : l��t� dernier j�ai s�journ� pour la premi�re fois � Clerlande. J�y suis retourn� par apr�s et il y a six mois j�ai fait une demande officielle � ma hi�rarchie religieuse pour rejoindre d�finitivement ce monast�re. J�ai eu beaucoup de chance : un jeune cur� �tait l�, pr�t � me remplacer � Froussac et, surtout, le monast�re de Clerlande, victime de son succ�s dans la r�gion, manquait de main d��uvre. Je suis install� ici depuis trois semaines. Je n�ai pas encore de statut d�finitif mais il n�y a pas de raison pour que je m�en aille. Et vous savez quoi ? Je suis heureux. Oui, vraiment, heureux comme je ne l�ai jamais �t� ! Ici, un vent de fra�cheur souffle. On se sent libre ! Ce que j�aime le plus ? Ce flux r�gulier de personnes qui viennent de diff�rents horizons pour passer une journ�e ou une semaine en notre compagnie, pour rencontrer l�un ou l�autre d�entre nous, pour parler, se confier, dialoguer. Oui, c�est cela qui me pla�t le plus : la rencontre. D�couvrir de nouvelles personnes, apprendre � les conna�tre, �changer quelque chose avec elles. Il faut dire que ceux qui viennent ici ne sont pas l� pour parler de la pluie et du beau temps : ce sont des gens � la recherche d�eux-m�mes, � la recherche de quelque chose, et qui donc s�ouvrent rapidement sans passer par le stade interm�diaire des pr�sentations banales. En quelques semaines, j�ai d�j� eu plusieurs contacts m�morables ! Des gens avec lesquels quelque chose est pass� : de moi � eux et invers�ment� Peut-�tre aimeriez-vous que je vous raconte l�une ou l�autre anecdote croustillante�. Un contact particuli�rement intime avec l�une de nos h�tes, par exemple� Ai-je r�cidiv� dans mes op�rations s�duction ? Ai-je ressorti ma fameuse lettre pour voir si elle fonctionne aussi bien dans ces lieux ? Ou encore : que se passe-t-il la nuit dans les couloirs du monast�re ?? D�sol� : je n�ai encore rien dans ce genre � vous raconter. Non, pour le moment je me sens bien, simplement bien, tranquille, apais�, serein. Me serais-je assagi ? Aurais-je renonc� aux plaisirs de l�amour ? L��ge commencerait-il � faire son effet ? N�exag�rons pas : je n�ai que cinquante-et-un an et je me sens encore en pleine forme physique ! Des histoires � croustillantes � comme vous les aimez, j�en aurai encore bien d�autres � vous raconter, vous pouvez en �tre s�rs ! Disons que, pour le moment, je suis en vacances : je fais une pause dans ma carri�re de s�ducteur. Et vous savez quoi ? Ca me fait du bien ! J�en avais sans doute besoin� pour repartir d�un meilleur pied ! Car je n�ai pas l�intention d�en rester l� ! Je n�ai pas envie de prendre ma retraite ! Que nenni ! Je ne m�arr�terai que lorsque je mourrai. Car enfin, la s�duction, c�est la vie ! Toute relation sociale est bas�e sur la s�duction ! Nous essayons de s�duire en permanence ! Le moindre de nos gestes, la moindre de nos paroles est orient�e dans ce sens ! Plus on s�duit, plus on vit ! Et vive la vie !! Voil� donc qui devrait vous rassurer quant � la suite de l�histoire : il va encore s�en d�rouler, des �v�nements ! Et puis j�ai toujours le reste de ma vie � vous raconter, je ne vous ai pas encore dit grand chose. Encore beaucoup � vous �crire ! Pour l�heure, je m�en vais ranger pr�cieusement ce manuscrit dans son �crin. Je m�appr�te � passer une nuit douce, faite de r�ves sereins et color�s. Je vous en souhaite tout autant !!
retour � la premi�re page