Question : MORDOR
semble issu de la scène Doom Death Metal. Comment définissez-vous
votre style actuel et comment expliquez vous l'évolution de votre
musique ?
Réponse : Nos racines musicales proviennent
effectivement en grande partie de ce qui a été appelé
Black Metal, un dérivé extrémiste du Metal dont l'image,
à défaut d'une doctrine, était au moins aussi importante
que la musique elle-même. Si la base de cette musique était
une vision plus "sale" du Metal, très vite certains groupes plus
expérimentaux comme CELTIC FROST ont commencé à y
incorporer des instruments issus de la musique classique. La découverte
de groupes comme LAIBACH et FOETUS, précédés des SWANS
et de GODFLESH, n'a fait que confirmer qu'il était possible de créer
une synthèse entre Metal et d'autres genres, afin d'arriver à
un style réellement sombre à même d'exprimer la complexité
des éléments que nous voulions évoquer par la musique.
Si nous devions définir notre style, nous estimerions que le mot
"Dark" serait le plus approprié. Mais il nous semble impropre de
parler d'"évolution", idée moderne trop souvent rattachée
au "progrès", alors que chacune de nos réalisations est un
moyen différent d'essayer de cerner le principe ultime de toute
chose. Sur le plan de la forme, s'il peut sembler y avoir "progression"
(structures plus complexes, meilleure production etc...), le fond, lui,
est toujours le même: utiliser la musique pour atteindre l'inconditionné,
en évoquant différents chemins pouvant y mener.
Q: MORDOR est le nom de l'enfer sur lequel
règne Sauron dans la mythologie de Tolkien. Pourquoi ce choix pour
le nom du groupe , et pouvez-vous nous éclairer davantage sur cette
mythologie ?
R: Même si son oeuvre est sans doute
un classique d'heroic-fantasy, il ne faut pas oublier que Tolkien était
un grand spécialiste du folklore anglo-saxon, lui même de
souche nordique. De notre côté, si nous avons choisi le nom
"MORDOR", provenant de la trilogie "Le Seigneur des Anneaux", c'est que
sa signification (le pays des Ténèbres) a deux aspects importants:
les Ténèbres, qui symbolisent parfaitement le Principe Originel,
le non- manifesté, au- delà de la multiplicité et
de l'être, dont toute chose dépend mais dont lui- même
ne dépend de rien et enfin l'idée d'un pays, d'un Etat spirituel
diamétralement opposé à ceux modernes, qui au-lieu
d'être un appel vers l'inconditionné ne sont plus que des
gestionnaires de numéros. Dans cette optique, Sauron symbolise le
monarque universel qui doit reconquérir son royaume afin d'ériger
un nouvel ordre... et sa tour l'axe du monde, axis mundi. Quant aux anneaux,
ils peuvent évoquer les différents niveaux qu'il est nécessaire
de franchir avant de parvenir à l'absolu. Evidemment cette interprétation
nous est personnelle, et n'a pas grand-chose à voir directement
avec l'histoire contée dans le "Seigneur des Anneaux". Mais il n'en
reste pas moins que cette trilogie est une quête initiatique.
Q: Pourquoi une de vos pochettes reproduit-elle
une photo du Baphomet, idole sculptée médiévale, que
l'on assimile à l'ésotérisme des Templiers ?
R: Que ce soit le Baphomet, l'Androgyne, le
Rebis des hermétistes ou l'Ardhanarisvarahindou, il est un des symboles
les plus essentiels qui soit, celui de la non-dualité, de la réunion
des principes mâle et femelle, de la Conscience et de la Puissance,
de l'Esprit et de l'Energie, du sujet et de l'objet. Il représente
tout entier ce qu'est la voie, et ce à quoi devrait au moins aspirer,
à défaut de le réaliser, tout homme qui serait véritablement
"normal". Les Templiers sont d'autre part pour nous un modèle en
ce qui concerne l'organisation d'une société régulière,
où tous ses différents aspects, qu'ils soient artistiques,
économiques ou autres, sont soumis au spirituel. En tant qu'Ordre
de moines guerriers, ils représentaient l'union originelle entre
autorité spirituelle et pouvoir temporel, contemplation et action,
ce qui ne les empêchaient pas d'avoir un système économique
plus efficace que celui moderne...Simplement il y avait une juste hiérarchie
entre les différents domaines de l'activité humaine. Notons
d'autre part que l'invention du roi Philippe le Bel devait précipiter
la fin de la monarchie et préparer la révolution bourgeoise,
donc l'avènement des sociétés modernes matérialistes.
Mais les Templiers resteront l'exemple de ce que le christianisme a pu
avoir de meilleur, en ayant été rectifié par des contacts
avec l'islam ésotérique ainsi que par l'intégration
d'éléments "païens".
Q: La Comtesse Bathory et son château
de Csejthe inspire le thème de plusieurs de vos compositions. D'où
vous vient cette fascination pour le vampirisme ?
R: Erszebeth Bathory nous a effectivement
fasciné par son histoire, sa quête d'une éternelle
beauté, sa noblesse ainsi que par son dégoût de l'existence
ordinaire. Mais Elle est surtout un symbole extrêmement fort, celui
de la féminité abyssale et destructrice. Parmi les deux archétypes
fondamentaux de la Femme, l'homme ordinaire (ainsi que la femme ordinaire)
privilège celui de la Mère, de Déméter, dont
la fonction essentielle est l'enfantement. Mais il existe également
celui de l'Amante, d'Aphrodite, que malgré les apparences peu d'hommes
et femmes réalisent sous sa vraie forme, (même inconscient,
le besoin d'enfanter se retrouve chez la plus part des femmes aux moeurs
dites "légères"; si pour les hommes l'enfantement ne les
concerne guère, ils en restent généralement au niveau
strictement physique, sans cerner la dimension "subtile") parce qu'il implique
quelque chose de "magique", d'"énergétique". Sous son aspect
extrême, cet Archétype devient Perséphone, Durgâ,
le féminin se complaisant dans le sang et la mort, la destruction.
Il s'agit là de la substance antérieure à toute forme,
de la violence de la Nature dans son élémentarité,
que la plupart des hommes craignent secrètement. La pulsion du désir,
de l'amour est aussi celle de la mort... Erszébeth Bathori, Elle,
contrairement à la plupart des femmes qui ignorent tout des potentialités
que leur offre leur nature, n'a pas craint de suivre cette voie lunaire,
même si elle a dû en payer le prix. Dans le cadre du chemin
que nous parcourons, axé principalement sur la Main Gauche, Elle
représente un équivalent de Kâli. De plus, son côté
nettement aristocratique, même dans un Moyen-Age déjà
décadent, est loin de nous déplaire, bien au contraire...
Enfin si les vampires existent à leur façon réellement,
émanations du monde subtil, le mythe du vampirisme dans sa forme
courante est pour nous une représentation qui nous touche beaucoup:
l'accès à l'immortalité, même s'il faut la comprendre
dans un sens non-physique, le couple prédateur/proie, l'absorption
du sang, tout cela peut-être pour le moins significatif.
Q: Lors de vos concerts, quelles émotions
cherchez-vous à susciter au sein du public ? Venez- vous souvent
jouer en France ?
R: N'appréciant guère l'ambiance
usuelle des concerts, qui conviennent bien aux sociétés de
masse de notre époque, nous n'en donnons pas. Il y eut exception
cette année, où dans le cadre de notre collaboration avec
INCENSE, nous avons joué à Limoges avec TROM et PROTON BURST
dans les souterrains d'une galerie d'art, avec des installations d'art
contemporain incluant ossements, charniers etc... Nous ne cherchons pas
particulièrement à susciter des émotions parmi le
public, ou à nous extérioriser en montant sur scène.
Notre but n'est ni individualiste et collectif, mais impersonnel. Jouer
en ce lieu, c'était rendre hommage à la puissance du Temps
Transcendant, donc en apparence délibérément sectaire
mais en vérité ouvert sur l'absolu, que très peu de
personnes peuvent appréhender ne serait- ce qu'intellectuellement.
Alors tant mieux si certains après notre passage ont pu saisir quelque
chose du silence; le reste n'a en fait guère d'importance.
Q: Quels sont vos goûts et influences
littéraires, musicaux et artistiques ?
R: Pour ce qui est des livres, il ne s'agit
pas ici de "littérature". Disons que l'oeuvre de Julius Evola et
René Guénon nous a donné en quelque sorte une seconde
naissance sans laquelle la vie n'est rien: celle de l'esprit. Elle nous
a permis de nous retrouver dans le foisonnement des spiritualités
mal comprises et des déviations propres à notre époque,
avec les sociétés de type "démocratique", se disant
"laïques", ce qui ne signifie rien d'autre qu' "ignorantes", ainsi
que l'aspect subversif de la science, philosophie, psychanalyse qui ne
sont que des connaissances incomplètes. La weltanshauung mordorienne
est très imprégnée de ces auteurs, mais d'autres comme
Mircéa Eliade, Alain Danièlou, Platon, Plotin ainsi que différents
ouvrages traditionnels ( etc..) jouent une influence non négligeable.
Pour ce qui est de la littérature, en exceptant Gustav Meyrink et
certains auteurs du domaine fantastique (Lovecraft, Robert E. Howard, Bram
Stoker qui fit partie de la Golden Dawn etc...), nous n'avons guère
le temps de nous y intéresser, l'ésotérisme étant
bien plus important. Sur le plan musical, à part le Black/Death/Doom
Métal, l'Industriel, le Gothique, l'Electronique version WHITEHOUSE,
certaines formes ethniques, nous apprécions beaucoup la musique
classique, spécialement Stravinsky, Rachmaninov, Prokoviev, ainsi
que le classique contemporain. Les arts anciens, spécialement tantriques,
nous attirent également ainsi que Bosch ,et, pour notre époque,
Giger. Certaines formes de l'art contemporain méritent aussi une
attention, même s'il est évident qu'à notre époque
l'art lui- même n'a plus de lien direct avec le supra-personnel.
Q: Entretenez-vous des contacts et des rapports
amicaux avec d'autres groupes ?
R: Nous avons un certain nombre de contacts
avec des groupes Black Metal ou autres, mais le seul que nous rencontrons
de temps en temps, c'est TROM, et en général plus pour parler
de ce qu'il y a derrière la musique que pour elle-même. Sur
un autre plan, nous entretenons une amitié avec les gens d'INCENSE
(donc avec ASHES TO ASHES), basée non seulement sur des points de
vue convergents sur la situation de notre époque ainsi que sur la
contrepartie nécessaire, mais également sur la nécessité
d'un cheminement. Certaines situations, liées à des états
de fatigue intense, ont permis déjà d'éprouver que
la vraie connaissance n'est pas seulement théorique, mais essentiellement
réalisation.
Q: Quels sont vos centres d'intérêt
et vos activités en dehors de MORDOR ?
R: Il faut bien comprendre que la musique
n'est qu'un des domaines liés à MORDOR. Même si certains
peuvent trouver cela prétentieux, MORDOR est avant tout une vision
globale du monde dépendant directement de la sphère spirituelle,
et régissant tous les autres domaines devant lui être naturellement
subordonnés, qu'ils soient artistiques, politiques, sociaux ou autres.
Il n'y a donc pas séparation entre nos centres d'intérêt
et MORDOR, la musique constituant un excellent moyen de relater ce qui
la dépasse. Pour le reste, en ce qui concerne le domaine des contingences
de ce monde propres aux individualités formant MORDOR, il n'est
pas intéressant de les relater ici; seule la doctrine est importante,
et non pas les personnes et leurs avatars quotidiens qui la diffusent.
Q: MORDOR a-t-il des projets de réalisation
d'un album CD ?
R: -A ce jour, notre premier CD est déjà
sortis, et consiste en la réédition de notre première
démo "Odes", sorti en 1990. Cette réalisation inclut la face
B de la cassette "Csejthe" + le morceau de 26 minutes qui n'avait pu trouver
de place. "Csejthe", additionné de deux morceaux devrait être
disponible très prochainement en CD. Il y aura également
un troisième CD de transition pour la fin 95 début 96, mais
rien n'est encore définitif précisément.
Q: Comptez-vous élargir votre distribution
en France ?
R: Nous ne fonctionnons guère sur le
principe de la recherche du succès à tout prix, et n'essayons
pas de bâtir une stratègie en ce sens, ce qui peut expliquer
notre statut de groupe culte à défaut d'être connu.
Notre but premier et inaltèrable est de vouloir se relier à
ce qui est plus qu'humain. Maintenant si par hasard, notre musique peut
atteindre une certaine ampleur quantitative, nous ne le renierons pas,
car c'est un moyen à défaut de diffuser nos idées
de rappeler que depuis la fin du Moyen-Age, les civilisations occidentales
(et malheureusement une partie de celle orientales) se sont enlisées
dans un matérialisme et que des systèmes absurdes érigés
en absolu sont présentes comme La vérité.
Q: Quelles sont vos conceptions et croyances
quant à l'évolution et au devenir de notre monde et de l'humanité
?
R: Il serait trop long de développer
en détail ici une véritable analyse de l'histoire de l'humanité,
même moderne : pour ceux intéressés, la meilleure solution
consiste à consulter les ouvrages suivants : "Révolte contre
le monde moderne" de Julius Evola. "La crise de monde moderne" ainsi que
"Le règne de la quantité et autres signes des temps" de René
Guénon. Sur un plan plus profane, un philosophe comme Nietsche a
su voir lui aussi la venue du "dernier homme". S'il fallait essayer d'esquisser
un résumé de l'action qui a permis le triomphe de nos sociétés
actuelles, il faut d'abord rappeler que la conception moderne du temps
avec déroulement linéaire ne peut être compatible avec
la doctrine des cycles qui donne au temps une qualité. A des époques
différentes correspondent des niveaux différents, avec un
degré plus ou moins grand se "solidification", c'est à dire
d'éloignement du Principe. L'Age de fer auquel nous appartenons
est loin de constituer ce "sommet" que quelques esprits pétris d'illusions
continuent à voir dans les civilisations à caractère
technologique. Bien au contraire, à la place de ce "progrès"
dont on nous rabattait tant les oreilles, il est nécessaire de faire
intervenir la notion de décadence, l'homme n'étant plus capable
de voir que le monde des sens. Historiquement, le Moyen -âge constitue
un arrêt dans le processus d'involution général en
Occident, qui n'échappera malheureusement pas à la soi-disant
"Renaissance", à l'humanisme et aux tendances libérales qui
en voulant privilégier la "liberté" puis la Raison allait
définitivement couper l'homme de ses véritables racines.
La Révolution Bourgeoise de 1789 allait préparer le triomphe
du matérialisme, et avec l'industrialisation donner naissance aux
sociétés actuelles, ayant pour caractéristique la
dictature de l'économie, la triomphe de la masse sans parler de
la dégradation quasi-générale de tous les domaines
de l'activité humaine. Individualisme et collectivisme sont en fin
de compte étroitement liès : mais l'impersonnel est désormais
quelque chose de trop élevé pour que l'être humain
puisse même y asspirer. Alors que la seule justification au fait
de vivre est de chercher l'accomplissement, la réalisation de sa
véritable nature suprapersonnel, la majorité des "bovidés"
peuplant les cités ne pensent plus qu'à se distraire, à
avoir le ventre plein et à s'oublier de multiples manières.
Dans cet environement délétère, les rares gens ayant
conscience de l'absurdité sans nom dans laquelle vivent la majorité
de leurs contemporains sont pris pour des marginaux, alors même que
la majorité de ceux se voulant "rebelles" témoignent qu'ils
sont foncièrement issus du même moule que ceux contre lesquels
ils luttent. A ceci il ne rest qu'une solution, la fin du cycle. Que ce
soit par la guerre, la maladie, la misère ou par intervention surnaturelle,
il est emps que le ménage soit fait. Que l'homme se décide
s'il veut être du monde de la nature, des animaux ou de l'esprit,
des dieux, ou plus implement qu'une juste hiérarchie unisse ces
deux sphères.
Q: Avez-vous des projets à annoncer,
ou quelque chose à ajouter pour conclure cette interview?
R: Les projets ne manqueraient pas : nous
aimerions beaucoup sortir un livret résumant les conceptions dont
nous inspirons, afin de compléter l'aspect musical. Mais ceci demanderait
trop de temps pour que nous puissions le réaliser à court
terme. Sinon, il nous semble évident que le monde actuel se précipite
joyeusement vers l'abîme, insouciant et toujours en quête de
"prospérité", de bien-être matériel, de nouvelles
façons de s'amuser. L'instruction obligatoire et les médias
ont réussi la plus grand lavage de cerveau que même les régimes
totalitaires n'ont pu réaliser, car chez eux il était plus
ou moins avoué. Ainsi de nos jours, parler seulement d'une société
entière tournée vers le spirituel amènera inévitablement
les mots "anachronique", "insensé", "dépassé". Mais
c'est oublier que certaines choses sont intemporelles : le Principe n'a
pas besoin de l'humain pour manifester; alors que l'humain lui peut ignorer
sa vraie nature, continuer à s'agiter et mener sa minable vie. Les
cimetières sont pleins de gens indispensables.
FIN !
Interview realisée par le magazine WARDANCE