



FRENCH
POETRY
"...Et
tu bois cet alcool brûlant comme ta vie..."
Guillaume
Apollinaire

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Guillaume
Apollinaire
Arthur
Rimbaud
Victor
Hugo
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J'ai
cueilli cette fleur pour toi sur la colline.
Dans l'âpre escarpement qui sur le flot
s'incline,
Que l'aigle connaît seul et peut seul
approcher,
Paisible, elle croissait aux fentes du rocher.
L'ombre baignait les flancs du morne
promontoire;
Je voyais, comme on dresse au lieu d'une
victoire
Un grand arc de triomphe éclatant et vermeil,
A l'endroit où s'était englouti le soleil,
La sombre nuit bâtir un porche de nuées.
Des voiles s'enfuyaient, au loin diminuées;
Quelques toits, s'éclairant au fond d'un
entonnoir,
Semblaient craindre de luire et de se laisser
voir.
J'ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée.
Elle est pâle et n'a pas de corolle embaumée.
Sa racine n'a pris sur la crête des monts
Que l'amère senteur des glauques goëmons;
Moi, j'ai dit: "Pauvre fleur, du haut de
cette cime,
"Tu devais t'en aller dans cet immense abîme
"Où l'algue et le nuage et les voiles
s'en vont.
"Va mourir sur un coeur, abîme plus
profond.
"Fane-toi sur ce sein en qui palpite un
monde.
"Le ciel, qui te créa pour t'effeuiller
dans l'onde,
"Te fit pour l'océan, je te donne à
l'amour."
Le vent mêlait les flots; il ne restait du
jour
Qu'une vague lueur, lentement effacée.
Oh ! Comme j'étais triste au fond de ma pensée
Tandis que je songeais, et que le gouffre noir
M'entrait dans l'âme avec tous les frissons
du soir !
Victor Hugo

L'ADIEU
J'ai
cueilli ce brin de bruyère
L'automne est morte souviens-t'en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t'attends
Guillaume Apollinaire, Alcools

LE
DORMEUR DU VAL
C'est
un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent; où le soleil, de la montagne fière,
Luit: c'est un petit val qui mousse des rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson
bleu,
Dort; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort.
Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme:
Nature, berce-le chaudement: il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine;
Il dort dans le soleil, la main sur sa
poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté
droit.
Arthur Rimbaud, OEuvres Complètes,
La Pléiade, éditeur

DEMAIN,
DÈS L'AUBE
Demain,
dès l'aube, à l'heure où blanchit la
campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun
bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et, quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en
fleur.
Victor Hugo, Les Comtemplations,
IV, XVI.

LE
PONT MIRABEAU
Sous
le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
L'amour s'en va comme cette eau courante
L'amour s'en va
Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
Guillaume Apollinaire, Alcools

L'HOMME
ET LA MER
Homme
libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n'est pas un souffle moins amer.
Tu te plais à plonger au sein de ton image;
Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton
coeur
Se distrait quelques fois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et
sauvage.
Vous êtes tous les deux ténébreux et
discrets:
Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes,
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !
Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables
!
Charles Baudelaire, Les Fleurs du
mal (1857)

MA
BOHÈME
Je
m'en allais, les poings dans mes poches crevées;
Mon paletot aussi devenait idéal;
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton
féal;
Oh ! là, là, que d'amours splendides j'ai rêvées
!
Mon unique culotte avait un large trou.
Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma
course
Des rimes. Mon auberge était à la
Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des
gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de
vigueur;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied contre mon
coeur !
Arthur Rimbaud, OEuvres Complètes,
La Pléiade, éditeur

SAISON
DES SEMAILLES. LE SOIR
C'est
le moment crépusculaire.
J'admire, assis sous un portail,
Ce reste de jour dont s'éclaire
La dernière heure du travail.
Dans les terres, de nuit baignées,
Je contemple, ému, les haillons
D'un vieillard qui jette à poignées
La moisson future aux sillons.
Sa haute silhouette noire
Domine les profonds labours.
On sent à quel point il doit croire
A la fuite utile des jours.
Il marche dans la plaine immense,
Va, vient, lance la graine au loin,
Rouvre sa main, et recommence,
Et je médite, obscur témoin,
Pendant que, déployant ses voiles,
L'ombre, où se mêle une rumeur,
Semble élargir jusqu'aux étoiles
Le geste auguste du semeur.
Victor Hugo, Les Chansons des rues
et des bois, Hachette, éditeur
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