5 avril 2006
Si Yvon DesRochers était encore de ce monde, il aurait besoin de toute sa verve pour convaincre ses nombreux détracteurs qu'il a administré correctement le comité organisateur des Championnats du monde de natation.
M. DesRochers, on s'en souviendra, s'est suicidé en février 2005, alors que Montréal venait de perdre, temporairement, l'organisation des championnats. Ceux-ci ont finalement eu lieu dans l'île Sainte-Hélène l'été dernier, au prix d'un déficit de près de cinq millions de dollars que l'administration Tremblay a accepté d'éponger.
Dans les jours précédant sa mort, La Presse, sur la foi des témoignages de plusieurs ex-employés et de membres du conseil d'administration de Montréal 2005, avait publié une série d'articles qui critiquaient le style de gestion autoritaire et le manque de transparence dont le directeur général de Montréal 2005 faisait preuve.
Dans sa dernière entrevue, quatre jours avant sa mort, M. DesRochers avait répondu à ses détracteurs en qualifiant leurs propos de « grotesques » et « drolatiques ». Mais les réparties enflammées de ce gestionnaire habitué à la controverse - il n'avait pas hésité, deux mois plus tôt, à s'en prendre aux « miteux » du ministère du Sport et du Loisir - apparaissent rétrospectivement comme une bien faible défense, à la lumière d'un rapport dévastateur publié par Patrimoine Canada vendredi dernier.
À la demande du ministère fédéral, qui a contribué à la hauteur de 16,8 millions au budget de Montréal 2005, les comptables de Samson et Associés ont examiné les comptes du comité organisateur. Ce qu'ils ont découvert a déjà eu un écho dans les médias au cours du week-end. Mais il vaut la peine d'y revenir, car leurs conclusions confirment que M. DesRochers avait tendance à tourner les coins très ronds.
Selon les vérificateurs, la gestion de M. DesRochers souffrait de plusieurs lacunes. Les décisions étaient toutes centralisées entre ses mains. La gestion de l'encaisse manquait de rigueur : les engagements financiers étaient pris sans égard aux échéanciers de financement. Pis, M. DesRochers avait le pouvoir de signer des chèques pour son propre bénéfice.
Même s'ils ne précisent pas combien M. DesRochers a été payé, les vérificateurs constatent que les paiements faits à M. DesRochers ont respecté son contrat d'embauche, signé en octobre 2002. À une exception. L'analyse des chiffres confirme que M. DesRochers, comme il l'avait souvent affirmé, avait avancé plus de 230 000 $ à Montréal 2005 à l'époque où l'organisation manquait désespérément d'argent. Noble geste... sauf que l'examen comptable nous apprend aussi un détail que le DG se gardait bien de préciser : le comité organisateur lui a versé des intérêts au taux moyen de 19 % et des frais de gestion, pour un total de plus de 36 000 $. Joli retour sur l'investissement.
On critique aussi le manque de transparence de M. DesRochers envers son conseil d'administration. En septembre 2003, le DG avait ainsi fait passer de 80 000 $ à 180 000 $ la rémunération de la société occupant la fonction de vice-président au marketing. L'augmentation, jamais approuvée par le conseil, était rétroactive à la date d'embauche. Elle a entraîné des dépenses supplémentaires de 75 000 $, et de 100 000 $ par année par la suite.
Mais ce qui donne la pleine mesure du naufrage vers lequel se dirigeait Montréal 2005 avec Yvon DesRochers à la barre du navire, c'est qu'en décembre 2005, à sept mois des championnats, le comité organisateur avait engrangé seulement 389 261$ en revenus provenant d'autres sources que des gouvernements, dont à peine 175 000 $ en commandites. À titre de comparaison, l'équipe de Normand Legault et René Guimond, appelée en renfort par le maire Tremblay, a trouvé près de neuf millions de dollars de commandites... en quatre mois.
Mais il serait trop facile - et pratique - de jeter tout le blâme sur Yvon DesRochers. Celui-ci était visiblement dépassé par les événements. Il est inconcevable que les bailleurs de fonds, Patrimoine Canada au premier chef, n'aient rien fait pour redresser la barre plus tôt. Ottawa, Québec et Montréal avaient tous des représentants au conseil d'administration de Montréal 2005. Leur inaction devant la catastrophe qui menaçait témoigne d'une grande légèreté, pour ne pas dire d'une négligence, dans l'administration de fonds publics. La prochaine fois, il vaudrait mieux ne pas attendre qu'il soit minuit moins une pour agir.
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