21 janvier 2005
| OPINION |
La perte pour Montréal des Championnats du monde des sports aquatiques
représente beaucoup plus que la mort d'un simple événement sportif
Daniel Gill
L'auteur est professeur invité à l'Institut d'urbanisme de l'Université de Montréal.
On apprenait mercredi la perte des Championnats du monde de sports aquatiques qui devaient se tenir cet été à Montréal. Devant le peu d'intérêt des investisseurs pour l'événement, il serait peu probable que l'annonce provoque un grand émoi. Certains y verront une économie de 8 M $ pour un événement et une activité somme toute peu populaire ici. D'autres y verront un désastre. Et si effectivement c'était la catastrophe annoncée.
Avec le XXIe siècle s'éteindra la société industrielle. Le passage vers la société informationnelle va foutre en l'air tous les paradigmes de la société industrielle. Les critères de localisation d'entreprises et de développement économique, donc de création de richesses collectives, ne seront plus les mêmes. Dans cette nouvelle réorganisation économique qui se met en place, ce ne sont plus les entreprises qui se font la lutte, ce sont les territoires qui sont en guerre. La Chine, en voie de devenir l'atelier du monde va s'accaparer la plus grande partie de la production industrielle. Huntingdon n'est rien comparé aux 15 000 emplois qui se perdront à Montréal dans le textile. Et tout n'est rien comparé aux 100 000 autres qui seront perdus en Ontario lorsque l'ensemble de la production automobile sera aussi transférée en Chine.
Dans cette société en réseaux, l'avenir des villes passe par leur capacité à capter les différents flux, réels ou virtuels, qui sillonnent la planète. Dans un monde où l'assise économique des villes n'est plus la géographie, celles-ci doivent maintenant asseoir leur développement sur leur image qu'elle soit réelle ou factice. Le marketing territorial devient nécessaire et le branding la norme.
Que la qualité de vie devienne un facteur important d'implantation des entreprises ne surprend pas. Les entreprises recherchent avant tout des endroits en mesure d'attirer les meilleurs cerveaux, principal facteur de leur croissance. Mais l'attraction des capitaux est intimement liée à la reconnaissance de la ville à l'échelle mondiale. Et cette reconnaissance passe inévitablement par le traitement médiatique qu'on en fera.
Une question d'image
Pourquoi croyez-vous que la Grèce a consacré plus de 12 milliards de dollars pour organiser des Jeux olympiques à Athènes ? Certainement pas pour équiper la ville d'infrastructures sportives dont sont peu friands les Grecs, mais plutôt pour modifier l'image de la ville à l'échelle internationale, pour faire la démonstration qu'Athènes n'est plus une ville de ruines, mais une capitale mondiale capable de grandes réalisations. Il en est de même pour la Chine, et pour Paris et New York qui désirent présenter les prochains jeux. Certains diront que ces Championnats de natation ont peu d'importance, sûrement avant même que le cadavre ait refroidi, les petites villes d'Athènes, Berlin et Munich ont signifié leur intérêt pour la chose.
L'Espagne constitue un exemple phare en termes de reconversion industrielle et de développement de l'image. La ville de Bilbao au nord a mis une croix sur son passé industriel pour se doter du plus incroyable musée d'art contemporain au monde, pendant que Barcelone accueillait les Jeux olympiques et Séville l'exposition universelle. Depuis ces trois villes comptent parmi les endroits les plus in et les plus courus d'Europe.
Montréal, grâce à la vision d'un maire, avait su, bien avant tout le monde, développer son image. Coup sur coup, avec l'Expo 67 et les JO de 1976, Montréal s'est découverte à la face du monde, faisant d'elle une capitale internationale, déposant au détour, dans les poches des jeunes artistes et entrepreneurs culturels québécois qui allaient conquérir le monde, une carte de visite incomparable. Alors que l'économie se déplaçait vers l'ouest, sans ces deux grandes réalisations Montréal serait sans doute devenue un autre Trois-Rivières de ce monde.
Malheureusement force est d'admettre que Montréal semble vivre sur du vieux gagné et son pouvoir attractif semble s'éroder. Et pour cause. Il est de plus en plus évident que nos élites politiques et financières ne comprennent pas les enjeux qui sont en cause dans cette nouvelle économie mondiale. Inévitablement la perte d'image d'une ville au XXIe siècle s'accompagnera d'un déclin économique de celle-ci. (...)
page mise en ligne le 21 janvier 2005 par SVP

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