20 janvier 2005
Un gâchis. Un impardonnable gâchis. Il n'y a guère d'autre manière de décrire le triste dénouement du roman-feuilleton qu'était devenu depuis deux mois l'organisation (ou plutôt la désorganisation) des Championnats du monde de sports aquatiques de 2005.
Jean-François Bégin
Oui, impardonnable. Le mot n'est pas trop fort devant pareille débandade. Les Championnats du monde de sports aquatiques auraient été la plus importante compétition sportive tenue à Montréal depuis les Jeux olympiques, en 1976. Ils auraient été une vitrine extraordinaire pour notre ville, comme ceux de 2003 l'ont été pour Barcelone (y a-t-il quelqu'un qui ne se souvient pas des photos extraordinaires d'Alexandre Despatie avec l'église de la Sagrada Familia en arrière-plan?). Ils auraient été l'occasion de voir à l'oeuvre, dans notre cour, des athlètes extraordinaires comme Despatie et Michael Phelps. Et ils auraient pu être, on doit l'espérer, une source d'inspiration pour la jeunesse d'ici.
Après ce fiasco, Montréal risque d'attendre au moins une autre trentaine d'années avant qu'une fédération sportive soit assez folle pour lui confier l'organisation d'un championnat du monde. Les grands bonzes des fédérations se parlent entre eux, voyez-vous. Et ce qui se dit en ce moment à propos de Montréal- et probablement du Canada- n'est assurément pas très flatteur. Les gens de Vancouver peuvent s'estimer chanceux que les Jeux olympiques de 2010 leur aient déjà été attribués.
Bien sûr, il faut s'interroger sur la voracité des fédérations internationales, qui imposent des conditions extrêmement difficiles aux comités organisateurs comme celui de Montréal 2005, se réservant la part du lion des revenus commerciaux.
Mais les règles du jeu étaient connues au départ. La Fédération internationale de natation a beau jeu de le rappeler, même si son attitude cavalière et son refus systématique de faire le moindre geste d'appui envers Montréal 2005 témoignent d'une grande mesquinerie de la part de cette riche fédération qui, n'en doutons pas, va s'en mettre plein les poches avec la retransmission télévisuelle de ses championnats, où qu'ils aient lieu, comme elle s'en est mis plein les poches grâce aux Jeux d'Athènes.
Personne ne sort grandi de cette affaire. Pas même le ministre québécois du Sport et du Loisir, Jean-Marc Fournier, qui a au moins eu le mérite d'essayer de faire bouger les choses, même s'il n'était pas prêt, et avec raison, à faire un chèque en blanc au comité organisateur.
C'est M. Fournier qui a envoyé les vérificateurs de Samson Bélair Deloitte & Touche chez Montréal 2005 le mois dernier. C'est lui qui a rencontré le président de la FINA, Mustapha Larfaoui, quand ce dernier a fait une visite éclair à Montréal, il y a un peu plus d'une semaine. Bel effort. Mais seul le résultat final compte, et il n'a visiblement pas su trouver les mots qu'il fallait pour convaincre son interlocuteur.
M. Fournier mérite tout de même une meilleure note que l'ineffable ministre d'État au Sport, à Ottawa, Stephen Owen. Ce dernier a eu une courte conversation téléphonique avec M. Larfaoui quand celui-ci est venu au Québec. Mais il n'a même pas été foutu de lui suggérer, contrairement à M. Fournier, que la FINA devrait peut-être donner un petit coup de pouce financier au comité organisateur.
Vrai, le gouvernement fédéral a rempli ses obligations contractuelles envers Montréal 2005, à qui il a versé 16 millions de dollars. Ce n'est pas rien. C'est même considérable. Mais les Montréalais étaient en droit de s'attendre à plus de leadership de la part de M. Owen qui a fait preuve d'un immobilisme consternant. Loin des yeux, loin du coeur, dit-on. Il semble clair que M. Owen, dont la circonscription se trouve à Vancouver, à des milliers de kilomètres de Montréal, n'a jamais été préoccupé outre mesure par le sort des Championnats.
Il est plus difficile de comprendre comment il se fait que les ministres fédéraux québécois, à commencer par la ministre responsable de Patrimoine Canada, Liza Frulla, et le lieutenant politique de Paul Martin, Jean Lapierre, n'aient pas levé le petit doigt.
Leur inaction est d'autant plus choquante que les difficultés auxquelles a fait face l'organisation de Montréal 2005 trouvent en grande partie leur source dans les erreurs commises par des amis du régime.
Le réseau
Faut-il rappeler que le conseil d'administration de Montréal 2005 a été dirigé par un certain Francis Fox, avant que celui-ci n'aille à Ottawa pour travailler au cabinet de M. Martin (qu'il a depuis quitté)? Que le controversé directeur général de Montréal 2005, Yvon DesRochers, celui-là même qui s'est répandu en déclarations incendiaires sur les «miteux» du gouvernement québécois, est un ancien conseiller de M. Fox? Que le coprésident du conseil d'administration de Montréal 2005, Roger Légaré, est un ancien directeur général du Parti libéral du Canada ?
Tant qu'à y être, faut-il rappeler que les Internationaux du sport de Montréal, qui ont établi les prévisions budgétaires délirantes sur la base desquelles la FINA a accordé les Championnats à Montréal, sont présidés par un certain Serge Savard, dont les accointances politiques sont bien connues? Que ces mêmes ISM, dont la survie est aujourd'hui menacée, ont été grassement financés par le programme de commandites fédérales et par Développement économique Canada ? L'indolence d'Ottawa ressemble étrangement à un désir de couper les ponts avec une organisation qui ne lui a rapporté que de la mauvaise publicité.
Il est clair que les prévisions budgétaires de Montréal 2005 ne valaient pas le papier sur lequel elles étaient couchées. Douze millions en commandites? Le vénérable Festival de jazz, qui a l'avantage de revenir chaque année, parvient tout juste à décrocher les deux tiers de cette somme, estime-t-on dans le milieu. Six millions en ventes de billets? Certainement pas aux tarifs exigés, nettement plus élevés qu'à Barcelone en 2003 ou à Fukuoka (Japon) en 2001.
Se pourrait-il qu'à l'époque où Montréal a décroché les Championnats, en 2001, on comptait sur les largesses du gouvernement fédéral pour combler tout déficit éventuel dans les finances des Championnats? Poser la question, franchement, c'est y répondre.
Sauf que trois ans et demi plus tard, la réalité a bien changé. Dans un monde post-scandale des commandites, le robinet fédéral est étanchement fermé, après avoir fui allègrement pendant des années. La bouée de sauvetage attendue ne s'est jamais matérialisée. Et on se retrouve aujourd'hui, on ne le répétera jamais assez, devant un gâchis impardonnable.
Ben coudonc. Quand juillet arrivera, on pourra toujours regarder des matchs de baseball des Nationals de Washington sur le câble pour se désennuyer.
page mise en ligne le 20 janvier 2005 par SVP

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