4 février 2005

ÉDITORIAL

Les médias et le suicide

L'Association québécoise de prévention du suicide dévoilait les résultats d'une étude sur l'effet de contagion qu'aurait eu la couverture médiatique de la mort du reporter Gaétan Girouard, en janvier 1999.

Les auteurs de cette étude, dont le psychologue Michel Tousignant, ont constaté une augmentation sensible du nombre de suicides survenus au Québec durant les quatre semaines suivant le geste de M. Girouard. Soulignant que la couverture de l'événement avait été particulièrement intense, notant que plusieurs reportages projetaient une image extrêmement positive de Girouard, voire du suicide même, les chercheurs concluent : « Si les journalistes ont certainement le droit et l'obligation de transmettre les nouvelles d'intérêt public, ils devraient évaluer leurs responsabilités quant à l'impact de leurs reportages sur les membres les plus vulnérables de la société. Dans le cas étudié ici, il s'agissait d'une question de vie ou de mort. »

Bien avant cette affaire, les médias avaient pris diverses mesures pour éviter que leurs reportages sur des suicides aient des effets pervers. La tragédie impliquant Gaétan Girouard, et la vague de suicides qui a apparemment suivi, sont venus rappeler aux gens des médias le caractère délicat de leur travail dans de telles circonstances. La grande majorité d'entre eux sont parfaitement conscients de leurs responsabilités particulières dans de telles circonstances.

Si l'effet de contagion de la couverture des suicides est assez bien documenté, il est davantage question depuis un an de ce qu'on pourrait appeler l'« effet de provocation ». En Grande-Bretagne, le suicide du scientifique David Kelly a été attribué par certains à la pression médiatique qu'il subissait. Au Québec, plusieurs personnes ont blâmé les médias pour des reportages qui ont précédé le suicide d'un directeur de CHSLD, Léon Lafleur.

Cette semaine, le directeur général des Championnats du monde de sports aquatiques, Yvon DesRochers, s'est suicidé quelques jours après qu'une enquête de La Presse a rapporté les sérieuses critiques faites à son endroit par des employés et ex-employés de l'organisation.

Parlant des suicides de MM. Lafleur et DesRochers, le psychiatre Pierre Gagné, de l'Université de Sherbrooke, nous écrit : « Les deux ont été victimes d'attaques très dures sur la place publique. Ces personnes-là n'étaient certainement pas préparées à cela, contraitement à des vedettes sportives ou à des politiciens de carrière. Il faudrait peut-être qu'on prenne en considération ce facteur avant de tirer à boulets rouges pour se surprendre par la suite que des décès surviennent. »

Le docteur Gagné nous permettra d'exprimer notre total désaccord avec ce point de vue. D'abord, les médias n'ont pas tiré « à boulets rouges » sur M. DesRochers. La Presse, pour sa part, a enquêté avec la plus grande rigueur sur une question d'intérêt public. M. DesRochers a toujours eu l'occasion d'exprimer sa version des faits.

Ensuite, il est reconnu qu'un suicide n'est pas causé par un événement précis, mais est l'aboutissement d'une évolution, de l'interaction de plusieurs facteurs psychologiques et environnementaux. Aussi tristes que soient de telles tragédies, les médias ne peuvent évidemment pas ajuster leur couverture d'événements d'intérêt public en tenant compte de la possibilité, infinitésimale, qu'une personne dont ils parlent soit suffisamment souffrante à ce moment précis pour en venir à s'enlever la vie.


page mise en ligne le 4 février 2005 par SVP

Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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