De Buffalo à Albany

le long du canal Érié 

(Août 2006)

Patrouille de bernaches du Canada à Albion
 
Lockport

Itinéraire
  

                Pour me rendre au kilomètre zéro, sur la rivière Niagara, j’ai pris l’autobus Greyhound pour Buffalo (avec deux correspondances, à Albany et à Rochester). Le ticket coûtait 99 $ CAN, avec des frais fixes de 20 $ US pour mon vélo dans son carton (qui contenait tout mon équipement, sauf mes sacoches et un petit sac à dos), soit environ 50 $CAN de moins que l’autobus canadien, qui passait par Toronto et Niagara Falls. Ma principale source d’information pour ce voyage était le site Web d’Harvey Botzman (http://www.cyclotour.com). M. Botzman m’a envoyé des informations supplémentaires par courriel, ainsi que son guide (Erie Canal Bicyclist & Hiker Tour Guide), accompagné de cartes et d’informations touristiques (33 $*). C’était de l’argent bien placé parce que de longs tronçons de la voie de halage du canal sont à l’abandon, voire impraticables ou disparus; de plus, il faut traverser des grands centres urbains pour passer de l’un à l’autre des cinq tronçons cyclables. Ce sont :

  •  la piste du ruisseau Tonawanda  (rivière Niagara - Pendleton)               20 km

  •  la voie de halage de Lockport     (Lockport - Palmyra)                         160 km

  •  la piste du canal Old Erie            (Syracuse – New London)                  40 km

  •  le tronçon de l’Écluse 16             (Écluse 16 – South Amsterdam)       34 km

  •  la piste de la rivière Mohawk       (Schenectady – Waterford)              20 km

 Cette dernière piste, qui suit la rivière Mohawk jusqu’à l’Hudson, n’est pas le chemin le plus court pour Albany.

 Au cours de cette randonnée, j’ai franchi 650 km en six jours et demi.

             Mon vélo chargé pesait 33 kg (dont 13 kg pour le vélo seul). La plupart des sections cyclables de la voie de halage sont recouvertes de concassé fin bien tassé, sauf sur les bouts qui viennent d’être refaits. Les vélos à pneus minces sont donc déconseillés.

             J’aurais pu voyager vers l’ouest, à partir d’Albany et revenir par autobus de Buffalo ou de Niagara Falls. Théoriquement, il y a certains avantages à voyager vers l’est à partir de Buffalo, par exemple pour profiter de la pente douce qui descend vers la côte (le dénivelé de 300 m est dérisoire) ou des vents dominants, qu’il vaut mieux avoir dans le dos (or, il ne ventait pas pour la peine). Toutefois, une chose est certaine : il y a un immense avantage psychologique à rouler vers chez soi, puisque chaque kilomètre rapproche de la maison. Enfin, un voyage d’ouest en est m’offrait la possibilité de poursuivre mon voyage à vélo jusqu’à Montréal, si je n’en avais pas assez, une fois rendu à Albany (pour une description de ce trajet, voir De Montréal à New York en 4½ jours).

*           Sauf indication contraire, tous les prix sont en dollars US.


Sommaire

 Au kilomètre zéro – Les blues du bus de Buffalo

Jour  0

Dimanche le 20 août - De Montréal, Québec, à Buffalo, NY

             À 7 h du matin, par une journée grise et froide, j’attendais l’ouverture du dépôt Expedibus avec mon grand carton et mes sacoches, en pensant que dans la plupart des pays du Sud, p. ex. à Cuba, on accepte les vélos non démontés, qui sont placés debout dans le compartiment à bagage. Il semble que ce service soit trop compliqué pour les transporteurs de l’Amérique du Nord. Peu après, c’était le départ pour un voyage de treize heures à travers l’État de New York. Les noms des villes sur la carte avaient une drôle de gueule de famille – Utica, Medina, Syracuse, Rome, Ilion, Attica, Palmyra, fleurant la Grèce ou la Rome antique. En bons héritiers du Siècle des Lumières, les fondateurs des États-Unis connaissaient bien leurs classiques grecs et latins – comme en témoignent également les premiers édifices publics de Washington D.C. et de la Nouvelle‑Angleterre, de style néoclassique.

              Après un bref arrêt aux douanes, le voyage fut sans histoire et plutôt ennuyeux. À Albany, je me suis assuré que mes bagages suivaient. À Syracuse, il y avait une grande file d’attente parce que le bus précédent avait été annulé. Ainsi, il faisait déjà noir quand nous sommes finalement arrivés à la gare routière de Buffalo après 21 h, avec plus d’une heure de retard. J’ai traîné mon carton encombrant et mes sacs jusqu’au trottoir et peu après, mon taxi roulait vers le nord. J’avais réservé une chambre dans un motel du boulevard Niagara, près du point de départ, repéré grâce à Google Maps. Malheureusement, cette information était erronée : mon motel était beaucoup plus au nord (à environ 10 km des chutes). Pis encore, sur Niagara Boulevard, les numéros des adresses changent de façon imprévisible d’une banlieue à l’autre. Alors que le compteur du taxi atteignait près de 50 $, j’ai demandé au chauffeur de me laisser au Tim Horton tout près. Compatissant, il ne m’a demandé que 40 $ pour la course. J’ai téléphoné au motel pour des informations, et la propriétaire m’a dit que je n’avais qu’à sonner pour la réveiller. Comme j’ouvrais mon carton pour assembler mon vélo, un homme qui sortait du Tim Horton avec sa femme m’a proposé de me conduire au motel dans sa fourgonnette. J’ai accepté avec joie et peu après, j’étais rendu dans ma chambre de motel, où j’ai fini de monter mon vélo pour me détendre un peu, avant d’aller me coucher. Ma chambre déglinguée de 37,50 $ avait l’odeur habituelle des chambres bon marché, un mélange d’odeurs de tabac et de moisissure. Cela ne m’a pas empêché d’y passer une bonne nuit, la fenêtre grande ouverte.

La piste de Tonawanda et la voie de halage de Lockport (Buffalo - Palmyra)

Jour  1

 Lundi le 21 août - De Buffalo à Albion (112 km, 8 ½ h)

             Levé à 7 h 30, j’étais prêt à partir deux heures plus tard, direction sud. C’était une belle journée fraîche d’été. Il fallait franchir un bon 18 km pour atteindre le kilomètre zéro, le confluent du ruisseau Tonawanda et de la rivière Niagara. J’aurais très bien pu commencer mon périple en visitant le côté étatsunien des chutes Niagara ou les rives du lac Érié. Mais, parce que l’heure et la météo sont souvent des facteurs critiques, la plupart des cyclotouristes qui voyagent en charge ont tendance à éviter les détours inutiles et les sites touristiques, du moins en début de voyage.

             La piste cyclable du ruisseau Tonawanda passe au beau milieu d’un parc très agréable sur la rive sud, qui traverse divers ouvrages ferroviaires et installations industrielles désaffectés. Ce sont des témoins d’un autre âge; il y a plus d’un siècle, le canal Érié était la principale voie commerciale de transport entre les États du Centre et la côte de l’Atlantique. Alors que je roulais vers le kilomètre zéro, une femme de Buffalo, rencontrée à un feu rouge, s’est jointe à moi pour bavarder. Vers 10 h 15, après un bref arrêt devant les ouvrages de pierre impressionnants et l’énorme pont levant asymétrique qui marquent l’entrée du Canal, j’ai mis le cap vers l’est, destination Albany.

             La piste intermittente qui traverse la banlieue en suivant le ruisseau Tonawanda est facile et agréable. Elle se termine juste avant Pendleton, au point où le canal intercepte le ruisseau. J’ai pris la route rurale peu achalandée qui longe un long segment droit du canal, semblable à un fossé géant au milieu des champs. Le canal rejoint la rivière Mohawk à Lockport. J’ai fait une pause sandwich dans cette ville. Quand j’ai demandé de l’eau froide, le propriétaire a rempli ma bouteille de cubes de glace. La vue sur le pont qui passe au-dessus de la grande écluse (13 m) vaut le détour. Passant sur la rive nord, j’ai descendu l’une des rares côtes de ce voyage (on peut les compter sur les doigts de la main) jusqu’à la voie de halage en concassé fin, qui relie cette ville à Palmyra sans interruption, sauf à Rochester.

            Cette piste bien entretenue était quasi déserte; j’ai y croisé quelques piétons et quelques cyclistes, mais très peu de cyclotouristes. La faune aviaire aquatique est abondante et diversifiée autour du canal. On y voit des espèces communes comme les canards colverts, les hérons bleus et les outardes, et même quelques cormorans. Ralentissez s’il y a un troupeau d’oies sur la piste, parce que ces oiseaux, qui considèrent que le bord de l’eau leur appartient, prennent tout leur temps pour dégager un étroit passage à mesure que vous avancez. On y voit aussi des aigles et des faucons, ainsi que des passereaux communs comme les chardonnerets et les mésanges, et des lièvres qui bondissent dans l’herbe. La piste traverse les petites villes et les villages construits le long du canal, ainsi que des grands parcs garnis d’arbres centenaires, et elle passe sous un grand nombre de ponts, la plupart de type cantilever; on y voit aussi quelques ponts levants ou pivotants. Le plus singulier d’entre eux est le grand pont-canal près de Medina, qui passe par-dessus une rivière aux flots tumultueux. La piste traverse les grands vergers où croissent les grosses pommes rouges qui sont devenues le symbole et le logo de New York. Elles étaient expédiées dans des fûts de chêne vers la côte, et parfois même outre Atlantique. Après 8 heures de route, le camping le plus proche était à au moins 25 km de là, près du lac Ontario. J’ai donc décidé de camper dans un endroit tranquille près du canal, juste avant Albion. Après un bon repas chaud, je me suis glissé dans mon sac de couchage dès que l’obscurité est tombée et j’ai très bien dormi dans la nuit froide.


 

   
Le pont-canal de Medina
 

 Sur la NY31 (Palmyra - Parc Green Lakes)
 

Jour 2 

 Mardi le 22 août - D’Albion à Lyons (122 km, 9 h)

             De retour sur la voie de halage dès 8 h, face au soleil, je traversais d’interminables champs alternant avec des petites villes. Le trafic sur le canal est léger; on peut y voir toutes sortes de bateaux de plaisance et de tourisme, grands et petits. Des gens m’envoyaient la main. Le défi du jour était la traversée de Rochester. Sur la carte, c’est tout simple : à la fin de la piste, il faut continuer vers l’est sur la rue voisine jusqu’à un grand parc situé au confluent des rivières Mohawk et Genesee. On remonte ensuite vers le nord pour traverser la Genesee sur un petit pont piétonnier qui aboutit dans un autre grand parc, le campus de l’Université de Rochester, puis il faut aller prendre la piste cyclable Canalway Est, au sud. Il y a tellement de pistes cyclables à cet endroit qu’on peut facilement s’égarer et se retrouver dans l’un des nombreux sites industriels désaffectés au bord de l’eau, recouverts de masses chaotiques de béton et d’acier, qui rappellent les décors des mauvais films d’anticipation.

             Par endroits, la voie du canal peut être relativement élevée par rapport au paysage parce que les bateaux ne peuvent ni monter ni descendre sans écluses. Il arrive que le canal passe par-dessus de petits cours d’eau qui s’écoulent vers le nord jusqu’au lac Ontario, ou même, à un endroit, au-dessus d’une petite route rurale qui mène à une ferme (on peut supposer que les habitants étaient très bien représentés au Congrès). Quelques pêcheurs sportifs taquinaient le poisson, mais les nageurs brillaient pas leur absence, probablement à cause de la mauvaise qualité des eaux, chargées d’algues et de sédiments. Au milieu de l’après-midi torride, j’ai fait une brève trempette dans le canal pour me rafraîchir un peu, mais sorti de l’eau, j’avais la peau toute poisseuse. Je déconseille donc toute baignade dans le canal. Vers 3 h, le soleil est disparu graduellement sous d’épais nuages, ce qui n’était pas mauvais pour un cycliste à la peau claire. Ce tronçon de 192 km finit à Palmyra. De là, j’ai repris la NY 31 (appelée aussi sur les cartes BR 5 - Bicycle Route n° 5). Cette route à large accotement, qui longe le canal de près ou de loin , est très commode pour traverser les grandes villes, ou pour gagner du temps, mais le paysage semi-urbain ininterrompu devient vite ennuyeux. J’ai apprécié le guide d’Harvey, qui permet de choisir des petites routes plus agréables, d’un côté ou de l’autre du canal.

             Vers 17 h, alors que je roulais du côté nord, j’ai commencé à chercher un coin tranquille, mais la plus grande partie de la voie de halage était impraticable ou avait été annexée par les propriétés riveraines. Juste avant un petit pont menant à Lyons, j’ai emprunté un étroit sentier qui serpentait au milieu de la voie de halage couverte de hautes herbes, afin de m’éloigner de la route pour camper. Alors que mon équipement était dispersé un peu partout, la pluie a commencé à tomber. Après avoir monté ma tente en catastrophe, j’étais tout trempé, mais ce n’était qu’une ondée. Comme je finissais d’excellentes nouilles Newberg, un grand et gros bonhomme à barbe noire est arrivé, avec ses deux gros chiens pas trop rassurants, qui coururent jusqu’à moi. Pour les rencontres non sollicitées avec des chiens en liberté, ma règle d’or est la suivante : rester calme et manifester de l’intérêt pour les bêtes : la plupart des chiens rendent la pareille. Le grand bonhomme s’est arrêté pour bavarder. Il disait qu’un jour, il prendrait quelques semaines pour faire le Canal, sac au dos. De plus, il a confirmé ce que le Guide disait : jusqu’à Syracuse, la voie de halage est dans un triste état. Parce qu’il avait indûment remis les travaux de restauration planifiés, le comté avait dépassé la date limite et raté la subvention prévue pour ce projet.

 

 

Piste du canal Old Erie  - 1

Piste du canal Old Erie - 2

 

La piste du canal Old Erie (Parc Green Lakes - Rome)

Jour 3

 Mercredi le 23 août - De Lyons au Parc d’État Green Lakes (143 km, 10½ h)

             Après avoir roulé ma tente dégoulinante de rosée sous le soleil matinal, je suis passé sur la rive sud et j’ai filé sur la Route 31 (BR 5). Juste avant midi, j’ai fait une pause sandwich dans un centre commercial de Baldwinville, dernière ville avant Syracuse. Il faut couper en diagonale à travers Syracuse pour atteindre l’entrée du canal Old Erie, ce qui demande un minimum de planification quand on voyage en charge. Grâce au Guide d’Harvey, j’ai traversé sans problème les banlieues, les parcs et les aires industrielles jusqu’au centre de la ville. Par contre, la sortie fut laborieuse. Quand j’ai demandé mon chemin pour Kinne Road, on m’a dirigé vers Kinne Street. Perdu dans la banlieue, je suis arrêté dans une caserne de pompiers. Un jeune homme a pris la peine de me dessiner une carte détaillée. Il devait être presque 18 h quand j’ai finalement trouvé l’entrée de la piste, après une journée éreintante de près de 140 km sur le bitume.

            La piste du canal Old Erie, maintenant un gros fossé d’eau stagnante recouvert d’algues et long d’environ 65 km , est un vestige du premier canal, étroit et peu profond. Creusé il y a plus d’un siècle, il a été remplacé par une autre voie plus large et plus profonde, qui passe au nord de Syracuse. Pour cette raison, la région du Vieux Canal ne s’est jamais développée. Malgré un manque flagrant d’entretien par endroits, la voie de halage (devenue une piste polyvalente) a beaucoup de charme. Passant à travers des champs de maïs, des régions boisées et de grands massifs de fleurs sauvages, elle offre un vaste choix de points de vue intéressants.

             Comme le soleil commençait à baisser, je suis arrivé au Parc d’État Green Lakes, qui était à moitié occupé. Peu après, je piquais ma tente dans un très beau site ($15). Quel bonheur de prendre une douche chaude après deux nuits de camping sauvage! Comme j’avais pris un jour d’avance sur mon calendrier, le lendemain devait être un jour de repos, sur la plage de sable blond.

 

 

 

Piste du canal Old Erie - 3

Massif de salicaire poupre, l'Atilla des prairies

 

 Encore du bitume (Rome – Ilion)

Jour 4

 

 Jeudi le 24 août - Du parc Green Lakes à Ilion (105 km, 6½ h)

             Quand je me suis levé vers 6 h, une bruine glacée s’est mise à tomber, ruinant ainsi mes plans de la veille. Après avoir plié mon équipement humide, j’ai repris la route sous le crachin.

             Contrairement à ce que dit le Guide, la piste finit abruptement dans une petite agglomération rurale appelée New London, à quelque 10 ou 12 km de Rome. Parti à la recherche de la piste, j’ai dû rebrousser chemin à cause des chiens méchants qui s’élançaient au bout de leur chaîne partout où j’allais. Peu après, je roulais sur la route principale, la 46/49. Ne croyez pas tout ce qu’on vous dit : tous les chemins ne mènent pas à Rome. Prix de consolation : le soleil a percé les nuages juste avant midi.

             Après une bouchée dans cette ville, j’ai pris la paisible route 69, pour visiter le champ de bataille d’Oriskany. Le gardien du petit musée m’a donné des explications sur cette bataille, qui fut un point tournant de la Guerre d’indépendance. Venant du Canada, les Britanniques ont fait jonction avec leurs alliés loyalistes et Mohawks. Leur plan était d’isoler les États du Nord du reste de l’Union en coupant le pays en deux. Peu de gens savent que, sauf un nombre limité de soldats britanniques des forces régulières, la plupart des autres combattants des deux camps étaient des miliciens irréguliers en tenue de tous les jours, et les belligérants ennemis se connaissaient parfois : il s’agissait d’une horrible guerre civile. Après une bataille féroce qui laissa des centaines de morts sur le champ de bataille, les Britanniques durent battre en retraite. Démoralisés, les Mohawks restèrent neutres pour le reste de la guerre.

              Après avoir traversé la tranquille ville d’Utica, du haut des collines de l’autoroute 5S, j’avais une vue splendide de la vallée de la Mohawk, recouverte de champs dorés à perte de vue. Puis, je suis descendu vers Frankfort. Suivant les conseils du Guide, j’ai trouvé un coin tranquille avec une table de pique-nique à la marina d’Ilion. Il est possible de camper gratuitement dans les marinas, ainsi que d’utiliser leurs installations sanitaires (qui sont fermées à clé pour la nuit, de 20 h à 8 h, environ). Des nuées de moustiques affamés sont apparues après le coucher de soleil et la plupart des visiteurs ont quitté la marina. Avec des vêtements longs et un peu d’insectifuge, je n’ai pas été incommodé.

 

 

 

Les eaux vertes de Weedsport

Art ferrovipathe

 

 

 Le tronçon de l’Écluse 16 (Écluse 16 – South Amsterdam)

Jour 5 

 Vendredi le 25 août - D’Ilion à Rotterdam (102 km, 7 h)

             Dès le départ vers 7 h 30 sur la 5S, le crachin a recommencé à tomber, mais, à moins d’être trempé, cela n’empêche rien. Un peu avant Fort Plain, il y a deux ou trois montées laborieuses. Rendu en haut, le brouillard m’a frustré du plaisir de voir la vallée. Cependant, au cours de la longue descente (dénivelé : 600 pi), j’ai dû battre mon record de vitesse absolue sur un vélo en charge, à 57 km/h, et je freinais.

             Peu après, suivant le Guide, j’ai emprunté le chemin River Road, qui rejoint un mauvais chemin de terre plein de nids de poules qui longe la rive sud de la rivière. Toutefois, son état s’améliore dans le voisinage de l’écluse 16. Plus loin, des travaux de réfection de la piste étaient en cours. Passé le pont de Nelliston, je roulais sur une belle piste de concassé. Il s’agit d’un tronçon de voie ferrée désaffectée, qui suit la rivière ou serpente à travers les bois et les champs, en traversant des petites municipalités, comme le beau village de Fultonville. Il n'y avait pas grand-chose à voir à cause du temps maussade, mais j’étais bien content de rouler peinard sur une piste plane et tranquille. Je croyais naïvement tenir enfin mon ticket pour un tapis magique qui allait me mener jusqu’au fleuve Hudson.

             Suivant le trajet de l’ancienne voie ferrée, je suis arrivé dans le parc industriel d’une ville de taille moyenne. Rien ne semblait avoir beaucoup changé depuis quarante ans, et une bonne partie des bâtiments industriels étaient fermés depuis des années. Une vraie ville fantôme. Un pâle soleil commençait à luire à travers les nuages. J’ai quitté la piste dans ce qui semblait être le centre de cette ville déserte. Les rues étaient vides. Guidé par des voix féminines venant d’une rue voisine, je me retrouve face à face avec trois blondes assez bien enveloppées, visiblement une mère et ses filles. Après les salutations d’usage, je leur demande le nom de la ville. Les trois me répondent simultanément, mais légèrement en décalé, avec un effet de réverbération brouillant le message. Je repose ma question, même réponse. Un peu ahuri, je leur demande de l’épeler, ce qu’elles font de bonne grâce, toujours en décalé : « AAA-mmm-sss-ttt-eee-rrr-ddd-aaa-mmm ». Après avoir remercié ces dames avec effusion, j’ai poursuivi ma route sur la piste, qui finissait sans crier gare un peu plus loin. De retour sur la 5S, je suis passé par un secteur recouvert de poussière blanche, au coeur duquel rugissaient les moteurs d’une flotte d’énormes camions, qui entraient et sortaient d’une gigantesque usine de ciment.

             Ensuite, j’ai commencé à chercher un endroit pour passer la nuit près de la rivière, mais tout le rivage était bloqué par des terrains privés. Juste avant Rotterdam, j’ai trouvé une piste polyvalente, de toute évidence un autre tronçon de voie ferrée désaffecté, qui traversait des terres humides. J’ai dressé ma tente dans un coin tranquille au bord d’un étang servant de halte aux outardes. Dès le coucher du soleil, une fine pluie s’est mise à tomber. Mon « coin tranquille » s’est avéré être un très mauvais choix, parce que peu après, un train s’est immobilisé à deux cent mètres pendant près d’une heure, sans arrêter son moteur. Pire encore : pendant toute la nuit, des trains vrombissants passaient en trombe à toutes les demi-heures. On a construit un grand nombre de voies ferrées dans la vallée de la rivière Mohawk, où elles ont finalement remplacé le canal comme moyen de transport, il y a environ cinquante ans. On s’habitue quand même assez vite au ronronnement sourd des moteurs ferroviaires. Leur « bouda-bouda-bouda », qui n’a rien de zen, n’empêche pas de dormir après un certain temps, à la condition d’être assez loin ou d’être vraiment très fatigué. J’ai donc lu pendant la plus grande partie de la nuit, avant de tomber dans une profonde torpeur vers 4 h.


 

La piste de la rivière Mohawk (Schenectady - Albany)

Jour 6 

 Samedi le 26 août - De Rotterdam à Albany (66 km, 4½ h)

             Levé vers 6 h par un autre matin gris froid et humide, avec une humeur de zombie, j’ai roulé mon équipement trempé sous le crachin. Je n’avais qu’une idée en tête, quitter cet endroit sinistre au plus vite - c’était encore la meilleure façon de se réchauffer. Plus tard, après avoir traversé la ville de Schenectady encore endormie, j’ai commencé à chercher la fameuse piste cyclable de la rivière Mohawk. Ayant mal lu le Guide, je me suis retrouvé sur la rive nord de la rivière Mohawk. Me rendant compte que les petits bouts de pistes sur cette rive ne menaient nulle part, j’ai fait demi-tour pour longer la rive sud. J’ai facilement trouvé la belle piste asphaltée, mais la plupart du temps, elle passait par la banlieue au lieu de suivre la rivière. Comme il n’y avait rien à voir à cause du temps moche, j’ai quitté la piste à Niskayuna pour prendre la route 7, le plus court chemin pour Albany.

             Pendant la dernière étape, j’étais devant un dilemme : la gare routière Greyhound, au centre-ville d’Albany, ne vend pas de cartons de vélo, contrairement à la gare ferroviaire d’Amtrak de Troy, sur l’autre rive de l’Hudson Où devais-aller? Voyant une affiche « Interdit aux vélos » à l’entrée du pont de l’Interstate 787, j’ai obliqué vers le sud sur la route principale qui longe l’Hudson. À environ 5 km d’Albany, une crevaison m’a retardé d’environ 45 minutes. Vers midi, je descendais Broadway, la rue principale, en passant par un corridor de commerces et d’usines fermés, dans un quartier noir assez déglingué. Je me suis arrêté dans une station-service pour gonfler à bloc mon pneu réparé et demander mon chemin. À la gare routière, des chauffeurs de taxi noirs m’ont interpellé. Ils voulaient savoir qui était ce type vêtu comme Lance Armstrong, qui arrivait sur un vélo chargé comme une bourrique mexicaine. Je leur ai dit que j’avais mouliné tout le chemin de Buffalo à Albany en six jours - ça fait toujours son petit effet. Ils m’ont gentiment offert de surveiller mon vélo pendant que j’entrais pour acheter mon billet.

             Mon ange gardien, que j’ai prié un bon coup alors que je filais vers la gare routière, connaît bien son affaire, parce qu’il m’a obtenu un petit miracle. Le préposé, à qui je demandais où trouver une boîte de vélo, m’en a offert une gratuitement : un cycliste venait juste de l’abandonner et on allait la mettre aux rebus. Transporté de joie, j’ai acheté mon ticket pour le bus de 2 h 40 à destination de Montréal. J’avais tout mon temps pour démonter mon vélo. Le reste du voyage était de la petite bière.

             Deux jours plus tard, ce même autobus fit une sortie de route, tuant le  chauffeur et deux passagers.


 

 
L'auteur en camping à la marina d'Illion
L'étang de Rotterdam Junction
Conclusion

 

             Ce voyage à travers la vallée de la rivière Mohawk, le long de l’ancien cœur industriel des États-Unis, fut pour moi une petite révélation. Le centre des villes de taille moyenne (comme South Amsterdam et Albany) montre des signes flagrants de décroissance industrielle. La plupart des usines et des commerces ont fermé, de toute évidence parce qu’ils ne pouvaient plus affronter la concurrence asiatique.

              Pour sa part, le canal porte les marques de diverses avancées technologiques. Ainsi, les anciennes parties du canal, construites en pierre de taille sont beaucoup plus pittoresques que les nouvelles, en béton gris. Cette transition fut douloureuse, parce que les anciennes corporations de tailleurs de pierre étaient bien établies. À ce qu’il semble, on n’arrête pas le train du Progrès, tracté par l’appât du gain, mais, avec un peu de chance, on peut espérer y trouver une place assise ou debout. 

             Néanmoins, partout où je suis allé, même dans les grandes villes, les gens étaient très gentils. Sur mon échelle personnelle, j’accorde une très bonne note aux gens de l’Upstate New York, qui sont décontractés et amicaux.

             Ce récit de voyage n’est, au mieux, qu’un bref aperçu, ne serait-ce que parce que, aiguillonné par le temps moche, j’ai roulé presque tout le temps. En somme, malgré une absence presque totale de terrains de camping dans la vallée de la rivière Mohawk, j’ai bien aimé ce voyage pour son côté aventure. Procurez-vous le Guide d’Harvey, à moins que vous ne préfériez faire tout le chemin sur la BR 5. Auquel cas, vous pouvez aussi bien choisir n’importe quelle autre région semi-rurale des États-Unis.


 
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