[ samedi 28 septembre ][ 16:39 ][ au nom de / ou sans raison ]

Je parle de l'Homme en question comme d'un personnage de roman, � ceux qui veulent entendre de la litt�rature au quotidien, je parle de l'Homme en question comme d'une parcelle de mon identit�, comme d'un trait de mon caract�re ou bien de mon visage qui d�finirait qui je suis.
Derri�re mes dires de lui, ce n'est pas l'Homme qui apparait, je le vois bien dans leurs yeux, ce n'est pas lui qu'ils imaginent. C'est mon histoire, celle par laquelle il vont se faire une repr�sentation de moi. Ce n'est pas lui qu'ils imaginent, lui, l'Homme, ils s'en moquent bien de lui, c'est moi, c'est moi que l'on d�couvre, et je n'ai pas d'autre choix que d'effeuiller le pass�, laisser croire qu'il me d�finit au pr�sent. M�me si c'est m�me pas vrai, m�me pas vrai. C'est moi la cible, m�me lorsque c'est Lui que je condamne. C'est moi la cible, et il est le d�tail. Le d�tail autour duquel mon personnage aujourd'hui prend forme � mon insu.

Dans cette ville o� personne ne me conna�t bien encore. Dans cette ville qui n'est plus tout � fait une �trang�re mais pas encore une habitude, j'ai l�ch� le premier mot de cette histoire, l'histoire de l'Homme en question, j'ai fait sortir ce premier mot comme on largue les amarres d'un bateau et s'�lance vers la mer, j'ai laiss� tomber le premier mot comme les bras nous en tombent parfois le long du corps trop fatigu�. Sans plus retenir le souffle. Sans plus tenir la distance.
Alors j'ai dit l'Homme en question. J'ai dit le concret, j'ai dit le premier et le dernier �t�s, les distances et ce qu'elles ne sont plus. J'ai dit jamais au grand jamais non, j'ai dit moi je veux des jours souriants, le soleil dans mon dos, j'ai dit voyez, je ne suis pas cet amour-l�, non, vous ne me verrez pas en cet amour-l�, non, pas aussi longtemps que vous me verrez moi. Ce n'�tait d�j� pas suffisant, peut-�tre. Lorsque les mots prennent forme, m�me lorsque les verbes se conjuguent au pass�, vous �tes ces mots, vous �tes intemporellement ces mots-l�, ces verbes au pass� sont vos verbes apr�s tout. Apr�s tout le mal que l'on se donne, nous sommes nos mots, et ceux des maux pass�s, nous sommes ces mots avant m�me leur signification.
Alors parler de l'Homme �tait d�j� parler de moi. Parler de possibles ou d'improbabilit� �tait d�j� tout envisager, tout pourvu qu'il en soit l'objet.
Alors je ne devais �tre cr�dible aux yeux de personne m�me pas moi, finalement, lorsque le soleil dans mon dos je disais jamais au grand jamais, non, cet amour-l� ce n'est pas moi. Ce n'est plus moi. Voyez, vous ne me surprendrez jamais en cet amour-l� aussi longtemps que vous pourrez me regarder, m'�couter, me voir m'�loigner, tenter de me comprendre et de comprendre ce que je dis. Je n'�tais d�j� s�rement plus cr�dible, hier vers cinq heures de l'apr�s-midi, le soleil dans mon dos, assise aux terrasses des caf�s comme si la vie ne tenait qu'� �a, �tre assise l� et parler de l'Homme en question, de l'Homme et sans question. Par m�garde.

Au nom de nos retrouvailles pass�es, si anciennes qu'elles sont couvertes de poussi�res d'or dans nos m�moires. Au nom de ce que nous avons fait de beau, de ce que l'on faisait des quais de gare, des hotels sordides qui nous faisaient rire, au nom des nuits sans sommeil et de la fatigues douce-heureuse d'inconfortables voyages improvis�s. Au nom d'une euphorie qui depuis longtemps s'est �teinte, �teinte avec nos trains qui ne voulaient plus (toujours) se rencontrer et nos t�l�phones qui ne voulaient plus (toujours) se r�pondre, au nom de ce qu'on se souvient �tre la tension joyeuse, nerveuse, de ce que l'on sait �tre de grands moments. Au nom des quelques vieux qui ont bien d� se retourner, interpel�s, sur nous, parce qu'il roulait trop vite, parce que je fumais trop de cigarettes, au nom de cel� qui nous aurait fait bien rire. Au nom de ce que l'on �tait, avant, instigateurs d'�motions fortes et de bouts de joie � la pelle. Au nom d'un temps r�volu, et parce qu'il est l�, tout pr�s, pr�s du petit parc o� nous nous sommes assis, un jour, apr�s la nuit, dans cette ville que je ne connaissais pas, sous le soleil qui me mordait les bras. Et parce que je suis l�, tout pr�s, juste � l'autre bout de la route, et que je n'ai plus de sac � dos � tra�ner derri�re moi...comme il pouvait, je le sais, avoir l'impression de porter � bout de bras l'ensemble de ma vie si souvent, avant...
Au nom du temps qui passe et des distances qui s'effacent, au nom de nos retrouvailles pass�es, si anciennes qu'elles sont couvertes de poussi�res d'or dans nos m�moires, et parce que je suis l�. Et parce que je suis l�. Et parce qu'on n'aurait jamais cru possible d'avoir envie, vraiment, sinc�rement, cruellement, d'�viter ce rendez-vous-l�, parce que les amoureux fous que l'on �tait ne se seraient jamais fait ce coup-l�, non, pas eux, pas eux, alors ne l'�vitons pas plus qu'ils ne l'auraient fait, retrouvons-nous. L�.
C'�tait la nuit, la nuit derni�re.
Et dehors il ne faisait pas froid.
J'ai attach� mes cheveux.
J'ai tourn� la cl�.
J'ai fil� tout droit.
Le ciel �tait noir.
Les panneaux bleu fonc�.
M�gots dans le cendrier.
Musique trop forte.
Adr�naline.
Ni pour lui. Ni pour nous. Ni pour le corps, ni pour le coeur. Rien que pour le geste.
Bruit de moteur et cent cinquante kilom�tres/heure.
Et puis le silence presque parfait.
Lorsque l'on coupe le contact.
Et que l'on sort, l� devant, dehors.
D'un pas peu d�cid� il faut le dire. Parce qu'il y a ce que l'on ne dit pas et ce qu'il faut dire, dans ces cas-l�.
Et l'on se tient bien droite. Fi�re. Faussement hautaine. Faussement distante. Jouer le jeu. De la d�sinvolture et de l'indiff�rence. Se mettre dans la peau du personnage. Le personnage qui ne sait pas que c'est ici que tout commence. De cet amour-l�, tour � tour mort et r�suscit� � chaque instant, jouer le personnage qui ignore que c'est ici que tout commence, que tout finit. Que fait-on maintenant? Maintenant qu'il faut se regarder en face. Je ne suis pas s�re d'en avoir envie, je ne suis pas s�re de ne pas en avoir peur.
Ca commence l�. Lorsque l'on coupe le moteur et que l'on sort, l� devant, dehors, dans le silence presque parfait d'un vendredi soir en province.
Ca commence l�.
Les nouveaux possibles. Son regard sur ma nouvelle vie, qui me change chaque jour un peu plus en un autre moi. Mon regard sur celui pour qui je voulais un jour poser mes bagages ici. Dieu ce qu'il semble petit parfois, lorsque je me dis qu'en ces quelques bouts de chair et de peau et d'�clats de voix il y a tout ce pourquoi j'ai fait tout ce chemin-l�. Dieu ce que nous sommes petits et nous ne le savons m�me pas...
Ca commence l�. Pas l'amour. Pas l'histoire. Pas m�me nos d�chirures. Mais alors quoi? Quelque chose, un tout ou bien un rien, commence l�.
Un tout dont je ne veux pas, un rien que je redoute, commence l� tout de m�me, quoi que nous fassions l'instant, les heures d'apr�s, il y a ce moment, suspendu dans le temps, o� quelque chose se transforme, obligatoirement, pas d'autre choix que de se reconsid�rer ainsi l�. Moi dans le commun de ses vendredis soirs. Lui dans le presque commun de mon quotidien, dor�navant. Amis ou amants. Ou bien tra�tres ou simplement diff�rents. Peu importe ce qui peut bien changer de par ma venue ici, de par un rendez-vous de formalit� bien sentie. Peu importe ce que �a changera � l'histoire. L'essentiel n'est que l'instant, l'instant dont je sais sans le voir bien clairement qu'il va faire pousser hors de moi des ann�es d'une errance tour � tour ni�e et reconnue. L'instant qui est celui pour lequel je suis arriv�e jusqu'ici. L'instant que j'ai ressass�, organis� et en vrac en moi durant ces ann�es. Cet instant-l�, celui qui ne peut que d�cevoir mais dont on ne le sait pas, fort heureusement bien trop occup�e � ne garder de la r�alit� que des images en flash id�alis�es, cet instant j'ai finit par le vivre, respir�, bu et fum�.
Et je viens l'archiver. L'archiver au panth�on de mes grands tournants et braquages de volant.

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