[ jeudi 26 mars ]

Un pull trop grand pour moi, j'aime m'y perdre, ce soir parce que c'est un de ces soirs d'apr�s, un de ces soirs o� l'on veille pour des hiers plus color�s. Un pull trop grand pour moi ce soir et la solitude retrouv�e. Et je ne suis pas s�re de la vouloir cette fois, de l'appr�cier. Je veux encore des voix, et m'enivrer dans des endroits �lus au fil de balades nocturnes, hier encore lorsque la nuit ne semblait m�me plus se tendre vers le matin, lorsqu'elle semblait se suffire � elle-m�me.
Je ressasse, de retour � la maison, les images de ce voyage qui n'en �tait pas vraiment un, de ce qui n'�tait finalement qu'une escapade de plus, dans une banalit� certaine et je m'en moque, je ressasse, de retour � la maison, les souvenirs qui ne sont que ceux d'hier et du jour d'avant, et des soirs pr�c�dents, je ressasse, de retour dans l'amer quotidien, les nuits pass�es dans une autre ville, je me suis �vad�e, nous �tions encore jeunes hier, nous �tions encore comme plus vivants hier que nous ne le sommes aujourd'hui... Je me suis �vad�e, nous nous sommes �vad�s d'ici, chacun avec ses diff�rences sur le m�me chemin, nous �tions tous encore si parfaits hier, nous tous qui �tions loin d'ici, du moins assez loin pour oublier d'o� nous venions, o� nous allions.
Et c'�tait bien.
Je veux encore nous y voir, je veux encore nous entendre, ce soir de retour � la maison je sens que je nous perds, et notre jeunesse en un jour se fane, nous �tions si beaux hier encore c'en �tait � pleurer. Si nous avions un r�le � jouer, un soir dans cette vie, alors nous �tions juste parfaits, sans que l'on suive le sc�nario, sans que l'on travaille le verbe, nous �tions si beaux hier encore, dans une sc�ne ordinaire de vies ordinaires, nous en �tions extraordinaires.
Parce qu'il n'y a pas d'�vidence � la connivence, parce que si rarement nous savons nous regarder droit dans les yeux sans craindre d'y laisser voir nos armes et nos faiblesses, parce que nos diff�rences trop souvent nous cloisonnent les uns et les autres dans des plans diff�rents teint�s en noir et blanc, parce qu'il n'existe aucune �vidence � des soirs comme hier et celui du jour d'avant, o� l'on s'accepte si simplement. Nous �tions si parfaits, nous me manquons d�j�, de retour � la maison, de retour � cette solitude que je connais si bien, que j'avais oubli�e le temps d'appartenir � autre chose qu'� moi-m�me, le temps d'appartenir au monde, pour changer une seconde, de retour � cette solitude partag�e avec une cigarette et la tasse sur le bureau, et l'�cran � remplir, puisqu'il faut continuer de Vivre.
Je ressasse des dizaines de visages, des rires et des col�res aussi, et une dizaine de jours meilleurs, je ressasse avant qu'elle ne s'�chappe l'envie irr�pressible de se contenter de l'instant, et les coups de gueule qui nous maintiennent � la surface, juste � la surface de la r�alit�. Je ressasse et fais l'inventaire de ce dont on est capables, des sourires aux larmes, ce dont on est capables d'�motions, de sensations, d'�tre heureux sans l'avoir d�cid�, et �tre pein� par le monde mais continuer d'avancer avec lui. Ce dont on est capable, parfois, quelques jours ou quelques heures, ce dont on est capables d'en faire des concentr�s de vie, pour tout ce qu'on ne se dit pas le reste du temps, pour tout ce que l'on se cache, pour ce que l'on ne lance pas des sourires au vent, le reste du temps.

De retour � la maison reviennent les incertitudes qui me serrent � la gorge, et qui portent des expressions toutes faites banales et d�mod�es, la premi�re et la derni�re fois que, [...] de quoi sera fait le lendemain, apr�s que, lorsque j'irai, lorsque j'aurai, tous ces bouts d'incertitude de ce qu'il y a � venir, qui nous m�nent � mesurer chacun de nos gestes et la longueur des phrases qu'on lance, qui nous m�nent, de retour � la maison, � planifier l'improbable juste pour tuer l'ennui. Mais moi je n'ai pas assez d'hier encore, et avant de d�faire les bagages, je dois me d�faire de ces hiers plus color�s qu'aujourd'hui, les ranger quelque part � l'abri de l'oubli, classer ces tranches de vie comme si elles n'�taient que de poussi�reux dossiers, faire comme si ce n'�tait rien, rien que quelques phrases de plus � �crire. Ce pourrait en �tre d'autres, aujourd'hui ce sont celles-ci, au hasard.
Le conte d'une sc�ne ordinaire de plus dans ma vie. Une ville qui ne dort pas, du monde et du bruit, des regards qui se croisent, des mots qui se trouvent, du temps qui s'arr�te pour qu'on reprenne le souffle, c'est juste �a, et c'est pas grand chose. C'�tait juste �a, et c'�tait juste bien.

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