[ jeudi 29 août 2002 ][ 11:23 ][ plus ici ]
Je dors pas bien la nuit. C'est un fait comme un autre. Je me tord dans mon lit au petit matin au bruit des voitures dehors, à leur vacarme quotidien. Je ne sais jamais si c'est celui de ceux qui se lèvent, ou qui vont se coucher.
Au lever je me dis que je suis un peu dérangée, de me conduire ainsi, d'allonger phrase après phrase dans le cahier, sur le rebord de la fenêtre ouverte lorsque la ville entière dort, ou presque. Au réveil je me dis que ça ne tourne pas rond là-dedans, de se laisser guider dans la semi-obscurité par le bout du crayon sur le papier, à des heures insensées, et puis encore reprendre, après deux cigarettes, le contact froid avec la machine, et lancer des mots comme les bateaux lancent des s.o.s au-milieu d'un océan désert.
Je ne suis pas amère de m'en aller, dans un peu plus d'une semaine. Je ne suis pas effrayée de ces quelques neuf cent kilomètres qui m'enlèveront à ce quotidien-là, dans un peu plus d'une semaine. Je n'ai pas le moindre haut-le-coeur à l'idée de tout quitter, et puis tout recommencer. Peut-être ce serait différent si je pouvais seulement le réaliser.
Mais je ne le conçois pas. Comme si je ne le savais pas. Je ne le sens même pas, ce vent qui souffle déjà, celui qui va m'emporter loin d'ici, dans une autre ville, dans une autre vie, vers un autre moi. Je ne le sens pas souffler, et pourtant il est là déjà. On m'en parle, j'en réponds. Avec froideur et détachement, comme si je parlais de quelqu'un qui va partir bientôt mais avec qui je ne serai pas, là-bas.
On me parle de départ et j'ai envie de rire, de dire parce que vous y avez cru!. On me parle de n'être plus ici. Et d'être mieux ailleurs. On me sort le nom d'une ville, ça ne me dit toujours rien, non, vraiment, je ne vois pas où vous voulez en venir. Il y a cette autre contrée, écrite en toutes lettres à côté de mon nom sur une carte magnétique, mais ça ne veut rien me dire. Je suis comme aveugle et sourde à cette autre vie déjà posée là à côté de mon nom.
Ca fait rêver les autres, ça fait sourire les autres, c'est ici le seul témoignage d'un aboutissement, ou de ce qui aurait dû en être.
Je ne peux même pas dire que je regrette. Je laisse le vent venir, et m'emporter, sans réflechir, sans y penser.
Mes décisions de jeune fille m'ont rattrapées, elles furent plus fortes que moi, et jouent avec celle que je suis aujourd'hui, m'ont prise au piège, et je ne peux que l'accepter, et je ne peux que m'y soumettre. A contre-coeur et tête baissée.
Mais ça ne devait pas se passer ainsi, le destin a joué contre moi. Ca ne devait pas se passer comme ça, quelqu'un m'attendait là-bas. Alors j'avais dit oui, alors j'avais dis je serai là, alors j'avais tout misé, et envoyer des papiers, et rempli des dossiers, et attendu patiemment le signe que je faisais le bon choix. Et tout a été très vite. J'ai signé pour un deux pièces, deuxième étage, deux grandes fenêtres. Pour y mettre un grand lit. Pour y mettre un homme. Pour y mettre un nouveau départ. Pour y remettre un peu de conviction. Je me suis laissée aller à croire que ce serait suffisant, pour oublier le passé, et tirer un trait sur celui qui allait rester ici, mon meilleur ami, dans son quotidien étroit, avec celle qui en a fait sa proie, dans son petit appartement.
Moi je signais pour d'autres yeux, moi je signais pour d'autres bras, je m'en remettais à eux pour me porter de l'autre côté du pays, de l'autre côté de mon désarroi, moi je signais pour m'échapper, moi je signais pour fuir ma réalité, je signais pour un peu plus de présence, une présence chaleureuse, une présence désireuse de faire de moi une femme heureuse...moi j'ai signé pour tout ça. Je ne voulais pas me réveiller. Je ne voulais pas me réveiller, de cette décision-là. Mais un matin on se réveille. Et on dit non, je ne peux pas. Je peux partir, s'il le faut, et prendre la solitude, s'il le faut, je saurai être forte, je saurai être grande, mais toi qui m'attendais, toi, non, tu n'es pas fait pour moi. Alors on crie un peu dans le téléphone, et on s'engueule, pour un oui, pour un non, et l'on fait des péchés d'orgueil, toi, qu'as-tu fait pour moi? Et l'on dit non, non, non. On dit j'irai là-bas, puisqu'il le faut, puisqu'on a déjà fait des choix. Et j'ai dit j'irai là-bas. mais ne m'attend pas.
Et puis l'on se retrouve à attendre le vent. Et puis il y a tous ces gens. Qui ne comprennent pas à quel prix vous payez vos rêves de gamine capricieuse qui voulait tout pour être heureuse. Il y a tous ces gens qui, le sourire aux lèvres, vous parlent d'un départ que vous n'attendez pas. Que vous n'attendez plus. Qui semble loin de vous, quels que soient les jours, quelles que soient les heures qui viendront vous prendre, vous arracher à votre terre que depuis longtemps vous n'aimiez plus de toute façon.
Il y a tout ces gens. Qui vous regardent comme si vous n'étiez plus ici, déjà plus ici. Tous ces gens qui vous voient passer sans déjà plus vous regarder. Vous parlent d'une fille qui va s'en aller. Mais elle, elle semble l'ignorer.
[ 02:40 ][ platonique ]
Amis ou amoureux, nous étions un peu des deux.
Ca dépendait des satellites, et puis des étoiles filantes, et même celles qui ne filent pas, dont on ne saura jamais le nom, mais dieu ce qu'on sait qu'elles étaient là. Amis ou amoureux, c'était selon mon humeur, à moi, selon le reflet que voulait bien me renvoyer de nous. Si ce reflet me plaisait, à moi, ou pas.
Nos baisers étaient chastes et nos nuits platoniques.
Nos étreintes étaient vagues. Ce qu'il en faut d'être romantiques...
Rien que deux corps qui se cherchent et qui jamais ne se trouvent.
Rien que des bras, des genoux qui s'emmêlent, et se démêlent tour à tour
sous des draps qui ne cachaient pas même une quelconque nudité, rien que des corps de coton masqués.
Des nuits sans ébats
sans même se demander
si c'était là un choix
ou bien la fatalité.
Aucune fusion inutile
nous sommes trop bons pour ça
rien que des gestes futiles
qui me ramenaient à sa tendresse - ah sa foutue tendresse -
qui ignorait tout de ses faiblesses.
Moi j'en savais presque tout, de ses faiblesses. Presque.
A peine un frisson
et aucun fait déplacé
pour venir déranger sa belle définition
de la passion
de l'amour vrai.
Moi l'Insoumise
parfois je me souviens
qu'à ses yeux sa promise
a droit à ses plus beaux RIENS.
Rien que ses battements de coeur. Rien que ses battements de cil. Rien que ses battements d'âme. Parce que c'est tellement plus sain... Peut-être.
Moi l'Insoumise
parfois je me rappelle
la Soumission nocturne à une chasteté imposée. Couronnée par des matins aussi insipides que la couleur du ciel. Après une nuit d'amour, avec et sans. L'amour.
Je lui dis tu ne connais pas tout de moi, j'ajoute peut-être est-ce mieux ainsi.
Mais j'y crois pas.
Je lui dis je ne sais pas tout de toi.
Mais je ne suis pas certaine d'en gagner ma place au paradis.
Il ne répond Rien.
Si je ne dors pas, si je reste assise dans le noir, c'est au nom de toutes ces nuits
désirées
atteintes et partagées
qui demeurent inconsommées.
Consumée par le doute
d'en avoir des regrets.
Toutes ces nuits immobiles où nos corps ne se nourissaient
que du timbre d'une voix
d'un regard entendu
d'un air si satisfaits
d'avoir tout
tout et Rien à la fois.
Satisfaits de profiter d'une extase silencieuse dans nos coeurs
mais nos corps toujours inertes
toujours étendus là
sous les draps des envies que l'on n'assouvit pas.
Il y a encore des nuits comme celle-ci où sans cesse je condamne
ces draps de ma honte
ou bien encore de mes regrets
de n'avoir pas mis le feu
à sa peau tout contre ma peau
entraînée,
où encore je condamne les pas que je n'ai pas faits
sous des prétextes ridicules
ne pas affoler ce garçon
qui était mon ami
parce que les amants sont éphemères. Parce que les amants, ce sont ceux qui s'en vont.
Et on n'allait pas s'en aller, mon cher amour, mon bel ami. On allait pas s'en aller.
De la violence dont je n'ai pas usé, des élans de romance que je n'ai pas plus loin poussés, j'ai moi-même construit le piedestal sur lequel il m'avait posé.
Je l'ai su cette nuit, en écrivant celà. A 3:13 du matin en août, dans le noir, dans cette même obscurité, des années plus tard.
Moi j'étais
rebelle, revêche, passionnée, affamée, les mains brûlantes, les ailes brûlées,
et dans ses nuits je n'étais
que celle qu'il voulait voir
nourrir encore son illusion d'idéal.
Moi dans ses nuits je n'étais
que celle que je pouvais être
s'il me le demandait
pas celle que j'aurais choisi d'être
s'il me l'avait demandé.
Peut-être. Je n'en suis pas bien sûre. Mais qui peut être toujours sûr...
Un jour ou l'autre il faudra bien achever nos nuits blanches. Celles qui sont restées en suspens, noircies depuis longtemps. Il faudra bien que jeunesse s'achève. Mais la mienne ne s'achèvera pas autrement. Il comprendra. Sûrement. Il comprend toujours tout.