Comment combattre l'extrême-droite?

 

Le succès de l'extrême-droite

Au cours des précédentes années, on a beaucoup discuté de stratégie pour combattre l'extrême-droite. Surtout en Flandre, où la question se pose de façon vitale avec le Vlaams Blok qui fait 15% des voix. De nombreuses propositions sont sorties de ces discussions. Après 1991, par exemple, le Centre pour l'Égalité des Chances et contre le Racisme, un ministre pour l'Égalité des chances, le SP pensait pourvoir combattre l'influence du Vlaams Blok en reprenant certains de ses thèmes... Huit ans après le Dimanche noir (novembre 1991, jour de la percée électorale du Vlaams Blok) il faut bien constater que le Vlaams Blok continue de progresser. Le mouvement antiraciste doit donc examiner ce qui permet la croissance de l'extrême-droite et comment y mettre fin.

Le Vlaams Blok recueille beaucoup de suffrages auprès d'électeurs mécontents de la situation, la plupart du temps à partir de problèmes vécus tels que le chômage, l'insécurité sur le plan social,... C'est ainsi que dans les grandes agglomérations le Vlaams Blok est devenu peu à peu le parti le plus influent dans les quartiers délaissés. La population s'y sent abandonnée par la politique des partis traditionnels qui ont d'ailleurs le plus souvent déserté ces quartiers. Le taux de chômage y est important. Le Vlaams Blok tire profit de cette situation. Alors que tous les partis - y compris Agalev - disent que la politique menée est la seule possible, le Blok se profile comme un parti contestataire qui défend les intérêts des "petites gens". C'est ainsi qu'il gagne des voix sans pour autant faire quoi que ce soit pour changer la situation. Le Blok ne mène pas campagne dans ces quartiers, n'organise aucune action de protestation. Il se contente de jouer sur la résistance passive à la gestion actuelle. Ce n'est donc pas un hasard si, par exemple en Allemagne, le DVU a surtout marqué des points en Saxe, une région ravagée par le chômage.

C'est ainsi que le Vlaams Blok parvient à donner de lui-même - malgré les nombreux scandales auxquels il est lui-même mêlé - l'image d'un parti "propre" qui ne se laisse pas acheter coûte que coûte.

Le Vlaams Blok tire d'autant plus profit de la situation que les autres partis qui appliquent la politique d'austérité lui facilitent la tâche. Pour combattre l'extrême-droite, il faut prendre les problèmes à la racine. C'est pourquoi il faut, selon nous, un programme anticapitaliste radical. Comme disait Malcolm X: "On ne peut pas avoir de capitalisme sans racisme". C'est la logique du capitalisme qui trace la voie aux idées racistes et qui permet que des partis tels que le Vlaams Blok puissent devenir le parti le plus important dans les villes de Flandre. Ce n'est qu'en offrant une réelle alternative aux problèmes sociaux que l'on peut faire reculer les fascistes.

 

Cordon sanitaire

Le cordon sanitaire est le seul moyen utilisé par les partis traditionnels pour tenir l'extrême-droite à l'écart du pouvoir. Nous sommes bien entendu opposés à toute collaboration avec le Blok. Là où le cordon sanitaire est rompu, nous ferons tout pour y mettre fin, par exemple en mobilisant les jeunes et les travailleurs.

Mais c'est la politique antisociale menée par les partis traditionnels qui rend possible la croissance de l'extrême-droite. On ne peut donc leur faire confiance pour lutter contre le Blok.

 

 

 

Militant et le mouvement antifasciste

En 1991, les membres de Militant ont pris l'initiative de mettre sur pied Blokbuster, une campagne contre le Vlaams Blok lors de la campagne électorale. Après les élections, Blokbuster est devenu une organe de lutte qui a lancé des dizaines de comités locaux permettant de transformer l'indignation spontanée en mouvement d'action organisé. Après les élections de 1991, un grand mouvement de protestation s'est développé, dans tout le pays, contre le racisme et le fascisme.

Au sein de ce mouvement large, nous voulions à la fois proposer aux jeunes un instrument de lutte et alimenter le débat de fond. Notre principal slogan était alors "Du travail, pas de racisme!". Nous voulions ainsi montrer qu'on ne peut combattre l'extrême-droite qu'en proposant une alternative sociale et ainsi convaincre les électeurs du Vlaams Blok. De manière à diffuser cette idée le plus largement possible, nous avons pris, par exemple, l'initiative de la Marche des Jeunes pour l'Emploi et contre le Racisme en 1993.

Un autre élément que nous avons mis en avant est la nécessité de s'organiser à l'échelle internationale. L'extrême-droite progressait partout en Europe. A Rostock, des homes pour réfugiés étaient incendiés, en France le Front national progressait à chaque élection. Mais partout aussi en Europe, les gouvernements appliquaient les mêmes programmes d'austérité. Nous avons appelé à une mobilisation internationale des jeunes et des travailleurs antiracistes à Bruxelles. Le 24 octobre 1992, 40.000 antifascistes défilaient dans les rues de Bruxelles. Ils avaient été mobilisés par une quinzaine de sections nationales de Jeunes contre le Racisme en Europe.

Après la phase ascendante du mouvement antiraciste, de 1991 à 1995, l'activité d'une grande partie de ce mouvement retomba. Un certain nombre de fascistes interprétèrent cela comme le feu vert pour mener des actions de rues violentes. Ils commencèrent à Bruges: attaques de cafés progressistes, barbouillages à la peinture de domiciles de militants antiracistes, agression en commando contre un rassemblement pacifique de militants pour la démocratie au Nigéria,... Ensuite, les actions d'intimidations commencèrent à l'université de Gand. C'étaient le plus souvent des individus ou de petits groupes gravitant dans l'orbite du Vlaams Blok. Lorsque ces agressions étaient relatées dans la presse, le Vlaams Blok s'empressait de prendre ses distances.

Nous avons expliqué que le Vlaams Blok avait deux fers aux feu: d'une part au parlement il se présentait en costume/cravate comme le protecteur des "petites gens", d'autre part il encourageait en sous-main les actions de commando afin d'intimider ses opposants. L'unique manière de mettre fin à cette violence fasciste a été de mener une large campagne. En avril 1997, le Comité contre la Violence fasciste a rassemblé 600 manifestants dans les rues de Bruges, là où la terreur fasciste était quotidienne. C'est après cette manifestation que Jeroen Mol, un des chefs du NJSV (l'organisation de jeunes du Vlaams Blok), fit exploser une grenade dans son appartement en tentant de faire croire qu'il s'agissait d'un attentat perpétré par Militant. Interrogé par la police il passa aux aveux et fut condamné à de la prison ferme.

En 1998, une manifestation contre la violence fasciste rassembla un millier d'antifascistes à Gand. A travers cette campagne de mobilisation, la gauche avait repris confiance en elle-même dans sa capacité à repousser les fascistes. Ce jour-là le NSV ne put rassembler à Gand, qu'une petite centaine d'adeptes pour sa manifestation annuelle.

Cette large mobilisation antifasciste a porté ses fruits, et les fascistes n'osent plus, pour le moment, entreprendre d'actions d'intimidations physiques. Bien entendu, cette violence fasciste peut réapparaître après un certain temps. Il faut alors réagir rapidement si on veut éviter que tous les progressistes ne soient réduits au silence.

 

Encadré

A Tielt, Blokbuster a une longue expérience. Pendant plusieurs années, le Vlaams Blok a tenté en vain de mettre sur pied une section dans cette petite ville de Flandre occidentale. Dès que le Blok annonce une activité publique, Blokbuster, en collaboration avec d'autres organisations de jeunes de la région, mobilise immédiatement afin de contrer l'initiative du Blok. Les nombreuses manifestations antifascistes ont permis de montrer à tous que les fascistes ne sont pas les bienvenus. Elles ont de plus mené la ville à refuser la location de salles aux activités fascistes.

Un commerçant local a voulu devenir le chef de file local du Blok. Blokbuster a diffusé en face du magasin, le jour de la braderie, un tract dénonçant l'individu et invitant les passants à choisir un autre magasin. On a donc profité de la braderie pour faire à un large public que ce commerçant est un fasciste.

 

 

En pratique

La lutte antiraciste a toujours représenté quelque chose de concret pour Militant. Assécher le bouillon de culture dans lequel se développe le racisme est la seule possibilité de remporter la victoire contre le Vlaams Blok.

En mai 1992, nous avons posé la question de la façon suivante: "Si on veut combattre efficacement le racisme et le fascisme, il faut pouvoir opposer à la démagogie du Blok de véritables solutions. Par exemple des revendications sociales et économiques pour mettre un terme au chômage et aux mauvaises conditions de vie. La lutte contre le racisme et le fascisme ne peut se limiter à demander plus de tolérance et de démocratie, mais doit réellement mobiliser contre les fascistes. Les syndicats doivent appeler les travailleurs belges et immigrés à lutter ensemble pour les 32 heures sans perte de salaire et avec embauche compensatoire, pour un revenu minimum mensuel de 32.000F net, pour un large programme de construction d'habitations sociales."

Depuis 1992, les conditions objectives qui ont permis la croissance de l'extrême-droite se sont aggravées: extension de la pauvreté, discrédit des partis traditionnels et des institutions. Qu'est-ce que cela signifie pour la lutte antifasciste? Comment, par exemple, convaincre un électeur de l'extrême-droite?

Comment le Vlaams Blok parvient-il à progresser électoralement sans mener la moindre campagne ni la moindre lutte? Il se contente de faire de temps en temps une déclaration qui reflète la frustration de la population et de tenter ainsi de capter la sympathie du public. Les raisons pour lesquelles il y parvient c'est parce qu'il n'y a aucune alternative sérieuse à gauche.

Il faut donc se poser la question d'une telle alternative de gauche qui serait présente dans les quartiers en difficulté et qui s'occuperait des problèmes quotidiennement en organisant la lutte pour de meilleures conditions de vie, qui engage les gens à lutter pour leurs droits. C'est le défi que Militant a relevé à Gand depuis peu.

Nous avons mené campagne dans les quartiers délaissés, contre le passage à 50F du prix du sac poubelle. Nous sommes ainsi entrés en contact avec pas mal de sympathisants du Vlaams Blok. Nous avons organisé dans les quartiers des distributions gratuites de petits sacs poubelles - que l'on trouve dans le commerce - en invitant la population de venir manifester avec ce sac rempli de déchets. A la fin de la manifestation, ces sacs étaient entassés à un endroit déterminé lors du meeting. Beaucoup d'habitants, Belges ou Immigrés, ont répondu à notre appel. Les dirigeants locaux du Vlaams Blok n'ont pas osé montrer le bout du nez. Ils auraient pourtant pu invoquer leur immunité parlementaire pour organiser une telle action et capitaliser la colère de la population. Nous avons alors expliqué aux sympathisants du Vlaams Blok que celui-ci affirmait beaucoup de choses mais ne faisait rien pour tenter de résoudre les problèmes sociaux, alors que nous avions pris l'initiative d'organiser la résistance malgré nos forces et nos moyens limités. La présence des habitants d'origine immigrée aux manifestations a permis d'expliquer que ceux-ci n'étaient pas "la cause des problèmes" (comme le prétend le Blok), mais qu'ils luttaient à nos côtés. Cela a eu un impact sur pas mal de sympathisants du Vlaams Blok et certains d'entre eux de voter ont voté pour nous aux élections du 13 juin dernier.

On peut faire reculer l'influence des fascistes lors d'actions sur des problèmes sociaux concrets: les logements sociaux, les loisirs pour les jeunes du quartier, la suppression d'un moyen de transport en commun. Une alternative de gauche permettrait de s'adresser largement à la population révoltée par les injustices en organisant sa colère. Il faut expliquer qu'il vaut mieux lutter ensemble dans la rue plutôt que de râler seul devant son téléviseur. Les antiracistes ont donc ici un solide défi à relever!

Bart Vandersteene

 

A Bruxelles

Le Front national, de Daniel Feret, avait fait une percée électorale en 1991, confirmée en 1995. Depuis lors les multiples scissions du FN et son impuissance politique annonçaient son déclin. Le Vlaams Blok comptait mettre cela à profit en mettant en avant l'ex-commissaire Demol. Le but de la manoeuvre était de décrocher plus de la moitié des sièges flamands à Bruxelles et de paralyser ainsi les institutions. Certains ont cru qu'il fallait appeler les francophones à voter SP-Agalev pour barrer la route au Blok. La lutte contre le fascisme ne se résume cependant pas à une arithmétique parlementaire. Nous n'avons pas appelé les électeurs - ni francophones ni flamands - à voter SP-Agalev car ces partis - comme les autres partis au pouvoir à Bruxelles depuis des années - ont contribué indirectement par leur politique antisociale à la montée de l'extrême-droite. Nous avons donc appelé à voter pour nos candidats sur les listes du Parti communiste car ils présentaient une alternative à gauche.

En juin dernier, les divers FN ont nettement reculé. A Bruxelles, ils conservent cependant trois élus. Le Vlaams Blok est devenu le premier parti flamand à Bruxelles mais il n'a pu récupérer toutes les voix perdues par le FN. Ensemble, fascistes flamands et francophones font moins de voix en 1999 qu'en 1995, mais c'est dû à la déroute des divers FN.

Les différents niveaux de pouvoir (fédéral, régional, communautaire) vont appliquer la même politique et la situation sociale va continuer à empirer. Il est donc erroné de croire que le danger fasciste à Bruxelles est écarté. D'abord parce que le Vlaams Blok est toujours en phase d'ascension, ensuite parce qu'il n'est pas exclu que les fascistes francophones parviennent à surmonter leurs difficultés internes.

 

En Wallonie

La situation diffère de Bruxelles et de la Flandre. L'extrême-droite est divisée entre plusieurs groupes, même si le FN émerge quelque peu. Le niveau de vie est plus bas que dans les autres régions du pays, le tissu industriel disparaît, et le PS est installé au pouvoir... ainsi que dans pas mal d'affaires de corruption. Étant donné la situation sociale, on peut dire que l'extrême-droite n'est pas parvenue à percer en Wallonie. Il faut s'en réjouir, mais il ne faut pas pour autant sous-estimer le danger. Au contraire.

En l'absence d'une direction solide qui fédère toute l'extrême-droite, il est fréquent que des groupuscules s'en prennent violemment à de jeunes immigrés. C'est ce qui arrivé à Élie Farez, tabassé à mort récemment à Liège. Dans ce cas-là, il faut tout de suite réagir. Il faut dénoncer les fascistes notoires, les signaler à la population de leur quartier et montrer les méthodes violentes auxquelles ils recourent. Cela peut très bien se faire par une campagne unitaire regroupant des organisations antifascistes et des individus. En organisant une large couche d'antifascistes dans de telles campagnes unitaires on peut ainsi rendre très difficile une prochaine campagne électorale des fascistes. Ce n'est qu'ainsi que l'on pourra éviter que les fascistes ne fassent à leur tour leur percée électorale en Wallonie.

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