Les gens dans la crise

 

Chasser les mendiants pour ne pas gêner le commerce

 

Jean-Maurice Dehousse, bourgmestre de Liège, est en partance pour le Parlement européen. Avant de quitter sa bonne ville, il a décidé de laisser un souvenir impérissable à la postérité en réglant le problème de la pauvreté d'une façon révolutionnaire: organiser la mendicité par tournante et à temps partiel!

Cet été, Dehousse a pris une ordonnance de police afin d'obliger les mendiants de quitter leurs endroits habituels, principalement au centre ville. Il a divisé la ville en zones où la mendicité ne sera plus autorisée qu'un jour par semaine. Les mendiants devront donc "tourner" dans les quartiers, du lundi matin au samedi midi car la mendicité sera interdite le dimanche. Désormais les mendiants ne pourront plus "être plus de deux à un même endroit et plus de quatre dans la même artère ou sur la même place au même moment", "entraver l'accès aux édifices publics, aux commerces et aux habitations privées", "tendre une sébile ou un accessoire analogue", "être accompagné d'un animal agressif ou susceptible de le devenir",...

Évidemment cela ne mettra pas fin à la mendicité et encore moins à la pauvreté. Mais cela montre jusqu'où ont dégringolé certains dirigeants du PS: dans le caniveau. Quelques semaines avant l'ouverture d'un complexe commercial chic dans le centre ville, Dehousse veut nettoyer le périmètre de tout ce qui dérange: mendiants, skateboards sur la place Saint-Lambert... Nous en avons parlé avec Germain Dufour, candidat indépendant à Liège sur la liste ouverte du Parti communiste lors des dernières élections. Germain a lancé une campagne contre l'ordonnance de Dehousse.

 

Germain Dufour:

"Cette mesure du bourgmestre est dans la logique des contrats de sécurité. Il s'agit de délocaliser la misère vers des quartiers périphériques afin de présenter une belle vitrine de magasins de luxe et de bureaux au centre ville. On est à un an des élections communales. Les commerçants votent et ont une influence. Les mendiants - de plus en plus de pauvres - ne votent pas. Alors, c'est facile de tenter de faire croire qu'on lutte contre l'insécurité par des mesures "fortes". Et en plus c'est plus simple et moins cher d'expulser les mendiants que de lutter contre la misère...

Pour le moment, cette mesure n'est pas encore appliquée. Il y a de temps en temps un contrôle mais on a l'impression que, même à la police, personne n'y croit vraiment. Mais si ce règlement est confirmé par le Conseil communal et que des gens se mettent en tête de le faire vraiment appliquer, cela pourrait changer assez vite."

 

L.M.: Quelles mesures concrètes pourrait-on appliquer pour lutter contre la pauvreté?

"Les lois existent mais ne sont pas appliquées. Rares sont les CPAS qui accordent le minimex de rue, parce qu'ils ont peur d'attirer les sans-logis refusés par les autres communes. La loi Onkelinx permet à des communes de réquisitionner des immeubles vides. Elle n'est jamais appliquée.

Au lieu de travailler en ce sens, les autorités communales en restent à des mesures sécuritaires inefficaces: poursuivre les mendiants et les toxicomanes pour qu'ils changent de quartier, fermer les squats,... Sans compter les dysfonctionnements qu'on trouve partout. Chaque semaine, des gens sortent de prison. Cela se sait largement à l'avance. Rien n'est fait pour aider le libéré, il n'y a pas de contact entre les services sociaux des prisons et des CPAS. Des gens fragilisés se retrouvent à la rue, dans l'obligation de trouver eux-mêmes des solutions administratives et financières dans les pires difficultés.

Des questions primordiales sont traitées comme si elles ne concernaient que quelques personnes. Ainsi, on estime qu'à Liège 20.000 personnes (sur 200.000 habitants) subissent des saisies sur salaire, des visites régulières d'huissiers,... Mais la politique d'aide est quasi inexistante face à l'étendue du problème: quelques services de médiation, quelques interventions des CPAS,... Or une partie de ces surendettés risquent de basculer très vite dans la pauvreté et de rejoindre la rue.

Toutes ces institutions veillent avant tout à leur propre fonctionnement. La personne humaine n'est que la matériau qui fait vivre l'institution.

 

L.M.: Au-delà des mesures déjà existantes, quelles solutions vois-tu?

"Il faut réfléchir à des solutions beaucoup plus globales et audacieuses. A Liège comme ailleurs, la toxicomanie est un des principaux problèmes qui conduisent des gens à la rue. La toxicomanie est de plus dure et elle conduit au développement de la prostitution, des vols et des trafics. On estime que, sur la région, 4.500 personnes dealent d'une manière ou d'une autre et que le commerce de la drogue brasse 1,5 milliard par an. Forcer les toxicomanes à changer périodiquement de quartier ne va rien changer à cette situation. Il serait beaucoup plus utile d'introduire une législation contrôlée des drogues dures, comme cela se pratique dans plusieurs villes suisses notamment. En mettant en place des dispensaires permettant de consommer sur place, on pourrait mieux surveiller la qualité des produits et diminuer ainsi les overdoses , casser au moins en partie le marché et les trafics et assurer un début de suivi médical et social.

Cela est aussi vrai pour les autres problèmes. Il faut mettre fin aux politiques qui ignorent les réalités et qui méprisent les gens."

Une prochaine action aura lieu au Conseil communal de rentrée qui doit débattre de l'ordonnance de Dehousse.

Propos recueillis par Jean Peltier


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