Hassan II:
Bourreau du peuple marocain
Par Yves Charlier
Le roi du Maroc, Hassan II, est mort dans son lit le 23 juillet. Il venait d'être reçu à Paris, avec tous les honneurs, par le président de la république française Jacques Chirac, à l'occasion de la fête du 14 juillet . Bien entendu, tous les dirigeants de ce monde se sont empressés de chanter les louanges du disparu (voir encadré). Il faut dire qu'Hassan II avait noué de bonnes relations avec les grandes puissances et qu'il a, au fil du temps, pu corrompre un grand nombre de journalistes occidentaux en les hébergeant gratuitement au palace de la Mamounia de Marrakech . Voici un bref tableau du Maroc d'Hassan II: un régime bâti sur la fraude, la corruption, la répression féroce et la diplomatie internationale.
La fortune du roi...
Hassan II possédait une des plus grandes fortunes de la planète. En 1982, l'opposant Diouri estimait la fortune personnelle d'Hassan II à 60 milliards de FB répartis sur une vingtaine de comptes bancaires dans différents pays (France, Suisse, Allemagne, États-Unis). Il possédait une vingtaine de palais au Maroc dans lesquels, pour certains, il n'a jamais dormi et de nombreuses propriétés en Suisse, en France et en Allemagne. Il est difficile de faire l'inventaire complet de ses propriétés immobilières à l'étranger (ex : un château de 10.000 m2 près de Paris). Il possédait une centaine de voitures de collection avec lesquelles il n'a jamais roulé.
Il était actionnaire important de Siemens et contrôlait l'Omnium nord-africain, un groupe présent dans les mines, l'agro-alimentaire, les services, l'automobile, le textile, la chimie, la distribution et l'audiovisuel (avec Canal+).
Comment expliquer une telle fortune alors que son père, Mohamed V, n'était pas richissime? Les intérêts dans l'industrie n'expliquent pas tout. L'opposant Diouri raconte que pendant des années, un Boeing 747 assurait chaque semaine la liaison Casablanca/Rio de Janeiro «partant à vide et ramenant des conteneurs de pâte de coca». (Destinée, bien sûr, au trafic de cocaïne et pas à celui du Coca-Cola!)
...et la misère du peuple.
Le Produit intérieur brut (PIB) atteint 3.200$ par habitant, mais le pouvoir d'achat n'atteint que 1.260$. 20% de la population active est au chômage et la dette extérieure (22,1 milliards de $) représente 60% du PIB. Le tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté. Selon le tableau des «indicateurs de développement humain des Nations Unies», le Maroc se classe en 125e position.
Confinés sur des parcelles de plus en plus petites, les petits paysans sont contraints à vers émigrer vers les villes ou vers l'Europe. Chaque année, des dizaines de jeunes marocains se noient en essayant de passer clandestinement le détroit de Gibraltar. En dehors des grandes villes les centres de santé et les écoles sont rares: plus de 50% de la population est analphabète. Dans un pays où les 2/3 de la population a moins de 20 ans, l'État ne consacrait en 1980 que 0,6% de son budget de fonctionnement à la Jeunesse et aux Sports, 0,1% aux affaires sociales, 0,2% à la culture, 5% à la santé, contre 40% à l'armée et à la sécurité.
A plusieurs reprises Hassan II a appliqué les recommandations du Fonds monétaire international (FMI) en augmentant le prix des denrées alimentaires de base (huile, semoule, farine). Cela a provoqué des émeutes de la faim noyées dans le sang.
Une répression féroce
En 1981 à Casablanca, les blindés et l'aviation sont intervenus contre les manifestants (de 600 à un millier de morts). Un mort sur trois était un enfant. De 6.000 à 8.000 personnes furent arrêtées et il y eut de nombreux assassinats dans les commissariats.
Dans les années 70, de nombreux opposants politiques, parmi lesquels Abraham Serfaty, ont été arrêtés, torturés sauvagement, jugés au cours de procès truqués et condamnés à des dizaines d'années de prison. Avant leur procès, les prisonniers étaient détenus clandestinement au commissariat Moulay Cherif à Casablanca où, pendant plus d'une année, ils ont été entassés à plus d'une dizaine dans une pièce, nourris de soupe et de pain — menottés, les yeux bandés avec interdiction de parler — ne sortant de la pièce que pour se rendre aux toilettes et aux interrogatoires où ils étaient longuement torturés.
Les militaires qui participèrent à une tentative de renversement du roi en 1973 furent enfermés sans jugement jusqu'en 1991 au bagne de Tazmamart: pendant 18 ans, ils ne purent jamais sortir de leur cachot de 3 mètres sur 2 plongé jour et nuit dans l'obscurité. A peine nourris, une partie d'entre eux sont morts de privations. Quelques-uns sont devenus fous. Les survivants ont été libérés en 1991, handicapés à vie.
La question du Sahara occidental
Lorsque en 1975, l'Espagne s'est retirée de la partie du Sahara qu'elle contrôlait encore, Hassan II décida d'annexer cette région riche en phosphates. Il organisa la Marche verte, parvenant à mobiliser derrière lui une grande partie du peuple marocain. Les populations locales sahraouies organisées par le Front Polisario entamèrent la résistance armée. La question n'est toujours pas réglée et un référendum relatif à l'indépendance est prévu l'an prochain, sous le contrôle de l'ONU.
L'ouverture "démocratique"
Depuis quelques années, une autre déstabilisation menace le Maroc. Sous la pression du FMI, le régime se voit obligé d'ouvrir ses frontières aux importations, au grand dam d'une partie de la bourgeoisie industrielle et commerçante. Les incitations aux exportations plus compétitives, comme les fruits frais et les fleurs, favorise les grands producteurs au détriment d'une partie de la bourgeoisie rurale. Les intérêts de ces deux classes sociales traditionnellement fidèles au régime sont menacés. Cette situation ainsi le gouffre croissant entre riches et pauvres ont conduit Hassan II à manoeuvrer en laissant une certaine ouverture à l'opposition . La social-démocratie (Union socialiste des Forces populaires - USFP) est désormais associée au pouvoir et son dirigeant, Abderrahmane Youssoufi, est Premier ministre depuis février 1998. L'homme fort du régime reste cependant Driss Basri, ministre de l'Intérieur depuis une vingtaine d'années. C'est Basri qui a notamment écrasé les révoltes de Casablanca de 1981 et de Fès en 1990.
Commandeur des croyants
En tant que descendant du prophète Mahomet, Hassan II portait aussi le titre de commandeur des croyants. La prière est obligatoire à l'école et toute personne qui contrevient au Ramadan risque une peine de prison . En août 1994, le roi a inauguré la grande et luxueuse mosquée royale de Casablanca, construite avec l'argent de contributions "volontaires" du peuple par l'entrepreneur Bouygues qui est aussi le patron de la chaîne télévisée TF1. Ceci a notamment permis à Hassan II de couper en partie l'herbe sous le pieds des islamistes.
Les deux faces du Maroc
Pour le voyageur qui débarque à Casablanca, la capitale économique, les artères du centre de la ville jettent l'illusion: distributeurs de billets de banque, cyber-cafés, GSM, journaux économiques,... L'illusion de la modernité est là d'autant plus que quelques multinationales ont pignon sur rue: Daewoo, Accor, Thomson. La bourse de Casablanca est florissante.
Mais si ce voyageur quitte les autoroutes à péage qui relient les grandes villes entre elles, il entre dans un autre monde: celui des campagnes abandonnées par le pouvoir central. Peu d'écoles et de centres santé, pauvreté endémique. Les lumières de la ville attirent chaque année bon nombre de ruraux qui viennent grossir le lot des sans-emploi dans les bidonvilles des grandes agglomérations.
Quelques chiffres (par mille d'habitants) résument bien la situation:
Nombre de: Algérie Maroc Tunisie
Médecins: 0,82 0,36 0,57
Soldats: 3,97 7,16 3,89
Adresses Internet: 0,01 0,32 0,02
Scolarisation
12/17 ans: 59,3% 38,2% 65,8%
L'avis d'un opposant marocain:
«Une véritable poudrière sociale...»
Nous avons demandé à un opposant marocain, dont nous tairons le nom pour des raisons évidentes, comment il voyait la situation sociale et politique après la mort du roi.
«Mohamed VI vient de succéder à son père. Même s'il assure la même fonction, il est clair qu'en cas de troubles sociaux, il ne jouira pas de la même autorité qu'Hassan II. Or le Maroc d'aujourd'hui est une véritable poudrière sociale: il y a la pauvreté et l'analphabétisme. 200.000 étudiants diplômés sont sans emploi. Une bonne partie des enfants vivent dans la rue. Le quart du budget de l'État sert au remboursement de la dette publique.
Il y a une certaine ouverture démocratique, mais certains sujets restent véritablement tabous: la monarchie, l'islam, l'intégrité territoriale (la question du Sahara). Par exemple, juste après la mort d'Hassan II, Le Canard enchaîné a été interdit de diffusion car un article passait en revue la fortune du roi. Cette timide ouverture est malgré tout un répit pour les militants de gauche qui, pendant des années ont dû consacrer leur énergie à lutter pour sauver ceux qui se trouvaient en prison, pour faire face à la répression et à la censure,... Les organisations de gauche sont sorties affaiblies et atomisées de cette période difficile. La jeunesse s'est détournée des organisations de gauche frappées par la répression lors des grands procès (Ila El Amam, 23 Mars).
L'USFP préside le gouvernement et a fait des promesses notamment en ce qui concerne la lutte contre la pauvreté et une amélioration du statu de la femme. Il y a beaucoup d'espoir par rapport à ces promesses. Seront-elles tenues? Le Maroc est une société très arriérée en ce qui concerne les relations hommes / femmes. Quant à la lutte contre la pauvreté, il faudrait pour cela affronter la caste de privilégiés qui jouit de privilèges depuis 40 ans tels que, par exemple, le fait de ne pas payer d'impôts.
La corruption, la combine est quelque chose de pratiquement institutionnalisée dans le pays à tous les niveaux. Pour obtenir un document officiel dans une administration, il faut toujours donner quelque chose. La société civile n'existe pas et le niveau de conscience est très bas.
La question du Sahara est un guêpier dont le régime ne parvient pas à se débarrasser. Le référendum a été retardé car la question essentielle est: qui va voter? Autre question explosive: l'armée. En 1975, il y avait 60.000 soldats, il y en a maintenant près de 200.000. Que vont-ils devenir en cas de démobilisation?
Contrairement à l'Algérie, les islamistes ont relativement peu de poids au Maroc. Ils ne sont pas dans les syndicats, ni dans les universités, ni dans les mosquées qui sont contrôlées par le pouvoir.
Dans les explosions sociales du passé, la jeunesse scolarisée a toujours joué un rôle important car il n'y a pas d'avenir pour les jeunes. Historiquement, beaucoup de cadres de l'USFP sont sortis de l'UNEM. Aujourd'hui, le mouvement étudiant est en crise et divisé. L'UNEM n'a plus tenu de congrès depuis 1980. Il y a cependant de nouvelles associations telles que l'Association des Chômeurs diplômés.
Les plans d'ajustement du FMI provoqueront inévitablement de nouvelles explosions sociales. Il n'y a cependant pas, pour le moment, d'organisation politique, étudiante ou syndicale qui puisse prendre la tête d'un mouvement. La marge de manoeuvre du pouvoir pour amortir l'explosion sociale, la canaliser et finalement l'étouffer sera d'autant plus large que le niveau de conscience générale reste bas. Youssoufi au poste de Premier ministre et Basri à l'Intérieur, c'est la carotte et le bâton pour faire face aux prochaines luttes sociales.»