Pourquoi il faut s'opposer aux bombardements.
Beaucoup de travailleurs, de jeunes, d'hommes et de femmes sincères, matraqués par la propagande des médias, estiment que les bombardements sont la seule solution possible. Selon les sondages, il y aurait même une majorité de la population en faveur de l'envoi de troupes terrestres, ce qui provoquera pourtant un carnage.
Pourtant ces bombardements ne règnent rien. Au contraire, ils ont aggravé la situation en lançant de 600.000 à 700.000 réfugiés sur les routes. Examinons quelques questions importantes
relatives à ce conflit.
par Anja Deschoemacker
* Pourquoi ces peuples s'affrontent-ils?
Dans les Balkans, les états ont été constitués de manière artificielle. Les frontières ont été plusieurs fois modifiées car les dirigeants régnant sur ces territoires n'ont pas tenue compte de l'avis des populations. La plupart de ces états sont multi-ethniques (voir carte) ce qui ne devrait toutefois pas poser de problème si les droits des minorités étaient respectés. Au Kosovo (province Yougoslave dont Milosevic a supprimé l'autonomie), la population est composée de 90% d'Albanais et de 1O% de Serbes.
Dans les Balkans, les guerres ont un lourd passé. Cette région a subi pendant de longues années la surenchère nationaliste et les guerres civiles. Les tensions nationales ont semblé avoir été résolues immédiatement après la Deuxième Guerre mondiale, quand les partisans de Tito ont instauré une économie planifié permettant de garantir une vie décente à chacun. A l'époque, une région comme le Kosovo a obtenu une assez large autonomie, et les droits culturels et linguistiques étaient pour la plupart respectés.
Le régime de Tito, comme tous comme les autres régimes de type stalinien de l'Europe de l'Est, a rencontré de sérieuses difficultés. Léon Trotsky - un des principaux dirigeants de la révolution Russe, assassiné pour avoir combattu en faveur d'un socialisme démocratique - répétait sans cesse qu'une économie planifiée a besoin de démocratie ouvrière comme un organisme a besoin d'oxygène. Les régimes staliniens autoritaires ont refusé que les travailleurs et les paysans pauvres participent à la direction de la société. Bien que l'économie planifiée garantissait des droits niés par le capitalisme (droit au travail, au logement, soins de santé et enseignement gratuits), le parti unique bureaucratique et omniprésent décidait de tout. Trotsky avait expliqué que de tels régimes ne pouvaient durer éternellement: soit les travailleurs renverseraient les bureaucrates et s'empareraient du pouvoir, soit les bureaucrates choisiraient à un moment de réintroduire les mécanismes économiques du marché capitaliste. C'est ce qui c'est passé dans les années 80 et 90.
Dès que les bureaucrates au pouvoir ont opté pour un système capitaliste - ces bureaucrates corrompus se sont d'ailleurs eux-mêmes transformés en capitalistes -, ils ont dû manoeuvrer sur le plan politique. Car les privatisations, le démantèlement des services et l'appauvrissement de la population qui en a résulté, ont rendu les bureaucrates impopulaires. Afin de garder une audience dans la population, les dirigeants ont alors excité le nationalisme.
La question nationale est en première lieu un problème de pénurie. Là où existe la pénurie, la rivalité s'engage. En Yougoslavie, la pénurie était devenue immense et les provinces les plus prospères (Slovénie, Croatie) ont voulu se débarrasser des régions pauvres. La Serbie, qui avait dominé l'ancienne fédération yougoslave, a utilisé toute sa force militaire pour tenter de maintenir sa main-mise sur l'ensemble du territoire. En 1989, le Kosovo perdait son statut autonome; la langue serbe y a été imposée comme seule langue; les Kosovars ont perdu tous leurs droits culturels et politiques. La lutte pour l'autonomie du Kosovo a donc repris.
* Pourquoi l'OTAN intervient-elle?
Certainement pas pour soulager le sort des Albanais du Kosovo. Les milliards gaspillés en bombes et missiles auraient pu servir à améliorer le sort de ce peuple opprimé. Les pays de l'OTAN ont soigneusement évité d'élaborer une politique commune en matière d'asile. Un pays riche comme la Belgique accueillera au maximum 1.200 Kosovars, l'Albanie - pays le plus pauvre d'Europe - devra en accueillir plusieurs centaines de milliers. Le coût de cette aventure militaire sera payé avec nos impôts. Seuls les marchands d'armes y trouveront leur compte...
Lors de la signature des accords de Dayton, à l'issue de la guerre en Bosnie, les grandes puissances occidentales n'ont pas dit un mot sur les Albanais du Kosovo. Plus récemment encore, les accords de Rambouillet passaient sous silence la question de l'indépendance du Kosovo. L'OTAN et les États-Unis refusent l'indépendance du Kosovo car cela donnerait des idées aux autres peuples opprimés dans la région. C'est ils ont laissé faire Milosevic pendant toute une période tout en exerçant une pression sur les Kosovars modérés - incarnés par Rugova -pour atténuer leurs revendications. A l'époque, les puissances occidentales ont qualifié l'Armée de Libération du Kosovo (UÇK) de "terroriste", ce qui a laissé les mains libres à Milosevic pour accroître la répression contre les Kosovars sous couvert de lutter contre les "terroristes" de l'UÇK.
Pourquoi les grands puissances considèrent-elles les Kosovars différemment des Kurdes? Parce que la Turquie, qui réprime brutalement le peuple kurde, est un allié de l'OTAN. Les centaines de milliers de Palestiniens chassés de leurs terres par l'État d'Israël (avec l'aide des États-Unis!) et croupissant depuis des années dans des camps de réfugiés, n'est-ce pas aussi du «nettoyage ethnique»?
Le véritable motif de l'intervention militaire de l'OTAN, c'est que la répression brutale des Kosovars risquait de provoquer la déstabilisation de toute la région.
Il ne faut pas accorder le moindre gramme de confiance aux grandes puissances capitalistes. Elles veulent répandre l'illusion que le capitalisme est le seul système viable. Elles se désintéressent du tout des peuples des Balkans. Une seul souci les préoccupe: continuer a faire le plus de profit possible sur le marché mondial. La guerre est le prix horrible payé par les peuples de Yougoslavie pour réinsérer cette région dans l'économie capitaliste.
Les divergences au sein de l'OTAN reflètent les rivalités d'intérêts entre les grandes puissances. La crise économique partie du Sud-Est asiatique s'étend au reste du monde: d'abord à la Russie et à l'Amérique latine, ensuite aux États-Unis. Elle frappe désormais à la porte de l'Europe. La crise accentue la concurrence entre les différents impérialismes. Sous l'impérialisme il est exclu que la paix règne en ex-Yougoslavie.
* Le conflit va-t-il s'étendre?
C'est probable. La dernière guerre des Balkans s'est terminée par les accords de Dayton. Ces accords entérinaient le partage de la Yougoslavie, ce qui a provoqué la colère chez plusieurs peuples. Une "force internationale de paix" stationne encore en Bosnie tellement ces accords sont fragiles. Si le conflit actuel perdure, il n'est pas exclu que les forces pro serbes engagent le combat avec les troupes occidentales en Macédoine et en Bosnie. La partie serbe de la Bosnie (Republica Sprska) serait vulnérable aux assauts des Croates et des forces musulmanes. En Voïvodine, où vivent 300.000 Hongrois, les tensions pourraient aussi éclater.
Mais le principal danger d'extension est avant tout en Macédoine et en Albanie. L'arrivée massive de réfugiés menace la stabilité et même l'existence de ces pays pauvres. La pression énorme sur l'Albanie peut mener à l'effondrement total de l'économie locale et de l'État qui ne contrôle déjà plus que la moitié du pays, le nord étant aux mains des bandes mafieuses.
Le gouvernement macédonien veut fermer ses frontières aux réfugiés kosovars. La minorité albanaise de Macédoine est gonflée par l'afflux de réfugiés et cela peur mener à la désintégration du pays. La Grèce et la Bulgarie, qui ont des revendications territoriales sur la Macédoine, peuvent être entraînées dans le tourbillon. La Turquie également.
Ce type de guerre - entre armées modernes - sera pire que tout ce qu'on a connu. Même si on évite un conflit généralisé à l'ensemble des Balkans, l'agression militaire de l'OTAN a gravement détérioré la situation dans la région de manière irréversible. Sur le plan international, l'action terroriste de l'OTAN a aussi excité les tensions avec la Russie capitaliste. Celle-ci a envoyé des navires de guerre en mer adriatique. La Hongrie, qui vient d'entrer dans le club de l'OTAN, a d'autre part stoppé les convois d'aide humanitaire vers la Serbie.
* Quelle sera l'issue de cette guerre?
Jusqu'à maintenant, les principales victimes ont été les civils serbes et kosovars. Quel que soit le résultat final, les masses des Balkans sortiront perdantes de la guerre. Aucune des "solutions" imposées ne signifiera un véritable droit à l'autodétermination pour les Kosovars, ni la fin de la pauvreté, ni des guerres.
A ce jour, la guerre ne tourne pas en faveur de l'OTAN. Milosevic est toujours au pouvoir et il exerce le contrôle sur la majeure partie du territoire du Kosovo. La population kosovare est dispersée. Les accords de Rambouillet, imposés par l'Occident et signés par l'opposition kosovare, sont désormais caducs. Milosevic projette de garder le contrôle sur la plus grande partie du Kosovo, de négocier une partition de la province après en avoir chassé la majeure partie de la population kosovare. Il se peut que les puissances occidentales
acceptent de négocier un tel plan.
La pression en faveur d'une intervention terrestre des troupes de l'OTAN augmente. Des centaines de milliers de soldats seraient alors lancées contre l'armée serbe aguerrie. On imagine le carnage. La classe dirigeante américaine redoute de s'embourber dans un nouveau Vietnam. Il faudrait des semaines aux pays de l'OTAN pour rassembler une telle force d'intervention. Les pays voisins sont plutôt hostiles et en tout cas ne sont pas capables de prévoir l'infrastructure nécessaire. Il n'est toutefois pas exclu que les puissances occidentales décident malgré tout d'intervenir sur le terrain afin de
rétablir l'autorité de l'OTAN.
D'autre part, créer "un refuge" au Kosovo sous le contrôle de l'OTAN risque de provoquer un bain de sang avec les troupes serbes sur le terrain. Il sera de plus très difficile de persuader les réfugiés kosovars de retourner dans un région aussi peu sûre. Une "zone de sécurité" comme il en existe pour les Kurdes au nord de l'Irak, c'est-à-dire une entité pauvre gérée par une clique réactionnaire et par l'Occident, n'est pas une solution pour les Kosovars. Et même si le régime serbe était renversé, l'effondrement du pays mènerait à un "vide stratégique" incitant les pays voisins à tenter d'occuper les régions serbes et à mettre en route ainsi de nouveaux conflits.
* Faut-il soutenir l'UÇK ?
Au départ, l'UÇK est un regroupement d'ouvriers et de paysans pauvres du Kosovo. L'UÇK s'est surtout fait connaître a partir du moment où il devenait clair que l'opposition modérée de Rugova n'amènerait aucune solution. Les grandes puissances ont alors caractérisé l'UÇK de "terroriste".
L'UÇK n'est donc pas une création de toute pièce de l'OTAN, même si aujourd'hui elle est de fait utilisée par l'OTAN. L'UÇK a un programme nationaliste bourgeois et sa stratégie se résume à une guerre d'usure contre les troupes serbes.
Nous soutenons le droit à l'autodétermination du peuple kosovar - un droit démocratique fondamental - mais pas la politique de l'UÇK. On ne pourra pas éradiquer la pauvreté et les conflits nationalistes qui en découlent dans le cadre du capitalisme. Pour résoudre la question nationale, il faut une économie démocratiquement planifiée qui mette toutes les richesses de la région à la disposition de toutes les populations.
Au lieu d'appeler les travailleurs serbes à l'unité d'action pour mettre fin à la dictature de Milosevic et à établir une société garantissant les droits démocratiques de tous, l'UÇK exerce des représailles sur ces civils serbes! La politique de l'UCK pousse donc la population serbe dans les bras de Milosevic.
Notons toutefois que l'UÇK n'est pas homogène. Même si l'aile majoritaire a abandonné le droit à l'autodétermination des Kosovars lors des accords de Rambouillet, il existe différents courants dans l'UÇK qui réclament cette autodétermination.
* Y a-t-il une solution?
Il existera une solution quand les ouvriers et les paysans pauvres des Balkans choisiront une politique indépendante et renverseront les régimes réactionnaires de la région. Les ouvriers et les paysan s n'ont aucun intérêt dans la politique de division menée par les dirigeants actuels.
Les Kosovars ont le droit à l'autodéfense et à l'autodétermination.
Militant soutient l'idée d'un Kosovo indépendant dans le cadre d'une Fédération socialiste - sur base égalitaire et volontaire - des Balkans.
Par le terme "socialisme", nous entendons un système où chacun contribuera selon ses capacités et recevra selon ses besoins et où sera mis fin à toute oppression nationale, sexuelle, raciste, religieuse.
L'élimination du régime de Milosevic est une tâche à assumer par la classe ouvrière serbe dont les intérêts sont fondamentalement opposés à ceux du dictateur nationaliste et au capitalisme. Aujourd'hui l'opposition ouvrière indépendante serbe est très faible. Les bombardement de l'OTAN ont permis à Milosevic de mobiliser derrière lui la population et de marginaliser l'opposition surveillée de près par les forces de répression.
Il y a deux ans, de nombreux Serbes contestaient Milosevic. Des manifestations de masse avaient lieu contre la fraude électorale, et la situation économique désastreuse menaçait la stabilité du régime de Belgrade. Milosevic a pu surmonter cette passe difficile
en corrompant les dirigeants de l'opposition et en leur promettant quelques réformes mineures.
La guerre de l'OTAN contre la Serbie finira tôt ou tard. Des problèmes tels que l'emploi, les salaires, le niveau de vie et les droits démocratiques reviendront alors à l'avant-plan, comme cela a, par exemple, été le cas au Liban. Dans ce pays, en 1992, deux ans après la fin d'une guerre civile de 15 années durant laquelle plus de 160.000 personnes ont péri, la classe ouvrière et ses syndicats a organisé une grève générale. Cette grève de protestation contre les hausses de pris a entraîné en trois jours la chute du gouvernement de Rachid Karamé.
Le poison du nationalisme réactionnaire peut donc être balayé que la classe ouvrière impose son rythme à la lutte de classes.
Les questions posées par la lutte de classes n'ont pas disparu en Serbie. Tôt ou tard, elles reviendront au premier-plan. La lutte pour le socialisme démocratie sera alors à l'ordre du jour.
Militant et le Comité pour une Internationale ouvrière mènent l'action contre la guerre et exigent:
* Stop aux bombardements, pas d'envoi de troupes terrestres!
* OTAN hors des Balkans!
* Droit à l'autodétermination pour le peuple kosovar
* A bas Milosevic et les autres régimes réactionnaires des Balkans! Aucun soutien à l'UÇK!
* Retrait des soldats belges. Belgique hors de l'OTAN! OTAN hors de Belgique!
* Pour une société où les besoins de la population - et pas les profits - sont prioritaires. Pour un Kosovo indépendant et socialiste dans le cadre d'une Confédération socialiste - sur base égalitaire et volontaire - des états balkaniques.