Témoignages

Rafle au palais de justice

 

La scène ne se déroule pas à Santiago du Chili il y a 25 ans, mais à Bruxelles le 4 mars dernier. Un peu avant 9 heures, quelques dizaines de travailleurs se rassemblent sur les marches du Palais de Justi ce. Ils sont venus soutenir Roberto D'Orazio qui a déposé plainte pour calomnie contre le curateur Zenner.

Les gendarmes en faction bloquent la porte et filtrent les entrées à la tête du client. Ceux qui s'étaient rassemblés sur les marches du palais ne peuvent entrer. Protestations: «Le palais de justic e est un lieu accessible au public.» Pour toute réponse, les gendarmes appellent des renforts. En quelques minutes, des renforts arrivent de partout et forment une souricière encerclant le public. 47 personnes seront embarquées, menot tées et placées en arrestation administrative jusque dans la soirée.

Nous avons interrogé André Fontaine, ancien ouvrier à Renault Vilvorde, et notre camarade Francine Dekoninck, infirmière, qui figuraient parmi les personnes arrêtées.

 

* Le Militant: Comment avez-vous vécu ces événements?

- André Fontaine: Comme j'étais un peu en avance, je me trouvais à l'intérieur du palais de justice, en compagnie des avocats. Soudain, j'ai entendu dans le walkie talkie d'un gendarme que tous ceux-ci &eacut e;taient appelés d'urgence à l'entrée. En un clin d'oeil il en sortait de partout. J'ai suivi le mouvement et je suis sorti pour voir ce qui se passait. Un gendarme m'a demandé: «Est-ce que tu fais partie de la bande?» Comme je n'avais rien à me reprocher, j'ai dit que j'accompagnais Roberto D'Orazio.

 

- Francine Dekoninck: Je me trouvais à l'extérieur, bavardant avec ceux qui étaient présents. Quand les gendarmes ont bloqué les portes, la foule s'est agglutinée devant l'entrée car de n ombreuses personnes dont l'affaire passait en justice affluaient pour entrer et s'énervaient, ne comprenant pas ce qui se passait. Quand les gendarmes ont été nombreux, ils sont devenus agressifs. Devant moi, un travailleur a re&ccedi l;u dans le visage un jet de spray au poivre à bout portant. Il a dû être évacué pour recevoir des soins. J'ai moi-même reçu des projections dans les yeux.

 

 

* Comment s'est déroulée la suite?

 

- A.F.: L'un après l'autre, nous avons été menottés et embarqués vers la gendarmerie. Avant de monter dans la camionnette, il fallait vider ses poches dans un sac en plastique. Le véhicule qui m e transportait fonçait à toute allure, escaladant les bordures comme si j'étais l'ennemi public n° 1. On se serait cru dans le feuilleton télévisé Starsky et Hutch. En arrivant à la gendarmerie, j'ai d'ailleurs dit: «Stop les gars, la prise était mauvaise, on la refait!»

 

- F.D.: La camionnette qui m'a embarquée était d'une saleté incroyable. Il y avait du sang séché au plafond. A la gendarmerie on nous a photographiés un à un. Nous avons été mis en cellule après avoir dû enlever lacets et ceinture et baisser notre pantalon. Les femmes ont dû ôter leur soutien-gorge. Dans la cellule des femmes, nous étions 17 dans un espace de 5m sur 2. Comme la banquette ne po uvait accueillir que quelques personnes, nous avons dû nous asseoir par terre.

 

- A.F.: Les cellules étaient d'une saleté repoussante. Le wc n'a sans doute jamais été nettoyé depuis qu'il est installé. Tout est fait pour avilir et amoindrir ceux qui sont enfermés. Au fil du temps, il fallait bien satisfaire ses besoins naturels. Comme il était humiliant d'uriner devant les femmes, nous avons demandé pour nous rendre aux toilettes. Personnellement j'ai dû attendre plusieurs heures.

L'ambiance était cependant du tonnerre en cellule: nous n'avons pas arrêté de chanter des chants de lutte. Nous avons été relâchés dans la soirée après avoir reçu p our tout repas deux gaufres et un peu d'eau. L'officier de gendarmerie Legros, que tout le monde a pu voir à la télévision lors de la commission Dutroux, dirigeait les opérations.

 

 

Encadré

Fais-tu partie de la «bande»?

La «bande». C'est ainsi que les gendarmes désignent ceux qui soutiennent les travailleurs de Clabecq afin de les criminaliser. En parlant de bande, les gendarmes auraient mieux d'en arrêter une: celle du Brabant wallon. Mais ils sont apparemment plus compétents pour étouffer une jeune fille avec un coussin ou pour laisser filer Dutroux.


Le Militant
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