Sans-Papiers
Le mouvement se radicalise
Malgré les rumeurs qui annonçaient, fin décembre, l'évacuation des églises, les occupations continuent. Étant donné que rien ne bouge du côté du ministre de l' Intérieur, un grand nombre de Sans-Papiers se rendent compte que la tactique du "cas par cas" est un leurre. Le mouvement se radicalise et la revendication de la régularisation de tous les Sans-Papiers devient hégémonique dans le mouvement.
Le ministre de l'Intérieur Van den Bossche a même refusé de rencontrer une délégation de sans-papiers venus lui remettre 650 dossiers à la suite de la nouvelle circulaire sur les régularisations (possibilité éventuelle de régularisation si le dossier est à l'examen depuis 5 ans, ou 4 ans pour un adulte avec enfant). Les sans-papiers n'ont même pas pu déposer leurs dossiers sur le trottoir.
En optant pour la "fermeté" à l'égard des réfugiés, le SP espère en tirer des dividendes électoraux. Et après? La réalité restera la même, car des années de "fermeté" n'ont fait qu'aggraver le problème. La "fermeté" s'est traduite par l'emprisonnement dans des camps de personnes n'ayant commis aucun délit, leur déportation dans des conditions inhumaines - voire mortelles - et le retranchement de milliers de personnes dans la clandestinité où elles forment un gisement de travailleurs précaires surexploités par les patrons.
La manifestation nationale du 17 janvier
Elle a rassemblé à Bruxelles un millier de personnes. Le mot d'ordre le plus repris par les manifestants était: "Le cas par cas, on n'en veut pas!" C'est en totale contradiction avec la stratégie du Mouvement national pour la Régularisation des Sans-Papiers et des Réfugiés (MNRSPR) qui organisait officiellement la manifestation. Soutenu par Écolo et le PSC, le MNRSPR préconisait l'arrêt "temporaire" des occupations d'églises pour "tester la bonne volonté du ministre" et l'introduction individuelle des dossiers.
Témoignage:
"Je n'avais pas d'autre choix que de fuir..."
"J'avais une petite ferme au Kenya. Je pouvais à peine survivre, mais je ne pouvais pas acheter de terrain. Pendant la colonisation, les Britanniques ont volé nos terres. En 1963, lors de l'indépendance, les terres n'ont pas été restituées, mais vendues aux plus offrants. En 1984, j'ai pu acquérir un lopin de 6 ares dans le district de Molo, à proximité du territoire du clan des Kalenjini du président Daniel Arap Moi. Les dirigeants de ce clan essayent d'acquérir le maximum de terres, soit par rachat, soit en forçant les propriétaires légitimes à fuir sous la menace. Des villages entiers ont été pillés, incendiés et la population a dû fuir. Les petits paysans de certains villages ont été massacrés. Toute tentative de résistance est brisée par les agents de Moi. Mon frère a été assassiné et je n'ai eu la vie sauve qu'en fuyant le pays. Les gens d'ici n'imaginent pas ce que nous avons vécu."
D'une ville à l'autre
Bruxelles
L'occupation de l'église du Béguinage continue et une partie des occupants ont été accueillis pendant près de deux semaines par les étudiants de la VUB où des locaux ont été mis à leur disposition près de la cafétéria. Il est prévu que les étudiants de l'ULB fassent de même dès que la session d'examens de janvier sera terminée.
A Bruxelles, les revendications se sont radicalisées. Certains porte-parole expliquent notamment expliqué ceci: La plupart des Sans-Papiers fuyaient la misère et l'oppression de leur pays écrasé par la dette à rembourser aux banques internationales. Les promesses du ministre de l'Intérieur d'expulser 15.000 candidats réfugiés par an visent à en renvoyer quelques milliers et à terroriser ceux qui restent dans la clandestinité car ils constituent une main-d'oeuvre docile pour accomplir une foule de petits emplois non qualifiés et scandaleusement sous-payés (de 50F à 120F l'heure!).
Il est important que des liens soient tissés entre les Sans-Papiers et les militants du mouvement syndical. Le 21 janvier, des militants syndicaux (VW, Caterpillar,...) ont rendu visite aux Sans-Papiers de Bruxelles.
Gand
A Gand, les Sans-Papiers occupent une église depuis début janvier. D'abord l'église St-Antoine, puis l'église du quartier du Rabot. Ils sont maintenant au Centre catholique universitaire où ils disposent de locaux.
Ils sont une trentaine et revendiquent la régularisation de tous les Sans-Papiers. Dès l'annonce de l'occupation dans la presse locale, ils ont reçu le soutien de dizaines d'habitants du quartier. Le 18 janvier, un cortège aux flambeaux a rassemblé une centaine de sympathisants. Plusieurs artistes ont manifesté leur solidarité en allant remettre leurs papiers d'identité à la maison communale et se sont ainsi déclaré être eux aussi Sans-Papiers. A l'université, certains professeurs ont suspendu les cours pour donner la parole aux Sans-Papiers dans les auditoires. Des collectes de soutien ont rapporté beaucoup d'argent.
Afin d'élargir le mouvement de solidarité, Militant a appelé à organiser une grande mobilisation.
Mons
Serge Tukuzu Guzu-Wo, un Sans-papiers qui participait à l'occupation de l'église de Mons, a été arrêté en décembre lors d'un contrôle de "routine". Il a déjà fait l'objet de deux tentatives d'expulsion. Son arrestation vise à intimider tous ceux qui occupent des bâtiments et se battent collectivement. Le pouvoir tente de leur faire croire qu'ils s'en sortiront par des démarches individuelles. Certains Sans-Papiers qui s'étaient vu promettre des papiers par la gendarmerie en échange de la fin de leur action ont été arrêtés à leur arrivée au commissariat. Voilà où mène la stratégie du cas par cas. En fait,la gendarmerie est avant tout pour le cas par cas, car c'est plus facile de les remettre dans l'avion...
Encadré
Victimes du capitalisme
Les réfugiés sont le produits des conflits, tensions sociales et ethniques, de l'éclatement des Etats et de la désarticulation des sociétés par l'exploitation de leurs ressources par les multinationales et leur étranglement par le paiement de dettes. Donc tout comme les chômeurs, les travailleurs et autres opprimés de la société,les réfugiés sont aussi des victimes du néolibéralisme et de l'impérialisme.
Le discours néolibéral prêche la déréglementation, la libre circulation des biens, le désengagement de l'Etat. Mais, dès qu'il s'agit de la libre circulation des personnes et du droit d'asile, c'est un discours musclé qu'on entend pour restreindre ces droits.
Un paradoxe du discours néolibéral, est celui concernant l'usage abusif du terme "réfugié économique" pour distinguer le "vrai" du "faux" réfugié. En fait, le "réfugié économique" incarne tout ce que le néolibéralisme valorise comme principe devant régir la société: le désir de prospérité,la responsabilité individuelle, la prise de risques... Ainsi, un chômeur italien qui vient en Belgique chercher du travail est présenté comme un exemple de "flexibilité". Mais celui qui vient d'un peu plus loin est assimilé à un fraudeur. Dès qu'il s'agit de le confronter aux besoins de la majorité, le discours néolibéral se renferme toujours dans ses contradictions.
Pas plus sur le problème des réfugiés,que sur celui des chômeurs,sans abris et autres,le néolibéralisme n'a pas de solution aux problèmes de la société. Comprendre cela, c'est déjà faire un pas pour le combattre.
Gilles Lambert
Notre lutte est internationale !
Nous publions ici quelques extraits d'une lettre de protestation du Kenyan Socialist Democratic Alliance (KSDA), une organisation construite par des kenyans réfugiés en Suède et membres du CIO.
«Les demandeurs d'asile en Belgique sont actuellement victime d'une terreur organisée des autorités. Les statiques officielles montrent que l'an dernier 258 demandeurs d'asile ont été expulsés avec la méthode du coussin. Un nombre indéfini a reçu au préalable des injections de divers médicaments. Des fonctionnaires ont reconnu que ces méthodes barbares de déportations faisaient partie de la politique officielle du gouvernement. »
«En Afrique, le gouvernement belge continue à créer les conditions qui poussent les gens à fuir. La FN de Herstal pourra, avec le soutien du gouvernement et en accord avec le dictateur Daniel Arap Moi, construire à Eldoret (Kenya) une usine de fabrication de munitions (20 millions de cartouches par an). L'usine pourra ainsi approvisionner les parties impliquées dans le conflit en Somalie et au Soudan, ainsi que la guérilla Hutu au Burundi. Le Kenya sera ainsi le centre logistique du prochain génocide d'Afrique centrale et d'Afrique occidentale. C'est absolument scandaleux!»
photo: Partout en Europe, les membres du CIO sont actifs dans la lutte contre les expulsions. Ici nos camarades britanniques du Socialist Party mènent une action en faveur de demandeurs d'asile camerounais.