Procès de Clabecq
Les audiences au tribunal de Nivelles
Il est difficile de rendre compte brièvement de l'ampleur de la mobilisation et de l'ambiance des audiences à Nivelles. Le 26 novembre, un bon millier de manifestants se pressaient à l'entrée du tribunal alors que la salle d'audience prévue ne pouvait accueillir qu'un public de cinquante personnes. Dans la foule on reconnaissait notamment des délégations de Caterpillar, Cockerill Sambre, Boël, du SETCa, des hôpitaux publics de Bruxelles, des cheminots de Namur, de Belgacom. Parmi les responsables syndicaux: Jacques Yerna (FGTB Liège), Gust Haverbeke (CGSP Limbourg), Jean-Marie Piersotte (CNE), Eric Vandersmissen (SETCa Bruxelles), Henri Claus (SETCa La Louvière), Marc Bourguet (FGTB Verviers). Parmi les organisations politiques: le PTB, Militant, le Parti communiste et le POS. Les 2, 3, 10 et 17 décembre plusieurs centaines de militants ont continué à venir.
Le procès s'est ouvert par une bataille autour de la publicité des débats. Manifestement, le tribunal de Nivelles voulait donner à ce procès politique un caractère confidentiel. Le 2 décembre, la parole était aux prévenus. Silvio Marra et Roberto D'Orazio ont brillamment exposé toutes les actions qui avaient été menées pour sauver l'entreprise et les travailleurs. "Les patrons et les responsables politiques qui ont abandonné les Forges et sont partis comme des voleurs devraient se retrouver devant un tribunal (Roberto D'Orazio).
Le 3 décembre, les autres prévenus et Silvio Marra ont apporté des témoignages bouleversants. "Dans les années 60 quand, arrivant d'Italie, j'ai commencé à travailler au train à fil, on se serait cru dans l'enfer de Dante" (Giovanni Capelli). "Mon père, mineur de fond, est mort quand j'avais huit ans. Il y avait cinq enfants à la maison. Nous avons connu concrètement ce que signifie les huissiers" (Fernand Fyon). "A l'annonce de la faillite, les cadres étaient complètement désemparés. On aurait dit un village de sauvages dont on a cassé le dieu" (Silvio Marra). "J'étais entré aux Forges comme garçon de course. J'y ai appris un métier. Je me retrouve à la rue sans salaire avec des charges de 25 à 30.000 francs par mois" (Michel Orlando).
Le 10 décembre, commençait l'interrogatoire des prévenus. Les avocats de la défense ont dénoncé le fait que l'acte d'accusation ne précisait pas sur quel alinéa de l'article 66 du code pénal (auteur, collaboration indispensable, incitation privée ou publique) reposait les préventions retenues contre les travailleurs. Le procureur a répondu que l'interrogation des prévenus permettra de le déterminer. Mais alors, où est la présomption d'innocence? L'interrogatoire des détenus avait à peine commencé que le président du tribunal a suspendu l'audience pendant trois heures pour finalement décréter le huis clos. Désormais, seuls les prévenus, les avocats et les journalistes professionnels pourront assister au procès. Le président du tribunal a invoqué comme motif les "pressions" exercées sur le tribunal: il a même invoqué la pétition d'Albert Faust parue dans la presse. En fait, la hiérarchie judiciaire s'est aperçue que la remise des événements dans le conflit, devant un public nombreux, allait aboutir à un arrêt des poursuites car il est clair qu'il s'agit d'un conflit social et non d'une prétendue "attaque en bande organisée".
Le 17 décembre, les avocats de la défense ont introduit une requête en suspension légitime afin que l'affaire soit retirée des mains du tribunal de Nivelles (comme pour "l'arrêt spaghetti" contre le juge Connerotte). Le procès est suspendu jusqu'au 14 janvier et, à l'heure où nous bouclons ce journal, la requête des avocats sera jugée devant la Cour de Cassation le 22 décembre. Après l'affaire des enfants disparus et assassinés, on avait promis une humanisation de la justice. Où est passée cette réforme?
Manipulation médiatique
Alain Zenner, curateur des Forges, explique dans Vlan, un toutes boîtes de la région bruxelloise, que le jour où il avait été giflé par un ouvrier des Forges à qui on avait effectué des retenues sur sa paie sans que la retenue ne soit versée aux créanciers, que les journalistes accourus sur place lui avaient indiqué un lavabo où il pouvait se rincer le visage ensanglanté avant d'être filmé par les caméras. Il a insisté pour être filmé tel quel afin de créer un choc et de "provoquer une rupture entre la hiérarchie syndicale et la délégation de Clabecq". Et des journalistes qui se prétendent "indépendants" se sont rendus complices de cette manipulation médiatique.
Duferco/Clabecq
L'exploitation sauvage
En sidérurgie, les conditions de travail sont lourdes et dangereuses. On travaille dans le feu, avec des produits chimiques et des ponts roulants soulèvent des pièces pesant plusieurs centaines de tonnes. A Clabecq, dans les années 70, avant que la délégation ne parvienne à instaurer une politique active de prévention des accidents, il y avait en moyenne un mort tous les deux mois. Au cours des cinq dernières années, il n'y avait plus eu d'accident mortel.
Le 21 novembre chez Duferco/Clabecq Guy Dubois, un électricien est mort électrocuté: on l'avait envoyé faire une réparation à la cabine de haute tension (36.000 volts) sans que le courant ne soit coupé. Quelques jours plus tard, alors que la direction de l'entreprise annonçait un cash flow de 400 millions, un autre ouvrier était grièvement blessé à la tête.
Aucun militant syndical du Comité de Sécurité et Hygiène n'a été réembauché. Aucun membre du service de sécurité ne travaille plus à Duferco/Clabecq. Ceux qui ont signé le protocole de reprise (patron, banquiers, curateurs, politiciens et dirigeants syndicaux) et qui ont exclu tous les militants syndicaux ont désormais du sang sur les mains.
Bruxelles ou Nivelles?
L'appareil de la FGTB et le procès
L'indignation suscitée chez beaucoup de militants syndicaux par ce procès politique a provoqué des remous au sein de l'appareil de la FGTB.
La direction de la Centrale des Métallurgistes, qui a exclu les délégués et les militants de Clabecq, a déclaré vouloir défendre les affiliés "qui lui étaient restés fidèles". Autrement dit, la CMB ne défend même pas tous ses affiliés. Elle ne défend pas ses propres délégués. Car il ne viendrait à l'idée de personne de contester qu'au moment de la lutte D'Orazio et Marra, par exemple, étaient délégués de la FGTB. La CMB de Bruxelles a appelé à tenir un rassemblement de protestation contre les atteintes au droit de grève le jour de l'ouverture du procès... au tribunal de Bruxelles, alors que le procès se déroulait à Nivelles. C'était clairement une opération de division.
De son côté, Albert Faust, secrétaire général du SETCa de Bruxelles et président de la FGTB de Bruxelles, figure bien connue de la gauche de l'appareil syndical, a lancé une pétition "appelant les progressistes à protester contre la tenue du procès contre les militants syndicaux des Forges de Clabecq quelle que soient les divergences que l'on peut porter sur la gestion du conflit". C'était une excellente initiative qui a recueilli un bon millier de signatures... et qui a dû faire grincer les dents de pas mal de bonzes de la Centrale des Métallurgistes. L'initiative de Faust a d'autant plus provoqué un malaise au sein de l'appareil de la CMB que la CMB du Hainaut et la CMB de Cockerill Liège appelaient à manifester à Nivelles. Cependant, le jour de l'ouverture du procès, Faust manifestait à Bruxelles... tout en affrétant un bus pour les militants qui voulaient se rendre à Nivelles. Au moment crucial, le jour de l'ouverture du procès, l'appareil de la FGTB est donc parvenu tant bien que mal à resserrer ses rangs.
Dans les semaines qui ont suivi, quelques militants de la FGTB ont été sanctionnés pour s'être rendus à Nivelles. Il faut tenter d'imaginer l'appréhension de l'appareil syndical qui, à coups de congés syndicaux et de frais de déplacements payés, est parvenu tant bien que mal à rassembler quelques centaines de militants à Bruxelles, tandis qu'au même moment un bon millier de militants qui avaient dû prendre un jour de congé et payer leurs frais de déplacement se retrouvaient devant le tribunal de Nivelles. Il ne s'agit pas ici de jeter la pierre aux militants syndicaux qui se sont rendus de bonne foi à Bruxelles, mais de comprendre les manoeuvres des différentes ailes de l'appareil syndical. Depuis lors, à la CMB, c'est le silence radio sur toute la ligne. Comment, dans ces conditions construire un front large qui impose l'arrêt des poursuites?