France
Fracture au Front national
Tous les partis d'extrême-droite en Europe ont pour modèle le Front national de France. Il vient de se déchirer en deux ailes.
Une lutte de pouvoir s'est engagée entre Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret depuis plusieurs années. Les rivalités se sont exacerbées avec la préparation de la liste des candidats pour les prochaines élections européennes. Le Pen, führer du FN, ne peut être candidat car il vient d'être déchu de ses droits politiques pour avoir cogné en public sur une responsable du Parti socialiste. Le Pen doit donc se résigner à imposer son épouse en tête de liste. Mais Mégret a les dents longues et brigue aussi cette première place...
La guerre ouverte a éclaté quand un partisan de Mégret a lancé une campagne de pétitions afin d'appeler à l'organisation d'un congrès extraordinaire pour trancher la question de la tête de liste aux européennes. Il faut pour cela rassembler les signatures de 20% des affiliés. Constatant qu'il était publiquement mis en cause, Le Pen a suspendu Mégret et quatre de ses partisans du bureau politique. Mégret a alors rendue publique une liste de 135 élus et fonctionnaires du FN qui le soutenaient. Le Pen a réagi par des exclusions.
Dans la meilleure des traditions fascistes une telle scission n'a pu se faire sans bordées d'injures et de violences. Ainsi, à Marseille des Le Penistes entouré de gros bras ont effectué une descente au local régional du FN et ont déboulé en pleine réunion de mégrettistes. Ils étaient porteurs d'un ordre du président régional du FN, récemment installé, de fouiller touts les présents dans le secrétariat. La «fouille» s'est accompagnée de l'arrachage de toutes les affiches de Mégret. Les listes de membres ont été emportées et les pétitions pour le congrès extraordi naires ont été transformées en confetti. Le président régional, Jean-Jacques Susini (un ancien de l'OAS, une organisation terroriste d'extrême-droite pendant la guerre d'Algérie) nie les faits mais ajoute immédiatement que cela lui serait égal si cela s'était effectivement déroulé.
On peut se réjouir de ce crépage de chignons entre les deux "fronts". Mais la scission du Front national est importante pour la gauche. Il y a d'abord les retombées sur le plan électoral. Selon un sondage du Nouvel Observateur, 31% des membres du FN voterait pour Le Pen lors des prochaines élections, 16% pour Mégret et 41% pour un autre liste.
Mais cette scission est également importante sur le plan politique car Le Pen et Mégret ont des choix politiques différents. Le Pen incarne le fasciste pur et dur distribuant à tour de bras les invectives , les provocations verbales ("Les camps d'extermination nazis... un détail de l'Histoire!") et les coups dans la rue. Mégret est l'avocat d'une coalition avec la droite traditionnelle afin d'arriver au pouvoir. Il s'appuie sur une couche de cadres intermédiaires du FN avides de conquérir des postes dans l'appareil d'État et frustrés d'être tenus en quarantaine par la politique d'isolement menée par Le Pen. Certains élus du FN louchent donc vers la création d'un grand parti de droite "respectable".
Les conséquences de la scission vont apparaître rapidement. Dans le département Rhône-Alpes, il faudra très probablement refaire les élections. La droite a mis la main sur cette région grâce au soutien du FN et 24 des 35 élus locaux du FN soutiennent Mégret. Espérant recueillir les fruits de la scission, le RPR (le parti de Chirac) a déjà annoncé que les ex-membres du FN sont les bienvenus dans ses rangs.
Nous ne sommes pas étonnés de ce qui arrive au Front national. Nous avons toujours expliqué qu'au-delà de la personnalité sulfureuse des protagonistes les deux ailes du FN représentaient des orientations stratégiques pouvant entrer en collision à un moment donné. Une telle situation n'est pas impensable au sein du Vlaams Blok. La direction du parti semble plus forte et plus homogène, mais quand Filip Deman s'est toutefois prononcé en faveur de Mégret. Il s'est rapidement fait taper sur les doigts par le président du parti. Pour le moment, la direction du Vlaams Blok préfère prendre ses distances et adopter une position "neutre" sur la fracture du FN français. Cela permet notamment d'éviter d'importer au sein du Blok la querelle qui a mené à la scission du FN. Mais les récentes déclarations de certains responsables du VLD - le ministre d'État Willy Declercq et le vice-président du VLD Rik Daems - sur la nécessité d'engager le dialogue avec le Vlaams Blok relanceront inévitablement la question au sein du Blok.
Il n'empêche que tant que le terreau social sur lequel grouillent et croissent les partis fascistes (l'extension de la pauvreté, le délabrement des quartiers, le démantèlement des services sociaux) subsistera et que les problèmes sociaux ne seront pas résolus, les partis fascistes ne vont pas disparaître. On assistera à leur recomposition mais pas à leur disparition.
Geert Cool