Interview de Roberto D'Orazio

"Il faut une alternative politique..."

- Ce samedi 12 décembre, lors d'un débat avec Zenner à la radio, tu as émis l'idée de déposer une liste unitaire de gauche aux élections européennes. Peux-tu nous expliquer ta démarche?

* «A Clabecq, nous avons eu le soutien de partis et de mouvements de gauche qui n'ont pas accès aux leviers du pouvoir. Ils ont fait tout leur possible pour apporter leur solidarité. Mais de l'autre côté, les partis traditionnels ont pesé en sens inverse de tout leur poids et de toutes leurs relations sur le plan national et européen. La bataille du MRS est d'abord syndicale: redonner à la FGTB et à la CSC un caractère de lutte. Mais j'attends toujours celui qui pourra m'expliquer comment faire du syndicalisme sans faire de politique. Les dirigeants syndicaux voudraient nous faire gober cela alors qu'ils sont eux-mêmes liés à ce qu'ils appellent les "partis frères".

Alors nous, de notre côté, on va aussi essayer de constituer un mouvement politique frère. Je dis bien "mouvement" et pas "parti". Car celui qui décrète aujourd'hui la naissance d'un parti est un fou. Il faut un mouvement de citoyens capable de débattre et de déterminer des pistes autour de thèmes essentiels: les soins de santé, l'enseignement, le chômage. On verra plus tard à quoi cela aboutira, mais pour le moment on ne peut ni décréter un parti ni rester absent du terrain politique.

Il y a une situation sociale grave en Europe et on voudrait nous faire croire qu'il n'y a plus qu'une seule façon de gérer la société. Nous devons arriver à démontrer qu'il y a une autre façon. Est-ce normal qu'après avoir travaillé toute sa vie on se retrouve avec une petite pension qui ne permette pas de mettre le chauffage tout l'hiver? Où qu'on ne puisse pas se faire placer des dents? Il est anormal que les gens ne puissent avoir accès à ce qui a été créé pour les êtres humains.

Je pense que les gens du MRS n'auront pas de difficultés à se mettre d'accord sur la façon de travailler ensemble. On en débattra certainement. Cela ne peut plus tarder. Il faut semer la graine et avoir la patience que cela pousse. C'est comme cela que je pense qu'il faut avancer, et je ne suis pas le seul à le penser.

La grande difficulté c'est que "notre" histoire, l'histoire du monde des travailleurs, pèse beaucoup sur chacun. On ne s'en sortira pas en essayant de se mettre tous d'accord sur le passé. Mais je suis certain que nous pourrons nous mettre d'accord sur l'avenir. Il faut essayer de tirer les leçons les plus claires possibles de l'expérience historique, mais cela fait une bonne trentaine d'années que différents courants se chamaillent autour de divergences. Je vois très mal quelqu'un de gauche bien inspiré s'amener un jour et dire "Moi, j'ai la solution toute faite!" Je n'en connais pas. Nous avons certainement des solutions. A partir du moment où nous savons que l'économie, qui est la base du système, est responsable en grande partie de beaucoup de maux, il faut aujourd'hui discuter avec des progressistes de différentes tendances. Quelle approche? Quelles propositions? Comment travailler ensemble? Comment s'adresser aux citoyens pour s'attaquer ensemble aux dérives de cette société?»

- Mouvement de "citoyens" ou de "travailleurs"?

* «Si je dis "citoyen", cela ne veut pas dire que nous ne sommes tous dans le même bateau. A Clabecq, nous sommes bien placés pour le savoir. Mais je préfère ne pas m'avancer pour le moment sur le terme, car "travailleurs" est souvent compris de façon restrictive comme "ouvriers". Ensemble, nous devons réfléchir et trouver la meilleure appellation. Quand un terme ne passe pas, il faut trouver la meilleure compréhension pour tout le monde.

Je pense que de toute façon, il faut dire "mouvement" et pas "parti". Serons-nous prêts maintenant? Je ne sais pas. Mais il faut commencer dès maintenant et ouvrir le débat avec disons les gens (les travailleurs, les ménagères, les intellectuels, les artistes, les enseignants, etc.) sur la nécessité d'une alternative. Il ne s'agit pas de faire l'unité de la gauche pour le plaisir de faire l'unité. La gauche doit pouvoir être capable de donner la parole aux citoyens. Parce que pour le moment, c"est la bourgeoisie qui tient le crachoir.»

- Mais certains partis de gauche ont peut-être déjà des projets pour ces élections? Le PC ou le PTB, par exemple. Comment faire?

* «S'ils ont des projets, tant mieux. Pour ma part, je n'ai pas à dire à qui que ce soit qu'il n'a pas à avoir de projet. Prenons par exemple le PTB. Il a un programme. Mais çà fait 30 ans qu'il l'a. Je voudrais bien qu'on m'explique comment le PTB fait participer les citoyens à l'objectif de changer la société? Moi, c'est ça qui m'intéresse. Personne n'a l'exclusivité de la vision du changement.

Si personnellement j'ai envie que les choses changent. Est-ce suffisant? Non! Il faut aller voir ce que les autres pensent et ce qu'on peut faire ensemble. C'est difficile, mais c'est aussi très riche. Il me serait sans doute plus facile de dire: "La délégation de Clabecq, on se connaît depuis des années, mettons-nous ensemble et on dépose une liste." Cela signifierait que nous sommes devenus fous de croire qu'il n'existe rien en dehors de nous. Nous n'avons pas fait l'histoire. Nous avons simplement une expérience à transmettre, pas uniquement d'ailleurs sur le plan syndical. Il faut débattre. Sans la confrontation d'idées avec les gens extérieurs, on n'aurait pas abouti à la plate-forme du MRS, qui est d'ailleurs un point de départ politique.

Les gens ont besoin de rétablir la démocratie dans la société et de ne plus déléguer pendant 4 ans leur pouvoir sans contrôle. A Clabecq, la délégation syndicale était élue pour 4 ans, mais chaque fois qu'il y avait un problème important on redescendait dans les assemblées pour demander l'avis des travailleurs. Pourquoi ne pas faire le même sur le plan politique? Il faut une nouvelle façon de faire de la politique.

On aura peut-être un problème avec des partis qui ont déjà un projet tout fait pour les élections. Si un parti qui a un programme vient et le tape sur la table, il faut l'envoyer péter. Parce que là il y a un gros problème. Il faut se mettre autour d'une table et chercher des pistes de travail. J'en ai marre de voir qu'on croit que les syndicalistes et les gens de gauche ne sont capables que de faire face aux luttes et aux fermetures. Nous sommes aussi capables de gérer et de prendre des orientations pour la défense des gens: le problème du chômage on le connaît, celui de la pension insuffisante on le connaît, comme aussi celui du coût des études.

Il faudra débattre des programmes respectifs sans pour cela s'aligner sur le programme de l'un ou de l'autre. Soyons honnête, si j'arrivais avec un programme tout fait et que je demandais à tout le monde de s'aligner dessus, je me prendrais pour qui? Comment va réagir, par exemple, le PTB sur la présentation d'une alternative unitaire? Soit il estime qu'on est à côté de la plaque et il va se braquer en disant qu'on le prend comme cible alors qu'il n'a aucun pouvoir de décision. Soit, et je le souhaite, il va un peu redescendre de son échelle et venir discuter avec les autres et les gens des autres partis sur les problèmes concrets. Parce que si ce n'est pas ça qu'il veut faire, il faudrait qu'il m'explique ses intentions. Ce n'est pas un postulat de s'occuper du monde du travail. On peut faire un postulat pendant 30 ans, et puis après? Il faut démontrer dans la pratique ce que l'on veut faire. On aura réussi si on fait une brèche et si on amène une autre manière de faire participer les gens, un peu comme nous l'avons fait à notre niveau à Clabecq.

Dans le débat avec Zenner, il est sorti quelque chose d'important. Zenner déclare: "C'est moi, les curateurs, Michel Nollet, les politiciens et la CSC qui avons sauvé les Forges de Clabecq." Je réponds que ce n'est pas D'Orazio qui a sauvé les Forges, et encore moins Zenner. Il faut arrêter dire qu'il y a un Martien, qu'il s'appelle D'Orazio ou un autre, qui a sauvé les Forges. Comme je l'ai dit à de nombreuses reprises, je n'ai été que le porte-parole de la délégation et d'un large mouvement de solidarité. Ce sont les travailleurs qui ont sauvé les Forges et pas un personnage: les délégations qui nous ont soutenues, les travailleurs de Renault venus à Clabecq, les 70.000 marcheurs le 2 février, Gino Russo, les 15.000 de la Marche de Namur, les gens des différentes organisations politiques de gauche qui ont participé à la lutte. Sans tout cela, rien n'aurait été possible. Voilà la nouvelle conception de la politique à mettre en avant.»

Propos recueillis par Francine Dekoninck et Guy Van Sinoy


Le Militant
Hosted by www.Geocities.ws

1