Boël

Les fruits amers du syndicalisme de concertation

Au printemps 1997, les dirigeants d'Hoogovens invitaient la presse belge à Ijmuiden pour montrer combien leur usine néerlandaise était moderne, performante, "socialement correcte" et fabriquait des produits de qualité. Le message était clair: "Avec nous, les Usines Gustave Boël (UGB) de La Louvière vont retrouver le chemin de la réussite". Pour combien de temps? Bien évidemment, les patrons n'avaient pas promis grand chose. Mais ils ont exigé des sacrifices supplémentaires aux travailleurs qui en avaient déjà concédé beaucoup, malgré leur grève historique de 74 jours en 1994.

En 1997, les syndicats avaient accepté les restructurations et les pertes d'emploi demandées par Hoogovens. On se souviendra notamment de l'assemblée des travailleurs où le délégué principal FGTB Robert Leclercq a courageusement décidé... de ne pas prendre position en demandant aux travailleurs de voter "en âme et conscience". Soumis à une campagne de presse et au chantage de Hoogovens, les travailleurs s'étaient résignés à accepter.

A l'époque, on pressentait déjà les intentions d'Hoogovens qui semblait surtout intéressé par la dot de Boël, à savoir la Fabrique de Fer de Maubeuge. Plus moderne, cette sidérurgie avait en outre l'avantage de donner aux patrons hollandais un accès direct au marché français. Entre-temps, l'espoir de développement de l'outil est parti en fumée. Hoogovens a pris prétexte d'un "mauvais climat social" à La Louvière et de la mauvaise conjoncture pour demander et obtenir du tribunal la mise sous concordat judiciaire. Cela risque d'être le dernier acte avant la fermeture pure et simple. Le sort de 1.400 travailleurs et de leur famille est suspendu à un fil.

L'exemple de Boël est d'abord l'occasion de faire le procès du capitalisme: après avoir accumulé un empire financier pendant des décennies grâce au travail productif de plusieurs générations d'ouvriers, la famille Boël a tiré son épingle du jeu en laissant à Hoogovens le soin de liquider ce qui reste. Dans la région du Centre où le taux de chômage atteint 35%. Novoboch vient de fermer ses portes en jetant les 200 derniers travailleurs sur le pavé...

Mais il faut aussi faire le procès d'un type de syndicalisme qui s'est toujours efforcé de "limiter les dégâts" au cas par cas sans entreprendre de lutte globale. La fédération du Centre des métallos FGTB a toujours été tenue avec une main de fer par un appareil social-démocrate ossifié (Pottie, Anciaux, Podevyn). Pendant des décennies, les délégués syndicaux contestataires ont été soit isolés, soit expulsés. Chez Boël même, une demi douzaine de délégués radicaux ont été écartés de la FGTB il y a quelques années. Ils ont eu la mauvaise idée de passer à la CSC au lieu de mener bataille dans la FGTB et ne défendent aujourd'hui plus d'alternative radicale. Face à la fermeture en masse des usines de fabrications métalliques, la FGTB du Centre a mené une bataille à reculons, au cas par cas, avec le plus souvent un plan social à la clé et en fin de compte des milliers d'emplois perdus. Et c'est maintenant au tour de Boël.

Il faut opposer à ce type de syndicalisme celui mené au cours des dernières années par la délégation syndicale des Forges de Clabecq: refus des pertes d'emploi, bataille pour une recapitalisation et le maintien d'une sidérurgie intégrée (chez Boël il n'y a plus de haut-fourneau), solidarité avec les luttes des autres entreprises et secteurs, antiracisme.

La seule mesure qui puisse encore sauver les travailleurs de Hoogovens-Boël serait une nationalisation sans indemnité de l'entreprise sous contrôle ouvrier avec un plan de recapitalisation. Il ne faut bien entendu pas s'attendre à ce que le gouvernement wallon de Collignon prenne une telle initiative. Mais une lutte radicale des travailleurs peut contraindre les pouvoirs publics à agir dans ce sens. Est-il trop tard?

Pierre Stone

Le Militant
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