La Russie capitaliste en crise

Au début de la décennie la bourgeoisie internationale clamait "la victoire du capitalisme". Mais ces derniers mois les dirigeants de l'Ouest en sont réduits à assister désespérément à la chute de la nouvelle économie capitaliste en Russie qui menace d'entraîner tout le monde dans une récession.

En moins de trois semaines la valeur du rouble est passée de 6 à 20 roubles pour 1 dollar, une chute comparable avec celle de la monnaie Indonésienne sauf que là ça a pris plus d'une année. Les conséquences sont énormes. Les prix des biens importés ont explosé. 80% des vivres de Moscou sont importés, ainsi que 75% des médicaments. Bien qu'il semble que le rouble se stabilise autour de 12 roubles/dollar, ces prix extrêmement élevés n'ont pas l'air de redescendre.

A Moscou, on ne peut plus trouver de savon, de sucre et d'autres produits de base. Les autorité municipales de Moscou et de St-Pétersbourg ont dû interdire toute sortie de vivres de la ville. Dans le reste du pays, les effets sont encore plus graves. A Kaliningrad, le gouvernement local à déclaré l'état d'urgence parce qu'on craint que la base navale ne tombe à court de nourriture. Même la police y est en grève. A Vorkouta, il ont des réserves de nourriture pour quatre jours. (voir interview = quatre mois !)

La manière dont la crise frappe les soi-disants classes moyennes est remarquable. A Moscou et dans quelques autre villes, il y avait une couche, surtout des jeunes qui occupaient des emplois confortables dans les banques, dans l'immobilier et des entreprises de l'Ouest. Ces Yuppies russes gagnaient trois à quatre fois plus que les travailleurs normaux et représentaient la base sociale d'Eltsine et les défenseurs du libre marché. Cela fait maintenant aussi partie du passé. Sergei Yegorov, président de l'Union des Banques Russes, estime que 150.000 emplois vont disparaître dans le secteur bancaire.

Mais les effets de la crise bancaire ne s'arrêtent pas là. Ceux qui ont réussi à sauver quelques centaines de dollars les ont à nouveau perdus parce que les banques refusent de verser les économies et qu'elles ont diminué les soldes des comptes à un tiers de la valeur réelle. Les écoles ne peuvent pas verser les bourses des étudiants.

L'industrie souffre aussi. Outre l'augmentation énorme de l'arriéré salarial, la crise mène aussi à des licenciements directs. Les entreprises de l'Ouest retirent leurs investissements. Les entreprises qui travaillent avec des matières premières importées sont confrontées à une augmentation drastique des coûts.

Les salaires ne sont plus indexés : les mineurs qui campent devant la Maison Blanche croient que les entreprises vont peut être essayer de payer les arriérés des dettes et des salaires, maintenant que leur valeur réelle a diminué de moitié.

Mais cela signifie aussi que la valeur des impôts des entreprise va fortement diminuer. Cela vaut surtout pour les industries exportatrices comme le pétrole et le gaz qui vendent leurs produits en dollars mais payent les salaires en roubles. Le mois passé ils ont vu leurs profits croître d'une façon spectaculaire. La seule mesure prise par le gouvernement intérimaire pour maîtriser la crise a été la déclaration selon laquelle les dettes d'impôts seraient calculées en dollars afin d'éviter la chute continuelle des deniers publics.

Les capitalistes de l'Ouest ont même essayé de se rassurer en soulignant que l'économie russe est actuellement si petite qu'elle ne peut pas influencer l'économie mondiale. Ceci est absurde : la Russie est le plus grand producteur de méthane, d'aluminium, de nickel, de platine et de toutes sortes d'autres métaux. Elle est un des premiers producteurs de pétrole, d'or et de diamants.

La crise Russe a déjà un effet énorme sur l'économie mondiale, sans même parler des conséquences psychologiques des déboires du capitalisme en Russie. Les pertes des banques de l'Ouest sont estimées à 100 milliards de dollars (3.464.000.000.000 FB) - six fois les pertes dues à la crise mexicaine de 1994-95. Malgré le fait que la crise du peso ne touchait qu'un nombre limité de grandes banques américaines, le système bancaire américain a presque été acculé à la faillite. Les pertes dues à la crise Russe sont partagées par un plus grand nombre de banques - Barclays, First Boston, Dresdner et ABN -Amro.

La chute de l'économie Russe est une conséquence de la crise Asiatique, mais l'envergure de la crise peut être synthétisée en trois lettres: GKO. GKO signifie emprunts gouvernementaux à court terme.

La restauration du capitalisme a entraîné une chute de la production industrielle de plus de 50%. Les nouveaux riches ne payaient pas d'impôts et n'investissaient pas dans l'industrie. Les travailleurs qui ne touchaient pas de salaire pendant des mois ne pouvaient naturellement pas payer de taxes non plus. Il en a résulté que le gouvernement ne pouvait pas payer ses dépenses. En 1993 le Ministère des Finances, sous l'impulsion du FMI, a lancé le marché des GKO - en fait une énorme pyramide.

On a emprunté sur le marché intérieur à des taux d'intérêts élevés pour payer les intérêts sur les prêts internationaux. Cette dette interne à augmenté de 210% en 1996 et encore de 61% en 1997. En janvier 1998 la dette du gouvernement était de 64 milliards de dollars (2.216.960.000.000 FB) et il en faut 1 milliard (34.640.000.000 FB) par semaine pour payer les GKO qui expirent.

Les effets de la crise asiatique, plus exactement la chute des prix du pétrole, du gaz et des métaux, a mené durant les six derniers mois à une forte diminution continuelle des revenus du gouvernement. Vers le mois d'août le gouvernement n'était même plus capable de payer les intérêts sur les GKO et la chute de la pyramide menaçait d'entraîner tout le système bancaire.

Les capitalistes de l'Ouest retirent maintenant leur argent de Russie. Ces hypocrites déplorent maintenant qu'Anatoli Tchoubaïs et ses libéraux n'en aient pas fait assez pour maîtriser la corruption, que la privatisation bâclée ait abouti à ce que "les conglomérats reprennent le contrôle".

Il n'y a pas de doutes que l'économie est criminalisée. La criminalité actuelle est le résultat direct de la restauration du capitalisme. Dans l'économie planifiée la corruption était répandue. La propriété publique des moyens de production et l'économie planifiée, qui ont montré leur supériorité pendant la Grande Dépression des années '30 et immédiatement après la Deuxième Guerre Mondiale, ont étés ruinées par le parasitisme et la mauvaise gestion d'une élite bureaucratique qui, depuis la fin des années '20, avait repris le contrôle politique des mains des travailleurs.

Mais le niveau de la corruption était différent et le droit à la propriété privée était limité. L'élite dirigeante vivait comme des millionnaires mais elle ne pouvait pas vendre des usines ou louer des appartements afin de mettre les profits dans leurs poches. De plus, la bureaucratie était au moins obligée, pour justifier sa propre existence, de payer les salaires des travailleurs, de prévoir un niveau minimal pour le logement et les pensions, etc...

Au milieu des années '80 le système est entré dans une crise profonde. Il aurait fallu que la classe ouvrière en Union Soviétique s'organise pour renverser l'élite dirigeante et pour acquérir le contrôle sur l'économie planifiée. Mais il n'y avait ni un syndicat, ni un parti politique qui pouvait servir d'instrument pour les travailleurs.

La bureaucratie a pu ainsi prendre l'initiative. Un groupe croissant au sein de l'élite a commencé à voir un intérêt dans la restauration du capitalisme. La victoire de la contre-révolution en 1991 a fait en sorte que les dernières limitations à la propriété privée ont été enlevées, ce qui a ouvert la porte à la naissance d'une couche de super-riches.

Il leur était nécessaire de concentrer entre leurs mains une part aussi grande que possible des richesses publiques. En 1992 les prix ont été libérés, avec comme résultat une hyperinflation. Les nouveaux prix élevés ont obligé les travailleurs à dépendre de leurs économies. Les pyramides financières ont ensuite mangé ce qui restait encore de ces économies. Les entreprises ne payaient plus les salaires à temps. Les patrons en profitaient pour spéculer en bourse avec l'argent des salaires.

Les institutions de l'Ouest ont choisi de collaborer avec des gens comme Anatoli Tchoubaïs qui étaient fortement engagés dans des activités criminelles dont l'Ouest se plaint maintenant.

Les propriétés d'Etat, énormes complexes industriels, ont été privatisées au même moment. La perestroïka de Gorbatchev a donné plus de contrôle aux dirigeants de l'entreprise. Un processus de privatisation "spontanée" a commencé. La direction d'une entreprise à Moscou a ainsi établi, sous le manteau de la propriété publique, 50 petites entreprises privées au sein de l'entreprise mère. Celles-ci n'étaient pas sous le contrôle de l'Etat mais continuaient à en utiliser le matériel et les stocks. Les profits étaient empochés par des personnes privées, ici par le directeur de l'entreprise et ses complices.

Malgré l'ampleur de la mauvaise gestion et de la corruption, nous pouvons caractériser l'économie russe comme une économie planifiée jusqu'en août 1991. Les grandes entreprises étaient toujours dépendantes des commandes de l'Etat, il était illégal de faire passer les profits entre les mains de personnes privées.

L'échec du putsch de 1991 a changé cela et a mené pour la première fois un gouvernement pro-capitaliste au pouvoir. Celui-ci a toute de suite commencé le démantèlement physique de l'économie planifiée. Les entreprises ne pouvaient désormais plus compter sur les directives ou les subsides de l'Etat et sont devenues, même si elles n'étaient pas privatisées, de plus en plus dépendantes du marché. Le service responsable du plan fut fermé. Des pans de l'appareil d'Etat ont été "épurés" et ce qui en restait avait comme tâche principale d'introduire des rapports sociaux basés sur la propriété privée.

Bien qu'en 1991 on ne pouvait pas encore vraiment parler d'une économie capitaliste, 1991 n'en représente pas moins une césure qualitative. Depuis lors chaque mouvement ouvrier qui lutte pour une nouvelle société socialiste se trouve placé devant de nouvelles tâches, en plus de la nécessité de renverser la bureaucratie.

Fin 1995 il y avait 917.937 d'entreprises privées ou privatisées dont 17.937 grandes et moyennes entreprises. 77% de l'industrie lourde, responsable pour 88% de la production, n'est plus la propriété de l'Etat. De la population active (67 millions), 27 millions travaillent dans le privé, 10 millions dans l'agriculture où les privatisations ont été un échec total et 5 millions dans des usines qui sont encore à privatiser. Le reste travaille dans des écoles, des cliniques, les transports publics etc...

Au début de cette décennie les sympathisants du CIO allaient à contre-courant quand ils avertissaient que la Russie capitaliste, avec une industrie qui n'était pas capable de faire concurrence sur le marché mondial, finirait comme l'Amérique Latine: totalement dépendante de la vente des matières premières. On a vu depuis lors que cette perspective était correcte. La part de la production industrielle dans le PNB a diminué de 67% en 1991 à 43% en 1995. Vers le milieu de la décennie plus de 70% des investissements étaient consacrés au secteur de l'énergie. La Russie souffre aujourd'hui d'une chute de 40% des prix de l'énergie.

Non seulement les entreprises étaient privatisées, mais elles ne pouvaient plus compter sur le soutien de l'Etat. En 1992 les subsides représentaient encore 32% du PNB, en 1994 ils n'en représentaient plus que 5%; le PNB avait alors lui-même régressé. En 1994 10% des entreprises seulement recevaient un soutien de l'Etat et plus de 50% de ces subsides étaient versés à 2% des entreprises. Deux tiers des entreprises dépendent de la vente de leurs produits pour pouvoir survivre.

Anatoli Tchoubaïs admet maintenant que l'ancien Etat et la bureaucratie industrielle ont été consciemment utilisés comme base pour établir une classe capitaliste. De cette façon il était possible de gagner cette couche à la contre-révolution et d'éviter une confrontation violente.

En 1994 un nouveau pas était franchi dans la concentration du capital avec le lancement par le gouvernement de 38 Groupes Financiers-Industriels. Les banques et les entreprises industrielles ont mis leurs moyens en commun, ce qui devait inévitablement mener à une économie de cartels comme les Kieretsu japonais ou les Chaebols sud-coréens.

Ces conglomérats possèdent aujourd'hui d'énormes entreprises d'actions. La banque Oneksim possède ainsi 38% de Norilsk Nickle, le plus gros producteur de platine et de nickle du monde, 26% de Perm Motors, producteur de kérosène et d'une grande partie des action de 20 autres grandes entreprises. Du fait de la crise actuelle, elle est maintenant fusionnée avec deux autres grands groupes.

Les dirigeants européens qui se plaignent maintenant de la manière don=t le capitalisme a été restauré, sont incapables de présenter une alternative concrète. On a l'impression qu'ils acceptent maintenant une intervention croissante de l'Etat dans l'économie russe. Mais cela ne signifie pas qu'on rejette les solutions capitalistes, c'est plutôt l'acceptation des arguments du gouvernement japonais qui dit depuis la réunion de la Banque Mondiale en 1991 que le protectionnisme d'Etat et les subsides sont nécessaires pour maintenir l'économie russe et qu'une distribution plus honnête des richesses est nécessaire.

Maintenant que l'économie russe est pour la plus grande part privée, capitaliste et dépendante du marché libre, ces entreprises qui sont encore entre les mains de l'Etat ou qui seront renationalisées sont "capitalistes d'Etat" dans le sens classique du mot. Ces entreprises ne font pas partie de l'économie planifiée, mais fonctionnent dans une économie capitaliste.

Le nouveau gouvernement ne va pas changer fondamentalement la nature du capitalisme russe. Les appels à plus d'intervention de l'Etat du nouveau premier ministre Primakov et du dirigeant communiste Ziouganov ne vont pas réintroduire le système soviétique. Les appels actuels visent seulement à protéger l'industrie russe contre les tempêtes du marché mondial.

La récente crise politique a de nouveau montré que les travailleurs russes ne peuvent compter sur aucun parti pour la défense de leurs intérêts et d'un programme socialiste. Le parti frère de Militant en Russie mène une campagne pour la construction d'un tel parti qui lutterait pour le payement des arriérés de salaires et des emprunts, pour l'indexation des salaires et des pensions afin de compenser les augmentations de prix actuelles, contre les payements au FMI et à la Banque Mondiale, pour la nationalisation des banques et de l'industrie, pour le contrôle ouvrier sur les moyens de production afin qu'une économie planifiée démocratiquement puisse être construite.

Les propriétaires d'usine et les conseillers du FMI/Banque Mondiale ne seront pas très enthousiasmés par un tel programme, mais c'est le seul chemin pour résoudre les problèmes de la classe ouvrière russe.

Le Militant
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