Drogue
Il est frappant de constater que, quel que soit le sujet abordé, les sommets de l'ONU aboutissent toujours au même résultat: à rien! Il en est allé de même du sommet sur la drogue, du 8 au 10 juin. On aurait pu attendre d'une telle rencontre qu'elle confronte les expertises sur la question, qu'elle examine au moins à leur juste valeur les études scientifiques existantes. Bref, qu'elle tente d'élaborer une politique qui rompe largement avec les visions démenties par les faits. Rien de tout çà!
On estime que pas moins de 200 millions de personnes - 3,5% de la population mondiale - consomment des drogues illégales. Plus de la moitié d'entre elles sont des consommateurs de cannabis. Le marché de la drogue brasse des sommes fantastiques: quelque 400 milliards de dollars par an, soit le double du chiffre d'affaires annuel de toute l'industrie automobile! Les profits du commerce de la drogue ne sont pas touchés par la "guerre à la drogue" menée par les États-Unis depuis les années 80.
Bien que cette guerre n'ait rien donné, le sommet de l'ONU se contente de la critiquer mollement. Quelques gadgets sont prévus pour amadouer les nombreux opposants à la politique américaine dans le secteur social, les sciences, les mouvements de défense des Droits de l'Homme ou de l'environnement,... Les États membres ont ainsi promis dans une résolution de prévoir des moyens pour le traitement et la rééducation des toxicomanes. Ils étudieraient pour 2003 une législation destinée à lutter contre le blanchiment de l'argent de la drogue.
Pour le reste, la politique onusienne est entièrement calquée sur le modèle américain. Le sommet s'est engagé à "éliminer ou à réduire sensiblement" la culture de la coca, du cannabis et du pavot d'opium dans un délai de dix ans. A-t-on les pieds sur terre à l'ONU? Prétendre poursuivre la "guerre à la drogue" mais "avec d'autres moyens que militaires" (on a suggéré une aide économique pour la reconversion vers d'autres cultures des régions productrices de drogue)... sans prévoir les moyens financiers de mener une telle politique.
Selon l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), "près de 10% de la population aura toujours des problèmes de drogue dans une société basée sur l'inégalité". Car les drogues englobent bien d'autres substances que les drogues "illégales". L'absurdité de la politique des stupéfiants atteint son comble lorsque l'on compare la nocivité du cannabis avec celle, par exemple, de l'alcool. Le produit le moins nocif est interdit tandis que les publicités pour l'alcool s'étalent partout. Le cannabis donne encore lieu à des poursuites alors qu'on prescrit en masse des antidépresseurs, des calmants et des somnifères qui entraînent une accoutumance bien plus élevée.
Si même les milieux politiques belges commencent à admettre que l'usage du cannabis n'a plus sa place dans la sphère illégale, il en va tout autrement lorsqu'il s'agit des "drogues dures". Les conséquences individuelles et sociales de l'usage des drogues dures ne sont toujours pas claires, mais tout le monde y va de son petit laïus sur la nécessité de la répression! Militant veut que toute référence à l'usage de drogues disparaisse du code pénal. Ce n'est qu'alors - quand l'usager ne sera plus traité en criminel - que l'on pourra parler de "traitement".
Mais, en fin de compte, l'OMS met le doigt sur le problème de fond: l'inégalité sociale. Quelle raison un toxicomane aurait-il de stopper? Un travail valorisant et bien payé qui lui laisserait du temps libre pour son épanouissement personnel? Quelles opportunités de loisir le chômeur (pas de sous) aussi bien que le travailleur (pas de temps et souvent pas de sous non plus) peuvent-ils bien trouver dans cette société?
Il faut mettre un terme à l'hypocrisie qui pousse des milliers d'usagers de drogue dans l'illégalité, les jette en prison et aggrave les problèmes auxquels ils sont déjà confrontés. Il faut prendre le problème à la racine. Un véritable emploi avec un vrai salaire, une place utile pour chacun dans la société, une rénovation urbaine (nettoyage, entretien des rues,...), un réseau de loisirs public et gratuit,... convaincront plus de gens de cesser de s'empoisonner en voulant fuir ce système d'exclusion, de frustration, de répression, de chômage et de précarité.
Anja Deschoemacker