Nous avons demandé à Niall Mulholland, politiquement actif depuis des années en Irlande du Nord et travaillant actuellement au Secrétariat international du Comité pour une Internationale ouvrière (CIO), de répondre à Chris Den Hond.
Chris se demande comment on peut parler du conflit en "termes religieux". Évidemment nous aimerions mieux parler de "travailleurs" plutôt que de travailleurs catholiques et protestants parce que cela signifierait qu'ils se considèrent avant tout comme des travailleurs. Il faut cependant reconnaître les faits: après des décennies de conflits communautaires amers il existe une polarisation profonde, les partis communautaires dominent la situation po litique.
Des termes tels que "nationalistes irlandais et/ou républicains" et "unionistes pro-britanniques" ne laissent aucune marge pour les différences importantes et subtiles à l'intérieur des deux communautés.
Ils ne prennent pas en compte non plus les gens qui sur le plan politique ne se basent pas principalement sur la question nationale et ne déterminent pas selon des clivages communautaires. Ce sont ces personnes qui donnent une voix, ténue certes, mais importante aux partis comme les larges Unions ouvrières et socialistes ("Labour Coalitions") en général.
La plupart des travailleurs d'Irlande du Nord se définissent comme "catholique" ou "protestant". Ces termes décrivent plutôt une identification politique et communautaire et pas seulement un aspect religieux.
Une série de contradictions traverse la conscience des travailleurs. On peut dire en général que lorsque la lutte de classe se développe, la conscience de classe et les idées socialistes suivent. Les préjugés communautaires reculent alors. Et l'inverse est aussi vrai.
L'expérience des 30 dernières années a laissé des traumatismes. Il faut voir cela dans le cadre du recul international de la conscience socialiste surtout depuis 1989. De plus l'Irlande du Nord n'a pas eu de parti socialiste de masse depuis des décennies. Inévitablement les idées de classe trouvent leur expression de façon étrange et déformée. Les républicains de gauche et les "loyalistes socialistes" ont cepe ndant toujours posé la question nationale comme préalable. Ils sont incapables de gagner le soutien de l'autre communauté.
Les marxistes doivent stimuler le développement d'une conscience de classe pour unifier les travailleurs autour des questions sociales et économiques. Ils partent du point de vue de l'ensemble de la classe ouvrière dans les controverses relatives à la question nationale.
Nous ne nions pas la question de la répression, comme le sous-entend Chris. Nos publications et nos actions prouve l'inverse. Le Socialist Party (notre organisation en Irlande) a mené pendant quatre décennies campagne de façon conséquente contre la répression étatique. Nos camarades ont souvent pris l'initiative de campagnes contre la répression, et toujours d'une façon non sectaire.
En juin, le Socialist Party a présenté trois candidats aux élections du nouveau Conseil. Toutes les questions essentielles relatives à la répression et l'égalité, tout comme les questions économiques et sociales, sont reprises dans notre Manifeste diffusé à 100.000 exemplaires aux familles catholiques et protestants.
Katia écrit qu'au début des années 70 les griefs de la communauté catholique s'adressaient "en premier lieu envers l'impérialisme britannique". Durant les récents affrontements un certain sentiment anti-impérialiste était un des aspects du conflit. Le sectarisme religieux en est un autre qui, aujourd'hui, domine presque totalement la politique en Irlande du Nord.
Les protestants: une "élite privilégiée"?
Chris rabâche une interprétation essentiellement nationaliste et républicaine de l'histoire de l'Irlande et de la politique contemporaine. Il défend aussi l'idée inexacte que les travailleurs protestants constituent aujourd'hui une élite privilégiée.
Évidemment la Grande-Bretagne a derrière elle une longue histoire sanglante de domination coloniale en Irlande du Nord. Mais la Grande-Bretagne n'a plus depuis un demi siècle aucun intérêt économique, stratégique ou militaire pour y rester.
Le retrait est toutefois impossible à cause de son propre héritage empoisonné d'intolérance communautaire. Cet héritage fait que chaque pas sérieux en direction d'un Irlande unifiée sur une base capitaliste se heurte à une résistance farouche de la communauté protestante. Il en résultera une plus grande instabilité qu'aujourd'hui.
Les protestants craignent d'être une minorité opprimée dans un Irlande unifiée. Mais cela fait-il d'eux un groupe privilégié dans un "état d'Apartheid orangiste"?
A l'origine, les protestants se sont implantés en Irlande du Nord comme base de soutien à la couronne britannique. Les Irlandais indigènes ont été spoliés de leur pays et ont subi une persécution religieuse. Il y avait cependant de profondes différences de classe au sein de la population protestante. Les catholiques et les protestants pauvres se sont à plusieurs reprises unifiés dans la lutte contre l'oppression sociale et nationale.
Depuis la fin du siècle dernier la seul force capable et prête à conquérir la libéralisation sociale et nationale est la classe ouvrière industrielle. Des luttes de classe importantes ont aidé à surmonter les divisions communautaires entre les travailleurs.
Un mouvement révolutionnaire de libéralisation nationale et sociale s'est développé juste après la Première Guerre mondiale. Les dirigeants du Parti travailliste et des syndicats ont cependant abandonné la perspective d'une transformation socialiste de la société aux mains des mains des nationalistes radicaux.
La classe dirigeante britannique, par peur du mouvement révolutionnaire, a ensuite divisé l'île. Deux états capitalistes appauvris ont été mis sur pied. Pendant 50 ans, les catholiques d'Irlande du Nord ont subi une discrimination officielle, la répression, le chômage massif et une loi électorale frauduleuse.
Les protestants ont reçu des "privilèges" marginaux des patrons unionistes, mais ont aussi subi la pauvreté. Aujourd'hui la majorité de la population protestante est constituée de travailleurs.
Lorsque dans les années 60 le mouvement pour les droits civiques a éclaté, il était dans un premier temps fortement influencé par les idées socialistes, surtout par l'intervention du Parti travailliste et de Jeunesses socialistes à Derry. Des membres du CIO ont joué à l'époque un rôle clé dans ces organisations. Une frange de la jeunesse protestante a été entraînée dans la lutte pour brise r l'État des patrons unionistes.
Mais les dirigeants syndicaux de droite sont restés de côté. Les forces véritablement socialistes étaient trop petites pour éviter que les nationalistes petit-bourgeois de droite ne récupèrent le mouvement. Leur programme nationaliste conservateur a fait que des réactionnaires tels que Ian Paisley a pu présenter toute réforme comme "un préjudice pour les protestants".
Le mouvement a dégénéré en pogroms, émeutes et conflits. L'armée britannique a été utilisée pour protéger la propriété privée et pour "contenir" la situation . Contrairement à des nombreuses forces de gauche le CIO a protesté contre l'arrivée des troupes britanniques et a rejeté l'idée qu'elles pouvaient protéger les catholiques. Notre jugement s'est révélé correct.
Il n'y a que très peu de protestants qui veulent retourner sous la domination d'un parti unioniste. La plupart des catholiques et des protestants comprennent qu'aucun camp ne peut "gagner" les affrontements. La majorité de la populati on pense qu'un compromis est nécessaire.
Cela ne signifie cependant pas que les travailleurs catholiques et protestants se sont rapprochés. Les protestants pensent que l'accort de paix est nécessaire pour maintenir le lien avec la Grande-Bretagne, tandis que les catholiques pensent que c'est un pas vers un Irlande unifiée.
Chris a tort quand il explique que les syndicats sont des organisations réactionnaires orangistes. Les travailleur protestants et catholiques sont membres du syndicat et luttent ensemble contre les patrons. Il n'y a aucune grève en Irlande du Nord qui a été brisée à cause des rivalités communautaires.
Les syndicats ont souvent joué un rôle clé pour éviter que le conflit ne file vers une guerre civile entre communautés. Dans les années 90 les membres du Socialist Party ont aidé à organiser et diriger des manifestations syndicales de masse contre la violence entre communautés.
Les syndicats et les "trades councils" (fédérations locales avec des représentants des différentes secteurs syndicaux) sont aussi devenus le lieu par excellence où les questions sont discutés du point de vue des travailleurs. Ainsi des membres du Socialist Party ont fait voter au syndicat des services publics une motion appelant à une solution pour les marches orangistes dans l'intérêt de toute la classe ouvrière.
Évidemment le taux de chômage est toujours plus élevé chez les catholiques. La discrimination à l'égard des catholiques existe toujours, surtout dans le secteur privé. Mais il y a aussi des discriminations contre les protestants. Quelques communautés protestantes connaissent des taux de chômage parmi les plus élevés en Europe.
Chris a tort lorsqu'il affirme que l'Irlande de Nord est aujourd'hui "un État orangiste". Le gouvernement britannique à mis fin aux aspects les plus odieux et les plus flagrants de discrimination afin de tenter de stabiliser l'île.
Mais il ne peut satisfaire les aspirations des deux communautés qui ont les yeux tournés vers des pôles opposés - l'une une Irlande unifiée et l'autre vers le lien avec la Grande-Bretagne. Chaque réforme, de ce fait, s'accompagne de contraintes et de répression. A fil des années, cela s'applique contre les deux communautés.
La répression britannique a cependant été d'abord dirigée contre les travailleurs catholiques. Les tentatives de briser brutalement les révoltes catholiques ont été un échec. Depuis les années 90, le pouvoir tente d'intégrer le républicanisme modéré dans l'État réformé.
Les conditions économiques et sociales des deux communautés sont aujourd'hui devenus presque identiques. Aujourd'hui les partis politiques des deux bords, y compris le Sinn Fein, tentent de dresser catholiques et protestants les uns contre les autres dans la lutte pour le petit nombre d'emplois ou pour les subsides de l'Union européenne ou des États-Unis. Ce qui, évidemment, arrange les patrons.
IRA et Sinn Fein: porte-parole des travailleurs?
Le Socialist Party revendique le plein emploi et un salaire convenable pour chacun. Nous proposons un programme socialiste de combat qui peut unir les travailleurs. La lutte contre la pauvreté, les bas salaires,... ne peut attendre indéfiniment jusqu'à une unification de l'Irlande, comme Chris suggère.
Les travailleurs d'Irlande du Nord luttent aujourd'hui côte à côte sur le terrain social. Nous pensons que l'action unie de la classe ouvrière est le point de départ pour la transformation de la société en Irlande du Nord et pour une solution à la question nationale.
Chris croit que c'est l'inverse. Ces arguments - en fait les idées du républicanisme moderne - ont déjà montré leur faillite.
Le campagne armée de l'IRA, comme nous l'avons toujours dit, se fondait sur des méthodes et une tactiques erronées et sur une analyse politique fondamentalement incorrecte. Contrairement à beaucoup de forces de gauche nous avons toujours refusé de servir de Poms-Poms girls de l'IRA.
Militairement la campagne était vouée à l'échec. Le terrorisme individuel exécuté par un élite autoproclamée assignait à la classe ouvrière industrielle - le moteur de la société - un rôle passif.
De plus l'IRA ne s'appuie que sur une partie de la classe ouvrière. Son nationalisme étroit ne pouvait jamais réussir à gagner les travailleurs protestants.
Les dirigeants de l'IRA et du Sinn Fein voulaient ainsi chasser d'Irlande la Grande-Bretagne, qui à leurs yeux, jouait le rôle d'un oppresseur impérialiste classique. La Grande-Bretagne préférerait cependant se retirer d'Irlande et exploiter la classe ouvrière irlandaise à travers un impérialisme économique, car l'armée et la police ainsi que les subventions économiques élevées sont une lourde charge financière.
La campagne de l'IRA était comprise par les protestants comme une tentative de leur imposer une Irlande capitaliste unifiée, ce qui a durci leur résistance. La tactique de l'IRA a poussé les protestants dans les bras des unionistes réactionnaires.
Si, dans les années 60, la classe dominante britannique estimait qu'il était difficile de se retirer d'Irlande du nord, elle pense aujourd'hui que c'est totalement impossible. Au milieu des années 80, des dirigeants républicains comme Gerry Adams ont estimé que l'IRA ne pouvait gagner militairement et que la Grande-Bretagne n'a en fait aucun intérêt à rester. Mais Adams n'a pas renoncé à la lutte armée et au nati onalisme pour prôner la lutte de classe des masses et un programme socialiste. Il a filé définitivement vers le républicanisme de droite.
Chris semble penser le contraire. Il cite Adams d'une façon attentionnée. A coté de cette citation on pourrait en trouver une montagne d'autres de Adams et de dirigeants du Sinn Fein qui reflètent leur tournant à droite.
Mais les faits comptent plus que les mots. Comment peut-on à la fois lécher les bottes du grand capital tout en prônant l'unité ouvrière en Irlande du Nord? Lors de sa dernière visite aux États-Unis, Gerry Adams a tenu à s'entretenir en privé avec George Soros, le spéculateur de bourse milliardaire.
Evidemment il reste encore dans le Sinn Fein des éléments se revendiquant du socialisme. C'est un héritage du début des années 80, lorsque le Sinn Fein développait une base électorale dans les quartiers ouvriers. Pour les dirigeants cependant, l'étiquette "socialiste" n'a jamais été plus qu'un masque opportuniste. Le républicanisme irlandais a toujours été essentiellement de droite et catholique.
Avec la chute du stalinisme et le tournant à droite des mouvements de libéralisation comme l'ANC et l'OLP, le Sinn Fein s'est tourné vers le populisme.
Le partage du pouvoir imposé dans le Conseil institutionnalise la division. Chypre et le Liban ont eu des conseils similaires qui tentèrent d'établir un équilibre entre les communautés nationales et religieuses. Dans les deux cas, une guerre civile a éclatée. En Irlande du Nord un tel processus ne pourra être évité que par une présence des marxistes sur le lieu de travail et dans les communautés.
Chris semble d'accepter les arguments du Sinn Fein et n'hésite pas à utiliser leur vocabulaire. Il écrit que "cet accord peut créer un potentiel dynamique pour endiguer les privilèges des unionistes". Peut-être parle-t-il de "l'agenda pour l'égalité" des droits civiques, des langues,...
En réalité les catholiques ont depuis 1969 arraché les grands acquis concernant le logement, l'emploi, le droit de vote et la fin des discriminations officielles. C'est le résultat de la révolte massive des catholiques. Le politique de l'IRA a été un obstacle contre-productif dans la lutte pour les droits démocratiques.
Aujourd'hui on va probablement attribuer quelques droits culturels en annexe de l'accord de paix. Mais ces droits auraient été acquis quoi qu'il en soit. La libération anticipée des prisonniers paramilitaires, la réforme de la police, le retrait de l'armée des rues et la fin de la répression - soit la conséquence de la fin des hostilités - auraient pu être négociées lors de chaque armistice.
Les marxistes doivent être au premier rang de la lutte pour les droits démocratiques. La bourgeoisie n'en fera pas cadeau. Ils devront être arrachés et défendus par une lutte de masse.
La présence du Sinn Fein dans le Conseil n'est pas une garantie pour ces droits. Les partis de droite nationalistes et unionistes du Conseil procéderont à des coupes budgétaires dans l'enseignement et les soins de santé. Les partis qui résisteront à cette offensive le feront seulement pour "leur" communauté. Le Sinn Fein ne peut et ne veut pas unifier la classe ouvrière dans la lutte contre l'austérité. Seuls des socialistes, des syndicats et de véritables groupes de quartiers le feront.
La question nationale n'est pas seulement un problème d'un état intolérant dans le Nord qui doit être détruit, comme le dit Chris. Le problème est celui de deux états pauvres qui ont chacun des caractéristiques inacceptable pour l'un et l'autre partie de la classe ouvrière d'Irlande du Nord. Il y a maintenant deux minorités sur l'île: une minorité catholique dans l'Irlande du Nord et une minorité protesta nte dans l'Irlande unie.
Les marxistes refusent de contraindre chaque communauté à accepter une solution politique contre laquelle elle résiste. Il est impossible de garantir des droits pour les deux communautés dans une société capitaliste. Un Irlande capitaliste unifiée opprimera les protestants. Maintenir l'Irlande du nord en tant qu'État signifie opprimer les catholiques.
Un Irlande socialiste garantira des droits complets à chaque minorité. Seule une économie planifiée sous une régime de démocratie ouvrière mettra fin à la pauvreté qui est le terreau du chauvinisme entre communautés. La garantie qu'il n'y aura pas de contrainte signifie que des accords administratifs équitables peuvent se négocier de façon pacifique.
Une fédération démocratique sur base volontaire de l'Irlande, de l'Angleterre, de l'Ecosse et du Pays de Galles pourra radicalement augmenter le niveau de vie et mettre fin à des siècles de conflit national et religieux.
Niall Mulholland, Socialist Party (Irlande) et CIO