Indonésie

Le dictateur est tombé

Suharto est tombé! Après un raz-de-marée de manifestations de masse, de grèves, d'émeutes et de pillages, le dictateur de 76 ans s'est finalement résolu à l'inéluctable. Il a laissé la présidence à son bras droit, l'ancien vice-président Habibie. Le "gouvernement de transition" de Habibie est probablement promis à une courte durée. Habibie n'est qu'une marionnette de la famille Suharto. Même si l a classe dirigeante se tourne vers l'opposition libérale capitaliste, auparavant réprimée, dans une tentative de former un "gouvernement de réformes" plus crédible, elle ne sera pas à même d'assurer la stabi lité à long terme. Le mouvement des travailleurs, des pauvres des villes et d'autres couches exploitées et opprimées va continuer. La crise asiatique doit encore exercer pleinement ses effets sur l'économie mondiale, mai s elle a déjà donné le coup d'envoi de la révolution indonésienne.

 

Au cours de la troisième semaine de mai, les masses ont réagi à une nouvelle vague de hausses de prix en boutant le feu à des magasins. Les marchés financiers furent paralysés, la roupie reprit une fois de plus sa chute libre, l'aéroport fut submergé d'étrangers cherchant à fuir le pays. Plus de 50 personnes ont perdu la vie en trois jours d'émeutes violentes.

Suharto ne voulait toujours pas entendre parler de démission. Il tenait bon: "D'accord, des réformes sont nécessaires mais sous MA houlette!". Il a proposé un remaniement ministériel. On peut apprécier les différences d'interprétation du mot "réformes". La révolution elle-même est menée au nom de réformes! Mais l'interprétation de Suharto n'a satisfait personne.

 

La mort par balles de six étudiants, la mutilation et l'arrestation de beaucoup d'autres lors d'une manifestation pacifique à Trisakti le 12 mai ont porté le mouvement de masse à un nouveau sommet. Après des mois de protestations quasi quotidiennes, les étudiants étaient survoltés. Alors qu'ils avaient commencé en offrant des fleurs aux soldats, ils sont rapidement partis à l'offensive en érigeant des barricades dans les r ues et dans les universités. Ils ont riposté aux gaz lacrymogènes, aux balles en caoutchouc et aux véritables balles avec des pierres et des cocktails molotov. Leur résistance, couplée aux conséquences d&ea cute;sastreuses de la crise économique, a commencé à exercer un effet sur le moral de la troupe.

Les étudiants recevaient déjà auparavant le soutien de couches toujours plus larges de la population - infirmiers, médecins, ouvriers d'industrie, conducteurs de tricycles et d'autres secteurs parmi les plus exploit&eacu te;s, mais aussi les professeurs, les enseignants et les leaders religieux. Mais Trisakti a porté le coup de grâce à Suharto. Huit jours plus tard, Suharto faisait ses valises.

 

La classe dominante indonésienne est profondément divisée. Sous la domination de Suharto, qui s'appuyait fermement sur l'armée et sur la police, le pouvoir était concentré entre les mains d'une clique tr&eg rave;s restreinte, et les autres secteurs de la classe dominante étaient exclus de toute participation politique.

Les chefs de l'armée semblent divisés. Il y a des officiers réactionnaires tel le général Prabowo, gendre de Suharto, qui étaient prêts à une répression totale jusqu'au dernier moment. O n suppute que des chefs de l'armée et de la police ont participé à l'incitation aux pillages et aux pogroms contre les commerçants chinois afin de créer un prétexte une intervention militaire. D'autres comme le g& eacute;néral Wiranto, commandant en chef de l'armée, semblent avoir opté pour des réformes politiques afin de prévenir une révolution.

Aucun des chefs militaires ne s'est ouvertement déclaré contre Suharto, mais ils pourraient bien être prêts à déposer Habibie et à se lier à l'opposition capitaliste libérale dans une ten tative de conjurer une révolte totale en installant un gouvernement plus malléable. Étant donné le rôle décisif joué par l'armée dans le régime de Suharto, on ne peut accorder aucune confiance à la hiérarchie militaire qui contrôlerait toujours le pouvoir derrière la façade démocratique d'un régime plus libéral.

Le principal dirigeant de l'opposition libérale bourgeoise est Amien Rais, leader de l'organisation islamique Muhammadiyah, qui regroupe 28 millions de membres. Bien qu'il n'ait jamais organisé de manifestations de masse, il s'est lui -même de plus en plus profilé ces dernières semaines comme un "leader d'opposition". Alors qu'il donnait auparavant six mois à Suharto pour résoudre la crise économique, il l'a appelé ouvertement à d& eacute;missionner le 11 mai. Ami personnel de Habibie, Rais a aussi des liens étroits avec les généraux Wiranto et Prabowo. Rais ne s'insurge pas en principe contre la clique dirigeante: il a donné à Habibie le mêm e ultimatum de "six mois" qu'à Suharto.

Rais défend un capitalisme indonésien modernisé, libéré de la corruption. La crise économique qui s'approfondit en Asie conjuguée avec les troubles sociaux ne va laisser que très peu de place pour le type de réformes que Rais prône. Ni le "capitalisme des clans familiaux" ni les prescriptions néolibérales du FMI - "la seule alternative" selon Rais - ne peuvent garantir la stabilité économique et politique.< /P>

A côté de Rais, la figure d'opposition la plus en vue est Megawathi Sukarnoputri, la fille de l'ancien président Sukarno. Elle est apparue avec Rais au meeting de masse qui s'est tenu sur le campus de Trisakti le lendemain de la tue rie. Megawathi, évincée par les militaires de la direction du Parti démocratique indonésien, était jusque là restée remarquablement dans l'ombre. Elle a déclaré à la foule en deuil qu'e lle récusait toutes les formes de violence et que "notre droit à la liberté est ce à quoi nous tenons le plus".

En fait, la question pour des millions de personnes précipitées dans les décombres de la "crise asiatique" - les millions de chômeurs, les 35 millions environ de sous-employés, les pauvres dans les villes et &agrav e; la campagne - est celle du droit à la vie. Tant Rais que Megawathi sont sans réponse à ce sujet.

La hausse des prix issue du désordre conjugue ses effets avec le blocage des salaires imposé par le gouvernement. La plupart des travailleurs à temps plein reçoivent un salaire minimum d'environ un demi dollar par jour, soit le prix d'une boîte de lait condensé! Les allocations de chômage ou autres n'existent pas.

Plus de quatre millions de travailleurs ont perdu leur emploi depuis le début de la crise économique l'an dernier. On s'attend à ce que le chômage explose avec l'effondrement de 15 à 20% du Produit intérieur brut (PIB). Les salaires réels ont baissé de moitié depuis le début de la crise économique. La Banque Mondiale estime que 40 millions d'Indonésiens vont tomber sous le seuil de pauvreté (moins d'un dollar par jour). Et ceci alors que la fortune de la famille Suharto est évaluée à 60 milliards de dollars - elle contrôle directement plus de 15% du PIB indonésien!

L'économie est contrôlée par une clique de parents proches et de copains qui ont entre leurs mains tous les secteurs clés de l'industrie d'exportation. Tant qu'il y avait une croissance économique élev&eacut e;e, basée sur l'afflux de capitaux occidentaux à la recherche de superprofits, ils pouvaient maintenir cela. Le fait que des millions de personnes meurent de faim alors que des gangsters capitalistes placent leurs capitaux en sûret&ea cute; auprès de banques étrangères suscite maintenant une colère sans nom.

Les dirigeants capitalistes occidentaux critiquent aujourd'hui le capitalisme maffieux de Suharto. Autrefois ils ne pipaient pas un mot sur la corruption et sur le gangstérisme généralisés de l'économie indon&eac ute;sienne, ni sur les conditions féroces d'exploitation imposées aux millions de travailleurs. Tant les pays capitalistes développés que les exploiteurs locaux portent la responsabilité du capitalisme barbare "asiatique ". Les gangsters capitalistes indonésiens sont les clients de l'impérialisme occidental, les agents locaux des banques internationales et des multinationales.

Suharto a été critiqué par les puissances occidentales parce qu'il faisait barrage à la "bouée de sauvetage" proposée par le Fonds monétaire international (FMI). Mais la stratégie du FMI avait pour but de garantir la sécurité des créances et des investissements occidentaux, pas d'adoucir les effets de la crise sur les masses. Bien au contraire, les "réformes" du FMI ont encore aggravé la condition des masses. Il est important de noter que le FMI a suspendu son programme de prêts le jour de la démission de Suharto jusqu'à ce qu'il ait reçu des "garanties suffisantes" de la part de son successeur.

Les dirigeants occidentaux ont également tu la terrible répression. Il y a 32 ans, Suharto avait établi son "ordre nouveau" en passant sur le cadavre d'un demi million de personnes et en emprisonnant des dizaines de milliers d' opposants. Au Timor oriental, occupé depuis 1975 par l'Indonésie après une guerre de conquête, 200.000 personnes au moins sont mortes du fait de l'intervention militaire et de la famine qui l'a accompagnée. Le pouvoir de Suharto reposait sur une machine militaire, armée jusqu'aux dents et entraînée par l'impérialisme occidental. Les travailleurs et les étudiants d'Indonésie ne peuvent avoir la moindre confiance dans les bons office s des gouvernements occidentaux impérialistes et de leurs agences.

 

Le souvenir du massacre de 1965-66 et l'effondrement économique actuel ont placé la conscience des travailleurs sous un double dilemme: "Si nous luttons, cela signifie-t-il du sang et des morts? Si nous faisons grève, perdrons- nous les misérables emplois qu'il nous reste?". Ils se sentaient impuissants jusqu'ici.

 

Avec la démission de la figure de Suharto, ces angoisses commencent à s'estomper. La classe ouvrière va de nouveau entrer en action. 1998 n'est pas 1965. Un régime en crise ne va pas trouver les forces pour faire un bain de sang au moment où le dénuement va entraîner la masse de la classe ouvrière sur le chemin de la lutte. Les travailleurs vont reprendre à leur compte les revendications qui ne sont actuellement portées que par de s organisations interdites comme le People's Democratic Party (PRD). "Si quelqu'un doit rembourser les prêts, ce sont les patrons!", disait un membre du PRD lors d'une discussion avec des ouvriers industriels de Jakarta. "Les travailleurs doivent av oir un salaire décent, une durée du travail plus courte et la garantie d'un emploi".

La lutte héroïque des étudiants n'est pas limitée aux droits démocratiques. Ils ont aussi exigé la fin des hausses de prix. "Assez de prix, assez de Suharto!", pouvait-on lire sur les calicots. Certains y ajo utaient "Assez du FMI!" bien que le rôle de ce représentant du capital international soit consciemment tu par les principaux leaders de l'opposition libérale bourgeoise.

Il y a une vieille tradition en Indonésie, comme dans beaucoup de pays asiatiques, qui veut que les étudiants se posent en défenseurs des pauvres. Ils vivent souvent pendant toute une période parmi les travailleurs pour apprendre à connaître la réalité de la vie de la classe ouvrière. Ils les ont aidés à s'organiser en syndicats. Malgré cela, seule une petite minorité a compris la nécessité d'imp liquer activement la classe ouvrière dans le renversement de Suharto. Il ne s'agit pas seulement de délivrer la société de la dictature et d'établir des droits démocratiques. C'est la question de comment organiser la lutte pour qu'elle soit efficace et jette ultérieurement les bases d'une autre société à construire.

Les comités d'action élus par les étudiants sont essentiels et doivent être fédérés sur les plans régional et national, mais la mobilisation de la classe ouvrière - la mise sur pied de l eurs propres comités élus capables d'établir des liens avec les étudiants, les habitants pauvres des villes et les couches moyennes - en vue d'actions de masse sera décisive dans une véritable transformation de la société. A quoi bon tous ces sacrifices, tout cet héroïsme, si c'est pour voir venir au pouvoir des gens partisans de pousser plus avant les mêmes rapports à l'oeuvre au sein de la société: les rapport s qui permettent aux industriels d'accumuler les bénéfices tandis que les travailleurs ne récoltent que de misérables miettes?

Les changements politiques dans d'autres pays d'Asie orientale comme la Corée du Sud et les Philippines ont montré que la classe dominante pose des limites strictes à la "démocratisation" qui suit la chute des dictateurs . Dans ces deux pays, des milliers de prisonniers politiques croupissent encore en prison et des milliers de militants "disparaissent".

De nouvelles portes vont sans doute s'ouvrir en Indonésie. De nouvelles libertés vont donner la possibilité aux mouvements ouvrier et étudiant de se développer plus avant. Des syndicats forts peuvent être co nstruits et des modalités plus démocratiques d'élections parlementaires vont sans doute être instaurées. Mais la construction d'un véritable parti des travailleurs n'est pas une tâche facile. Faute d'un tel p arti, la voix des travailleurs restera sans écho.

L'une des exigences du mouvement en Indonésie est un authentique Conseil de la population. Celui-ci devrait être un organe démocratiquement élu habilité à décider de la voie à suivre pour la soci&e acute;té indonésienne.

Si l'on raconte aux travailleurs qu'il n'y a pas d'argent, ils doivent exiger l'ouverture des livres de comptes, non pas par les charognards des banques et des investisseurs, mais par des experts dignes de confiance qui rendent compte aux travaille urs. Les patrons et le gouvernement doivent montrer ce qu'ils ont fait avec les millions qu'ils ont raflés pendant toutes ces années dans les poches de la population laborieuse.

Si les 200 personnage qui possèdent les richesses du pays ont mené un pays de 200 millions d'habitants dans l'état de crise actuelle, ce sont eux - et non les travailleurs - qui doivent payer. Leur propriété devra it devenir propriété publique. Gérée démocratiquement par des représentants au niveau de l'entreprise, les richesses du pays pourraient ainsi être utilisés pour le bien-être de toute la populati on. La population laborieuse indonésienne n'a aucune obligation envers les alliés impérialistes du vieux régime: la dette extérieure - 136 milliards de dollars - doit être annulée.

 

La population urbaine pauvre a dû subir les effets les plus durs de la crise économique. Son existence consiste à essayer de ramasser de quoi survivre. La dernière hausse de prix a fait déborder le vase. Sans se pr éoccuper de la police et de l'armée elle s'en est pris aux magasins gorgés de rentrées qu'elle ne peut acheter. La population pauvre n'a rien à perdre. Il lui manque cependant une méthode de lutte.

Seule la classe ouvrière habituée au travail collectif et consciente de la nécessité de s'organiser, peut montrer à la population comment s'auto-organiser. Cette classe ouvrière hait les riches propri&eacut e;taires des usines, des dépôts de bois, des plantations... Elle sait qui est l'ennemi.

Plus le mouvement continuera, plus la conscience se développera. Les travailleurs seront attirés par les véritables idées socialistes dès qu'ils auront la possibilité d'en discuter. Aujourd'hui ceux qui d&e acute;fendent cette alternative sont encore minoritaires. D'autant plus que leurs activités ont été interdites par la répression. Le temps presse pour rassembler une direction capable de mettre le mouvement actuel sur la voie d e la révolution socialiste.

Dans la situation indonésienne, beaucoup de composantes révolutionnaires bouillonnent. Les divisions au sein de la classe dirigeante oscillant constamment entre un politique de concessions ou de répression accrôit l'insta bilité. Une répression de masse ne ferait qu'accélérer le processus. D'autre part, les concessions encourageraient le mouvement à revendiquer davantage. Dans les événements devant nous, les forces ré volutionnaires réduites feront tout pour que le mouvement prenne une meilleure route.

Le mouvement est fortement poussé dans la direction d'une coalition avec les forces indonésiennes bourgeoises et petites-bourgeoises. Certains pensent que c'est nécessaire pour profiter de la popularité de figures comme Megawathi et même Rais. Mais là où on peut lutter ensemble pour le renversement complet de l'appareil du régime de l'"ordre nouveau", il faut mettre en garde contre la collaboration avec des forces qui défendent des int&e acute;rêts de classe opposés. Les représentants de la classe ouvrière ne doivent pas participer à une coalition gouvernementale avec des politiciens bourgeoises. Aucun soutien à un quelconque gouvernement capitalis te.

Défendre aujourd'hui une position de classe indépendante, mènera à gagner des militants marxistes dans le futur. En expliquant sans peur et dans le feu de la lutte ce qui se passe, et en montrant le chemin pour sortir de la crise, nous établirons la base pour une croissance massive du soutien pour les idées socialistes. Ainsi peut-être construit un parti capable de mener la révolution indonésienne à la victoire, au renversement d u capitalisme et à l'établissement d'une société nouvelle, socialiste. L'établissement de liens avec le mouvement ouvrier des autres pays de la région peut préparer le chemin pour l'extension rapide de la l utte et cela dans une situation de crise très instable du capitalisme de l'Extrême-Orient.

Le Militant
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