Transport en commun:
Privé contre public: des cartes truquées
Même s'il vous arrive parfois d'emprunter l'autocar (pour les vacances, une excursion,... ou pour aller manifester), avouez que vous ne savez pas grand chose sur ce secteur de transport collectif entièrement aux mains du privé. Nous avons rencontré quelques chauffeurs qui nous ont parlé de leurs conditions de travail.
Les entreprises privées de transport en commun possèdent des autocars et des autobus. La plus importante, en Flandre, possède 800 véhicules. Les autocars servent aux excursions ou au ramassage quotidien. Le ramassage concerne les écoliers ou les ouvriers en équipes. Par exemple: les cars Leroy (Tournai) acheminent trois fois par jour des ouvriers à VW Forest: on amène ceux qui vont commencer le travail et on reprend ceux qui ont terminé .
Travail en noir
Les chauffeurs ont un statut d'ouvrier. Ceux qui font les excursions et les longues distances (étranger) sont engagés à temps plein (forcément!). En théorie, ils ne peuvent rouler que 4 heures, prendre 2 heures de repos, rouler à nouveau 4 heures, puis prendre 8 heures de repos s'il n'y a qu'un seul chauffeur à bord. Tout cela est théorique car il est fréquent que des chauffeurs (qui doivent avoir à bord les disques tachygraphiques des 7 derniers jours) truquent les disques ou aient à bord plusieurs jeux de disques. Certains chauffeurs roulent parfois 12 heures par jour et ont de 300 à 400 heures supplémentaires à récupérer en fin d'année, le plus souvent payées en noir ou en nature (TV, voiture,...)
Les chauffeurs qui font du ramassage ont en général un contrat à temps partiel (20 heures) et n'ont pas droit aux indemnités en cas de chômage économique (vacances scolaires). Beaucoup seront licenciés fin juin pour être réengagés début septembre. L'avantage pour les entreprises est évident: on ne fait travailler les chauffeurs qu'aux heures de pointe et les heures complémentaires sont payées au tarif normal. De nombreux pensionnés travaillent comme chauffeurs à temps partiel. Comme ils ne peuvent officiellement travailler plus de 12 heures par semaine pour cumuler un salaire avec leur pension, certains font 40 heures par semaine en noir et sont "payés" en bons d'essence (déductibles des frais généraux de l'employeur, bien entendu!).
Une autre forme de travail en noir consiste à "louer" le car à un chauffeur salarié pour qu'il organise une excursion. Comme le chauffeur est censé travailler ainsi comme "indépendant", il n'y a pas de lois sociales à payer. C'est totalement illégal. Ainsi, la firme Lenoir (une firme d'autocars du Hainaut qui porte bien son nom) a dû renoncer à ce système après une inspection (900.000F d'amende) et l'instauration d'une délégation syndicale qui a notamment permis d'augmenter les salaires de 30F l'heure.
Le public est la vache à lait du privé
La privatisation rampante des services publics menée par le gouvernement est une aubaine pour les patrons. Ainsi, en Wallonie, les cars des Instituts Médico-pédagogiques appartenant aux pouvoirs publics sont en ruine car peu entretenus. Les entreprises d'autocars achètent des véhicules d'occasion en Suisse (où les cars de plus de 8 ans ne peuvent plus rouler) et les louent à la journée pour les transports IMP. Quand ces bus ont une vingtaine d'années de service et ne satisfont plus au contrôle technique, ils sont expédiés à Marseille où ils embarquent par dizaines pour l'Afrique. Là, ils sont entièrement démontés (la main-d'oeuvre est pour rien!): avec trois cars on en reconstituera un qui roulera encore bien une dizaine d'années.
D'autre part, de plus en plus d'autobus privés assurent en sous-traitance des lignes de bus des sociétés publiques de Wallonie (TEC) et de Flandre (De Lijn). Les chauffeurs n'ont bien entendu pas le statut d'agents des services publics.
Et c'est dans ces conditions que le ministre des Communications entend mettre en "compétitivité" les services publics de transport en commun (SNCB, TEC, De Lijn, STIB) avec les firmes privées. Comment voulez-vous que le service public soit "compétitif" puisque les cartes sont truquées: dans le privé une partie des salaires est payée en noir, la réglementation du travail n'est pas respectée, des profits plantureux sont réalisés en louant aux services publics des véhicules d'occasion.
L'Europe du transport
L'ouverture des frontières européennes donne aussi des idées à certains patrons du secteur: ils ouvrent des filiales en France ou en Espagne (où les salaires sont plus bas) pour engager sur place du personnel qui travaillera en Belgique dans le cadre de voyages à l'étranger (excursions de longue distance).
La politique de "libéralisation" en matière de transport risque donc de produire à court terme des conséquences catastrophiques: disparition progressives du secteur public, mise en danger de la sécurité des passagers, conditions de salaire et de travail à la baisse pour les chauffeurs du privé. La seule réponse du monde du travail face à cela doit être l'organisation d'un réseau syndical international qui regroupe les secteurs publics et privés et qui exerce un contrôle ouvrier sur les firmes de sous-traitance.
Guy Van Sinoy