Pourquoi le chômage continue-t-il à
s'étendre après 28 plans pour l'emploi?
Les responsables politique prétendent depuis des années que résorber le chômage constitue la principale de leurs préoccupations. Cependant, nous n'avons constaté aucune amélioration de la situation . Au contraire depuis 25 ans - disons depuis le début de la crise - le chômage a toujours progressé, avec de courtes pauses intermédiaires. En 1971, le taux de chômage en Belgique était de 2,5%. En 1995, il é tait de 16,5%. Depuis lors, il a peut-être légèrement diminué du fait principalement de l'application de mesures plus sévères d'exclusion et de la possibilité d'évacuer de manière souple les ch ômeurs âgés des statistiques.
D'où provient ce type de chômage tenace? Comment le combattre?
Depuis la Deuxième Guerre mondiale, la Belgique a connu trois années de récession avec une croissance négative: en 1975 (-1,5%), en 1981 (-1,5%), en 1993 (-1,4%). Chaque fois, cela a conduit à un doublement du ch& ocirc;mage. Une partie seulement de cette hausse du chômage a été par la suite compensée les années suivantes. De 1974 à 1984 le nombre de chômeurs est passé de 3% à 18%, suivi d'une baisse dans la période 1985/1990 (11,4%), et d'une nouvelle hausse jusqu'en 1994 (16,5%). Si l'on tient cependant compte des chômeurs âgés, des prépensionnés et des chômeurs interruptions de carrière, le taux de c hômage s'élevait à 20,4% en 1984 et à 22,4% dix ans plus tard. Ce dernier chiffre ne tient toutefois pas compte du nombre croissant d'exclus (63.825 en 1996 dont 36825 de manière définitive) ni du développem ent important du travail à temps partiel. (200.000 en 1975, 520.000 en 1995).
Selon la source, le chômage est imputé à des salaires trop élevés, au manque de flexibilité, à la réglementation trop rigide, à des facteurs démographiques, au manque de qualifica tion, à l'augmentation du nombre de femmes sur le marché du travail, etc. En résumé, d'une manière ou d'une autre, ce sont les travailleurs et leur famille - qu'ils travaillent ou qu'ils chôment - qui porteraient l a responsabilité du chômage. Cette fable grossière motive les innombrables plans d'emploi qui tentent de rétablir une situation anormale.
A première vue, on pourrait dire: "Qu'attendons-nous? Il y a trop de main-d'oeuvre, l'Europe compte à elle seule 18 millions de chômeurs officiels. A l'échelle mondiale, il y plutôt 820 millions de chôm eurs ou de sous-employés. Simultanément, 250 millions d'enfants travaillent à temps plein et sont dépossédés de leur enfance pour constituer une force de travail bon marché.
Les entreprises et les machines sont même en surnombre. Dans les pays capitalistes avancés, 20% de la capacité de production n'est pas utilisée en période de croissance, 40% en période de récession. D ans le "Tiers-Monde", 60 à 80% de la capacité de production reste sous-employée. Ceci n'est pas par nature la conséquence d'un manque de force de travail et encore moins de l'absence de besoins à satisfaire. Il existe pa rfois des problèmes temporaires (transport de matières premières, pénurie de pièces de rechange, etc.) mais la plupart du temps, la seule explication de ce phénomène est le manque d'acheteurs solvables.
Le capital existe en abondance. Il erre dans le monde à la recherche d'une destination rentable. En 1973, les opérations quotidiennes sur les marchés financiers se montaient à une fourchette allant de 10 à 20 mill iards de dollars ($). En 1995, elles se montaient à 1.300 milliards de $!
Toutes les conditions (force de travail, machines, entreprises et capitaux) sont donc présentes pour résoudre les grands problèmes de notre temps: le logement, l'enseignement, les transports publics, la pollution, etc. Nous pou rrions mettre fin à des carences sur le plan mondial qui dressent aujourd'hui les nations les unes contre les autres. Hélas, le capitalisme ne fonctionne pas ainsi!
Pourquoi n'y a-t-il pas de charbon? Parce qu'il y a trop de charbon!
Le capitalisme est un système chaotique dans lequel il n'y a pas de place pour la planification et la concertation commune sur un pied d'égalité. Jusqu'il y a 200 ans, à l'origine du capitalisme, chaque crise é ;tait la conséquence d'une pénurie: manque de blé, manque de force de travail, etc. Le capitalisme se distingue de tous les autres systèmes sociaux antérieurs par le fait que ses crises ne sont dues à des pé ;nuries, mais à des surplus. Beaucoup de lecteurs se souviendront de l'exemple des mineurs britanniques, lors de leur grève historique en 1984. Un gamin demanda à son père: "Pourquoi n'y a-t-il pas de charbon?""Parce je n'ai pas de travail" répondit le père. Le gamin tenta un deuxième essai: "Pourquoi n'as-tu pas de travail?" "Parce qu'il y a trop de charbon..." soupira le père.
Chaque capitaliste essaie de devancer ses concurrents en faisant développer sa production à meilleur compte: plus de rapidité et d'efficience. Chaque capitaliste essaie ainsi de ravir les clients de son concurrent. A terme, ils produisent tous ensemble plus que ne peut en absorber le marché, ce qui mène à des fermetures, à des licenciements, à des rationalisations en attendant que le stock soit écoulé et que l'on puisse se remett re au travail. Marx appelle cela un chômage conjoncturel, la conséquence d'une surchauffe temporaire de l'activité économique.
Le travailleur ne peut jamais consommer autant qu'il a produit.
Mais il y a plus. Le capitaliste rassemble les facteurs de production, c'est-à-dire les matières premières, les machines et la force de travail pour fabriquer un nouveau produit qui rapporte plus que l'ensemble du coû t des facteurs de production. Si ce n'était pas le cas, le capitaliste ferait mieux d'arrêter tout de suite. Il ne retire cependant pas son profit des matières premières, ni des bâtiments, ni des assurances, ni des emprunt s, ni des machines. Car pour ceux ces facteurs-là il doit payer le prix plein. Il ne trouvera pas de fournisseur de matières premières, ni d'assureur, ni de banque qui soient disposés à lui vendre des produits s'ils save nt que l'on peut tirer de leur produit plus de valeur que notre capitaliste est prêt à payer.
Le capitaliste doit donc tirer son profit ailleurs, notamment en organisant la journée de travail de façon à ce que le travailleurs preste plus longtemps que nécessaire pour la valeur de son salaire total, aussi bien son salaire directe que son salaire différé (charges sociales). Le travail non payé, ou plus-value, est de nouveau investi dans la production. Une autre partie, le bénéfice, disparaîtra dans la poche du capitaliste. L es travailleur ne reçoit donc jamais en salaire la valeur totale des marchandises qu'ils a produites. Il se peut toutefois qu'un capitaliste achète plus d'autos - et de meilleure qualité - qu'un travailleur, de plus belles maisons, un e TV plus coûteuse, etc. Mais il va de soi qu'une poignée de capitalistes réunis ne sont jamais à même d'acheter pour leur propre consommation toutes les marchandises que les travailleurs et leur famille ne peuvent acheter . Il y a donc de manière permanente dans le capitalisme une tendance à la sous-consommation ou encore à la surproduction.
Cela peut être rattrapé en vendant à crédit, en stimulant les exportations par l'intervention des pouvoirs publics ou encore en étranglant encore un peu plus les "Tiers-Monde". Mais au bout d'un certain temps, seul l'arrêt de la production, avec pour conséquence le chômage - peut rétablir l'équilibre.
La spéculation rapporte plus que l'enseignement
Dans une de ses récentes études, la Kredietbank (KB) arrive à la conclusion que "par des investissements, la rentabilité du capital baisse."Le service d'études de la KB a finalement découvert 150 ans après Marx la baisse tendancielle du taux de profit. Le taux de profit est le rapport entre le profit r& eacute;alisé et le capital mis en oeuvre. Comment cela fonctionne-t-il? Sous la pression de la concurrence, les capitalistes sont obligés de faire intervenir des machines de plus en plus performantes qui doivent être amorties en un lap s de temps de plus en plus court. Cela n'exige pas seulement des investissements fabuleux, mais cela mine en outre la rentabilité. Comme nous l'avons montré ci-dessus, le capitaliste ne tire son profit des machines, mais du travail non pay&e acute;.
Dès que le taux de profit ou la rentabilité baisse en dessous d'un certain niveau, le détenteur de capitaux a intérêt à placer son argent et à spéculer. C'est ce qui explique l'augmentation con sidérable des placements financiers bien que l'on manque d'argent pour répondre aux besoins les plus urgents de la population. Les banques belges ont consenti 900 milliards de prêts en Asie du Sud-Est et seulement 5 milliards &agrav e; Clabecq et quelques milliards pour l'enseignement: c'est trop demander. L'histoire nous apprend qu'une société dans laquelle de tels contradictions existent doit succomber sous ces contradictions.
L'unique façon par laquelle la bourgeoisie peut faire durer son combat mortel, c'est en rétablissant son taux de profit, en d'autres termes en augmentant la quantité de travail non payée. La bourgeoisie tente de r éaliser cela par plus de flexibilité, des salaires plus bas, le rabotage de la sécurité sociale, la baisse des charges sociales (le salaire différé), la diminution du nombre de ménages avec deux salaires, l a liquidation des droits syndicaux. Le problème, c'est que les concurrents font la même chose. Le pouvoir d'achat continue donc de baisser, ce qui entraîne le rétrécissement des marchés et en fin de compte une hauss e supplémentaire du chômage.
La crise est structurelle
Marx a constaté qu'un système social peut continuer à exister tant qu'il est à même de développer les forces productives (machines, force de travail). S'il n'en est plus capable, si les formes de propri& eacute;té et d'organisation du travail empêchent un développement ultérieur de la société, alors la forme de société est vouée à la disparition. Alors la lutte de classes vient au premie r plan. Elle peut se terminer de deux façons: soit la classe opprimée l'emporte et établit une nouvelle forme révolutionnaire de société, soit la classe dominante l'emporte en rétablissant sa domination gr& acirc;ce à une exploitation plus féroce des opprimés et tout peut continuer comme avant.
A la fin du 18e siècle, les structures féodales s'opposaient au développement de la production. Le capitalisme naissant avait besoin d'une classe de prolétaires libres mais sans possessions et d'états nationaux &e acute;tendus et unifiés. Les innombrables petits états de l'ancien régime, avec chacun leur propre système de taxation et leur propre armée entravaient la prospérité du capitalisme naissant. Par la Ré ;volution française, les structures féodales furent détruites et remplacées par de nouvelles structures capitalistes. Cela dura un certain temps avant que ces nouvelles structures ne soient consolidées, mais la fé odalité ne put jamais se remettre de ce coup fatal.
De la même façon, les rapports de propriété capitalistes et l'organisation de production se trouvèrent à la croisée des chemins avant la Deuxième Guerre mondiale. Un chôma ge structurel massif se développa. On inventa alors le processus de production de masse: le Fordisme. Il n'était cependant pas possible de l'appliquer à grande échelle car il y avait déjà surproduction et le pouvo ir d'achat était trop affaibli. La destruction massive de moyens de production - usines et machines - et la nécessité d'une reconstruction rapide après la Deuxième Guerre mondiale créèrent les conditions po ur que cela fût possible. La classe dominante pour se remettre en selle, mais elle eut pour cela besoin de recourir au fascisme et à la guerre.
Depuis 1974 le capitalisme se trouve à nouveau dans ce que les marxistes appellent une crise structurelle. En d'autres termes, la production, les possibilités scientifiques et techniques se heurtent de nouveau aux limites du capitalis me. Pour développer plus avant la société, la propriété privée des moyens de production et les états nationaux doivent être abolis. Les capitalistes sont conscients de ces limites. Ils essayent de sur monter la propriété privée des moyens de production par le crédit, en répandant des actions dans un large public, en payant les travailleurs sous des formes de participation. Ils tentent d'autre part de dépasser l es état nationaux en formant des zones de libre-échange (NAFTA, APEC, MERCOSUR, Union européenne,...)
Mais même à l'intérieur de ces zones, les intérêts des différents groupes nationaux se heurtent régulièrement. Alors que les capitalistes comprennent qu'ils doivent collaborer pour résist er à la crise, en même temps chaque capitaliste individuel sait que sa chance de survie sera plus grande si son concurrent disparaît. Bien que cela puisse paraître contradictoire, la crise s'extériorise surtout au sommet de la société, dans la division réciproque entre les stratèges de la bourgeoisie.
32 heures sans perte de salaire: une nécessité objective
De ce qui précède, le chômage paraît avoir moins à faire avec les coûts salariaux, avec la flexibilité, avec la formation et avec la démographie, comme on voudrait nous le faire croire. Au co ntraire, de par sa flexibilité importante dans l'organisation du travail, la Belgique est un pays où le coût du travail est le meilleur marché au monde, où les travailleurs n'ont jamais été aussi qualifi&eac ute;s. Et cependant le chômage ne cesse de grimper. Le chômage est dû à la concurrence, à une rentabilité en déclin et à la sous-consommation. En d'autres termes, les caractéristiques de base du capitalisme.
Ce capitalisme se trouve depuis 1974 dans une phase de dépression. Engels décrit la dépression comme une période étendue de stagnation économique et de régression qui va de pair avec un chômage massif. Il y ajoute que chaque mesure de la bourgeoisie semble uniquement approfondir et aggraver la crise. Les principales caractéristiques d'une dépression économique sont une politique déflatoire, un rétréciss ement des marchés, une stagnation de la productivité et un chômage structurel.
Les conséquences ne sont pas minces: de 1973 à 1992 30 lois programmes, plans d'austérité, plans de relance ont été adoptés en Belgique. Depuis 1992 Dehaene a imposé 950 milliards d'aust&eacut e;rité. Au cours de toute cette période, 28 plans pour l'emploi ont été appliqués. Mais le chômage continue de grimper. Il pourrait difficilement en être autrement: tous les plans étaient axés s ur la modération salariale, plus de flexibilité, des primes à l'embauche. En bref, des cadeaux aux capitalistes dans l'espoir que grâce à ces mesures ils embaucheraient. Dans les graphiques en annexe, on constate quels fu rent les effets. En résumé, on peut dire que les riches se sont encore plus enrichis et que les pauvres se sont appauvris, les emplois stables et relativement bien rémunérés ont fait place aux emplois à temps part iel et au travail en équipes. Nous devons cesser de nous interroger pour savoir quel est le moyen de résoudre le problème de l'emploi dans le cadre du capitalisme, car il n'y en a pas! Notre point de départ doit être: com ment préserver les travailleurs des griffes du chômage et de la pauvreté? La seule façon, comme Léon Trotsky l'écrivait en 1938 dans Le Programme de Transition, est - dans une période de dépres sion économique - de partager le travail disponible entre tous les travailleurs avec maintien du salaire hebdomadaire. Aujourd'hui, cela signifie l'introduction immédiate de la semaine de 32 heures sans perte de salaire, sans baisse des char ges sociales et avec embauche compensatoire.
Jospin: locomotive de la semaine des 35 heures sans perte de salaire?
Le premier ministre français a provoqué un certain remue-ménage quand il a annoncé une loi-cadre sur la semaine de 35 heures pour l'an 2000. Certains y voient une locomotive pour la diminution du temps de travail, d' autres ont maintenant un alibi pour donner libre cours à leurs illusions sur les gouvernement de "gauche" de France et d'Italie.
Jospin est bien forcé de concéder quelque chose à ses électeurs. En outre, il souhaite se concilier la collaboration des syndicats pour soutenir le gouvernement. Nous sommes cependant encore loin de la semaine de 35 heur es. D'abord, la loi-cadre ne sera pas d'application dans le secteur public ni dans les entreprises de moins de 20 travailleurs, soit dans le tiers des entreprises privées. Il faut de plus s'attendre à une modération salariale, et la r éduction du temps de travail sera négociée entreprise par entreprise en échange d'une plus grande flexibilité et de l'annualisation du temps de travail. Enfin, avant qu'elle ne soit d'application en l'an 2000, la loi ser a remplacée par une autre qui tiendra compte de la situation économique. La loi-cadre de Jospin ne contient pas la moindre garantie pour les travailleurs. Nous suspectons que cette loi-cadre soit la carotte proverbiale que Jospin agitera dev ant le nez des travailleurs pour les faire avancer vers plus de flexibilité.