Un entretien avec Maxime Steinberg

 

Autour du procès Papon

Ancien secrétaire général de la préfecture de Bordeaux sous le régime de Vichy, Maurice Papon a fait arrêter et transférer au camp de Drancy (France) 1.560 Juifs de nationalité française. La plupart périront dans les chambres à gaz d'Auschwitz. Le procès de Papon actuellement en cours soulève notamment la question de la mémoire, c'est-à-dire ce do nt on veut se souvenir aujourd'hui dans le rapport avec le passé. Nous avons eu un entretien avec Maxime Steinberg à ce sujet.

Maxime Steinberg: "Parmi l'unité territoriale d'Europe occidentale considérée par les nazis - les Pays-Bas, la Belgique et la France - ce dernier pays est le seul où l'extrême-droite a été au pouvoir. Or, la police nazie (la SS) considérait que la France était le dernier bastion du judaïsme. Juste avant la guerre 300.0000 Juifs vivaient en Fran ce, 65.000 en Belgique et 140.000 aux Pays-Bas. Au cours de l'exode de 1940, près de 10.000 Juifs de Belgique vont fuir en France. Etant donné que le code de nationalité française repose sur le principe du droit du sol, 56% des Juifs de France étaient de nationalité française. En Belgique, où le code de la nationalité repose sur le droit du sang, les Juifs de nationalité belge constituaient une infime minorité: il y avait plus de 40 nationalités parmi les Juifs de Belgique. Quand on examine le résultat, on constate que 75.000 Juifs de France vont être déportés (1 sur 4), 25.000 le seront en Belgique (44%) et 105.000 aux Pays-Bas (80%). Autrement dit une politique d'extrême-droite est d'autant plus efficace qu'elle est appliquée par des gens qui ne sont pas d'extrême-droite."

"En France, le régime de Vichy avait instauré un antisémitisme d'État le 4 octobre 1940. La veille, une autre loi avait été adoptée et prévoyait l'internement dans des camps des "étrangers en surnombre dans l'activité économique". Ce nationalisme français d'abord xénophobe et ensuite antisémite va se lire dans les chiffres de la solution finale: la grande masse des Juifs déportés de France ne seront pas de nationalité française. Pour mettre en oeuvre leur solution finale à l'Ouest, les nazis vont prendre en compte les susceptibilités xénophobes des sociétés d'où ils vont extirper les Juifs. Lorsque les nazis demandent l'arrestation d'un quota de 45.000 Juifs, Pierre Laval - ministre de l'Intérieur du gouvernement de Vichy - proposera qu'on s'en tienne au Juifs étrangers afin d'éviter l'arrestation de citoyens français, même juifs, par la police française. Pour atteindre le quota de 45.000 il demandera que l'on arrête les femmes et les enfants juifs étrangers (textuellement que l'on emporte "cette racaille"), alors que le prétexte invoqué pour déporter les Juifs était de les "mettre au travail". Ce n'est qu'en 1943 que les arrestations de Juifs français se dérouleront. Dans ce sens, l'arrestation de Juifs français par Papon aura valeur de test auprès des nazis pour savoir jusqu'où ils peuvent compter sur la collaboration de l'État français."

"Dans toute cette tragédie, il faut comprendre qu'il a trois pôles qui ne sont pas monolithiques: l'exécuteur (les militaires allemands, la SS), la victime (les Juifs) et le spectateur (les administrations, les forces politiques légales ou illégales, la population). Il faut savoir que pour la Belgique et le nord de la France il n'y avait qu'une vingtaine d'officiers et de sous-officiers SS qui avaient la compétence pour déporter 25.000 Juifs. La déportation massive des Juifs n'a été possible que grâce à la collaboration de l'administration."

"En Belgique, la police communale anversoise placée sous l'autorité du bourgmestre CVP Delwaide arrêtera de 3 à 4.000 Juifs le 15 et le 28 août 1942. Alors que Papon a fait arrêter 2% des Juifs déportés de France, la police anversoise arrête 15% des Juifs déportés de Belgique. Après la guerre , personne ne sera poursuivi pour ces crimes en Belgique. Delwaide, qui deviendra un grand personnage (député, échevin du port d'Anvers) prétextera qu'il était absent lors de l'action policière et qu'il n'a donc pas mis sa police à la disposition de l'occupant. Ce plaidoyer n'évacue toutefois pas la responsabilité politique du bourgmestre d'Anvers. Le signal de la bonne volonté des autorités anversoises avait été donné lors de la distribution par l'administration communale de l'étoile jaune. A Bruxelles, les bourgmestres avaient refusé de distribuer cette étoile qui était à la fois une mesure policière (on rend les Juifs "visibles") et d'exclusion de la vie sociale, administrative et économique. Aucun bourgmestre bruxellois n'avait été sanctionné. Lors de la rafle à Bruxelles dans le quartier de la gare du Midi, les autorités allemandes ne pourront faire appel à la police bruxelloise. Résultat: il n'y aura que 756 Juifs arrêtés.+

"Les évêques de France ont reconnu récemment que le silence de l'Église sous Vichy était une faute quoique cetains évêques aient fait entendre leur désapprobation à l'époque. En Belgique, l'Église - qui est une autorité morale: le cardinal Van Roey avait appelé la population belge &a grave; s'unir autour de Léopold III - est restée totalement muette à l'époque et le reste aujourd'hui. En Allemagne, la mémoire assume difficilement la période nazie. En Suisse et en France le problème est maintenant posé. En Belgique, c'est toujours le silence radio. Ceci ne renvoie pas uniquement au passé. Le fait que les génocidaires du Rwanda circulent en liberté dans notre pays est révélateur à ce sujet.

Propos recueillis par Guy Van Sinoy

 



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