par Geert Seynaeve L'Alliance de Laurent Kabila doit relever un défi gigantesque car Mobutu a laissé un pays en ruine. De 1965 à 1990 le Produit intérieur Brut (PIB) par habitant a baissé en moyenne de 2,2% par an. En
1991, le remboursement de la dette extérieure de 10 milliards de $ (141% du PIB) a absorbé 60% des dépenses publiques, contre moins de 2% pour l'enseignement et la santé. Qui est responsable? Depuis septembre 1960, la Belgique a imposé au Congo un régime néocolonial sous la forme d'une dictature militaire avec des aspects bonapartistes(1). Les structures socio-économiques sont celles d'un
capitalisme dépendant et bancal. La ville de Mbuji-Mayi donne une idée de la situation: chaque semaine, on y produit des diamants pour une valeur de 450 millions de FB, mais la ville n'a ni eau potable, ni égout, ni
électricité, ni réseau téléphonique, ni hôpital, très peu de routes asphaltées et une seule école qui fonctionne à peine. Seule la transformation radicale des structures sociales peut of
frir une issue. Maintenant que Mobutu a été chassé, la presse bourgeoise fait des estimations sur sa fortune accumulée par des malversations. Cela permet de relativiser les crimes de l'impérialisme, tout en chargeant tous les maux
sur son homme de paille. Des royaumes africains, à l'Etat indépendant du Congo (1885/1908) Au début de notre ère sont apparus les royaumes centrafricains des Bakongos, des Balundas, des Balubas et plus tard des Azandes, des Bakubas et des Mangbetus. Le commerce international, surtout de l'or et du fer, ont permis
l'apparition de la propriété privée et des corvées collectives non rémunérées pour les chefs des tribus conquérantes qui se sont érigés en classe dominante. Les communautés
villageoises sont cependant restées des foyers d'autogestion primitive et de traditions démocratiques. Le capitalisme mercantile européen a interrompu et désarticulé cette évolution. Les royaumes Bakongos, Balundas et Mbundas ont prospéré grâce au commerce de l'ivoire, des métaux et surtout au
trafic des esclaves qui a persisté jusqu'à la fin du 19e siècle et a eu un effet dévastateur sur les communautés tribales traditionnelles. En Europe, le capitalisme industriel a progressivement donné naissance au capital financier monopoliste, qui a inauguré à partir de 1875 l'ère de l'impérialisme. Léopold II, qui reprochait aux bourgeois de
Belgique leur mentalité d'épicier, s'est lancé dans cette course coloniale. Prétextant la lutte contre l'esclavagisme, il a poussé l'explorateur Stanley à ouvrir le bassin du Congo. Sur base de 450 "
traités" avec des chefs indigènes, la Conférence de Berlin de 1884-85 a reconnu Léopold II comme souverain à titre personnel de l'État indépendant du Congo. Le Congo de Léopold II s'est forgé une réputation internationale de voracité brutale: pillage de l'ivoire et du caoutchouc sauvage, travaux forcés, impôts en nature. Le non-respect des quotas de livraison
était sanctionné par le massacre des habitants et la mutilation des femmes et des enfants (mains ou pieds coupés). Des milliers de congolais sont morts pour construire le chemin de fer de Matadi à Léopoldville. La fortun
e
de Léopold II a été amassée avec le sang des 3 millions de congolais morts de 1885 à 1907. Léopold II a posé les fondations de l'ordre colonial: création de la Force publique (1888), incorporation des missions (convention avec le Vatican en 1906). Des banquiers tels Lambert et Nagelmackers ont profité des
emprunts que Léopold II a fait sur le compte de l'État du Congo pour réaliser des constructions prestigieuses à Bruxelles, Anvers et Ostende. Le Congo belge (1908-1960) En 1908 la cession du Congo par Léopold II à la Belgique en a fait officiellement une colonie, dont la colonne vertébrale était l'administration, les missions et les compagnies coloniales. L'introduction du capitalisme au Congo n'a pas produit le même développement historique qu'en Europe au 19e siècle, mais des effets contradictoires. L'organisation des soins de santé et de l'enseignement étaient un progrès. Mais les rapports de production précapitalistes ont été pervertis: recours aux cultures obligatoires, aux corvées, à
l'usure. Jusqu'à nos jours, des enclaves de modernité sont entourées d'un océan d'agriculture de subsistance, de loyautés claniques, de superstitions, etc. En dernière instance, l'Église et l'État ont servi les intérêts des trusts coloniaux. Un flot de richesses a coulé du Congo vers la Belgique. Le capital financier belge a fait fortune grâce aux
matières premières congolaises et à l'exportation de produits manufacturés. La croissance économique du Congo belge ne s'est pas faite selon les besoins de la population, mais selon ceux du capital étranger qui n'avait aucun intérêt à développer un marché intérieur et
une industrie transformatrice de la production agricole et minière. Tous les investissements, l'infrastructure routière, ferroviaire et portuaire ont servi à l'exportation de minerais et des récoltes des plantations. A la fin des années 50, les 115.000 Européens formaient la couche dominante au Congo belge (plus de 10.000 fonctionnaires, 6.000 missionnaires, 9.300 colons blancs et leur famille). Les 3/4 des 13 millions d'Africains vivaient d'une
agriculture primitive villageoise. La propriété privée de la terre leur était interdite. En 1956, 22% du revenu national allaient aux 25.000 salariés blancs, 24% allaient à 1,2 million de salariés congolais
et 28% aux 10 millions de paysans. A la veille de l'indépendance la Société générale, la Banque de Bruxelles et le groupe Empain contrôlaient les 3/4 de l'économie congolaise. L'enseignement général, monopole des missions jusqu'en 1954 et dans une des langues locales (!), était surtout un dressage à l'exécution de tâches simples et à la soumission à l'autorité
du Blanc. En 1960, il n'y avait que 15 universitaires congolais, aucun médecin, ni ingénieur, ...mais 500 prêtres congolais! L'apartheid régnait dans la vie publique. Les congolais ne jouissaient d'aucun droit politique ni
démocratique. Toute résistance, souvent exprimée une forme religieuse et messianique, était férocement réprimée. L'indépendance et le néocolonialisme A la fin des années 50, l'élite noire(2) a créé des partis politiques et la population pauvre est descendue dans la rue. Après la révolte de janvier 1959, le pouvoir colonial a
préféré transférer l'administration le plus vite que possible aux Congolais. Ce "pari congolais" consistait à garder la mainmise sur les richesses tout en accordant une indépendance formelle. Un noyau de na
tionalistes
conséquents, autour de Patrice Lumumba a lutté, avec le soutien de la majorité des Congolais contre cette domination étrangère indirecte. Une vaste offensive néocoloniale, (envoi de plus que 10.000 soldats belges), la capitulation de dirigeants comme Kasa-vubu, la sécession du Katanga et du Sud-Kasaï, l'intervention militaire de l'ONU, le coup d'État de
Mobutu en septembre 1960 et l'assassinat de Lumumba ainsi que d'autres nationalistes ont brisé cette première lutte de libération nationale. Une deuxième intervention militaire dirigée par Washington, Bruxelles a réprimé dans le sang la deuxième insurrection nationaliste de 1964 (Pierre Mulele au Kwilu et le Comité national de Libération
à l'Est). Après avoir écrasé toute opposition organisée, le deuxième coup d'État de Mobutu en 1965 était la consécration du régime néocolonial. Mobutu régnait par
décret (interdiction de tous les partis, mise hors jeu du parlement). Mobutu a neutralisé toute opposition par une combinaison habile de répression, de corruption et de populisme. Des polices rivales semaient la terreur. En pér
iode pro
spère, la démagogie nationaliste et la "zaïrisation" (distribution de postes administratifs lucratifs), a permis de diviser pour régner. Pendant des années, cette bourgeoisie parasite zaïroise a servi
l'impérialisme, tout en pillant les caisses de l'État et en prenant au passage des "commissions" sur les contrats des firmes étrangers. L'économie congolaise continuait à dépendre de l'exportation des
matières premières par des multinationales et des fluctuations du marché mondial. De plus, le Mobutisme a été un allié politique pour les opérations occidentales contre-révolutionnaires dans les pays
voisins
(Angola, Tchad). La récession économique mondiale a réduit la marge de manoeuvre de Mobutu, tandis que le pillage continuait. En 1979, 13 parlementaires ont créé l'Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS)
.
Des ex-ministres comme Nguza et Mungul Diaka ont offert leur services aux grandes puissances. Le Fonds monétaire international (FMI) et les banques ont imposé des coupes budgétaires à partir de 1976. En imprimant des billets de banque sans valeur, Mobutu a provoqué une hyper inflation (6.063% en 1994!)
qui, combinée avec la limitation des importations et la dégradation de l'infrastructure et des services publics, a provoqué le chaos économique. La perte considérable de leurs revenus, a poussé les salariés
,
y compris les soldats, vers une activité économique informelle. En 1993, les exportations ne représentaient plus qu'à peine 1,2 milliards de $. 90% de la production d'or passait par la contrebande. De 1989 à 1993, la production des mineurs de la Gécamines a chuté de 90% pour
le cuivre, de 50% pour le cobalt et de 60% pour le zinc. Les États représentant les plus grands investisseurs au Zaïre (Belgique: 240 milliards de FB, USA: 60 milliards, Allemagne: 24 milliards, France: 6 milliards) en ont conclu qu'il fallait "réformer" le mobutisme.
L'arrêt de tout aide militaire et économique, décidée par Washington, Paris et Bruxelles en 1990 était un moyen de pression. Une année plus tard le FMI refusait des emprunts et excluait le Zaïre en 1994. Mobutu a répondu par la proclamation spectaculaire en avril 1990 d'une période de transition. En août 1991 Mobutu patronait, avec le soutien occidental une Conférence nationale souveraine qui devait aboutir à une
autre constitution et un parlement (HCR), présidé par Mgr Monsengwo. Les 2.840 "représentants" autoproclamés et grassement payés l'ont transformé en lieu de bavardages. Mobutu a tenté de se rendre indispensable pour l'ordre néocolonial en soutenant Paris lors du sauvetage des débris de la dictature rwandaise de Habyarimana. Il a réussi à diviser l'opposition radicale et à
fusionner le parlement du parti unique avec la conférence nationale (HCR/PT). Alors que les puissances occidentales envisageaient un lent renouvellement du régime à travers des élections prévues pour juillet 1997,
l'insurrection dirigée par l'AFDL en octobre 1996 allait libérer le pays en quelques mois et abattre une tyrannie haïe par le peuple. _____________________________ (1) A la manière de Napoléon Bonaparte, en France au 19e siècle, Mobutu "père de la nation", prétendait être l'arbitre au-dessus des classes sociales.) (2) "Les évolués", disait-on à l'époque...CONGO/ZAIRE
le calvaire d'un pays néocolonial