Le nouveau ministre de l'enseignement supérieur en Communauté française, William Ancion (PSC) s'est livré il y a quelques semaines à des déclarations fracassantes et imprudentes sur l'avenir de l'enseignement supérieur(1). Nous avons rencontré Oliver Schneider, membre du BEA-Interfac (ULB) et de la FEF (Fédération des Étudiants francophones) à ce sujet.
Le Militant: Que faut-il penser de ces déclarations?
Oliver Schneider: "La vision de l'enseignement supérieur du ministre n'est pas surprenante. Les délégués étudiants côtoyant tous les jours les milieux de l'enseignement supérieur pressentaient le projet du gouvernement. Je ne suis pas de ceux qui croient que toutes les mesures prises dans l'enseignement supérieur soient uniquement budgétaires. Il y a un projet d'enseignement derrière tout cela.
Le fait que William Ancion l'ait dit clairement va permettre à des étudiants moins investis que nous d'avoir une idée globale de ce que la bourgeoisie nous réserve comme enseignement. Aujourd'hui, on licencie des profs, on impose un numerus clausus en médecine, on limite les kinés et les vétérinaires, on instaure des tests d'aptitude en droit. Mais l'ensemble des étudiants n'est pas prête à fournir une mobilisation importante face à ces petites mesures.
D'ici 1999, les responsables politiques veulent encore faire 6 milliards d'économies. Cela conduira à une privatisation importante de l'enseignement supérieur. Seuls pourront accéder à cet enseignement ceux qui en auront les moyens car les étudiants devront financer eux-mêmes leurs études, même si on met en place un système de bourses pour la façade.
Pour la FEF, il est important de mobiliser sur les déclarations d'Ancion car cela permettra de replacer chaque petite mesure dans le cadre général."
LM: "Dans les déclarations d'Ancion, on relève: une refonte du système des bourses, l'augmentation du minerval, le financement par enveloppes, l'idée que l'enseignement supérieur ne peut être gratuit. Qu'est-ce qui te semble le plus grave dans ce catalogue de mesures?"
O.S.: "Le plus grave est la privatisation de l'enseignement. Toutes ces mesures que tu énumères résument le désengagement de l'État dans le financement de l'enseignement. La stratégie est diabolique car Ancion ne fera pas lui-même le sale boulot. La nouvelle loi de financement lâchera probablement le lien entre le nombre d'étudiants et les subsides. Les universités recevront une enveloppe fixe et organiserons ensuite la sémection à l'entrée.
Cette loi de financement sera sans doute difficile à expliquer. On a vu, à Clabecq par exemple, comme il était difficile pour la délégation syndicale d'expliquer à travers les médias tous les pièges cachés du protocole d'accord soumis au référendum le 6 mai dernier. Qu'est-ce que cela va être le jour où nous devrons expliquer que tel coefficient de financement sera totalement défavorable ?
Pour la FEF, la question est: qu'est-ce qu'on veut comme enseignement? Nous sommes pour le financement public de l'enseignement via l'impôt progressif. La question est aussi de prendre en compte les revenus du capital dans le financement des dépenses publiques."
LM: "Quelles sont les réactions de la FEF? Comment se porte le mouvement étudiant?"
O.S.: "La récente élection d'Emily Hoyos (ULB) à la présidence de la FEF marque un tournant. La FEF veut remettre l'association au service des étudiants et de leurs luttes. Symboliquement, cela s'est traduit par une motion de soutien aux travailleurs de Clabecq votée à l'unanimité. Ensuite, nous avons eu un débat approfondi sur les déclarations d'Ancion. Au conseil fédéral, la FEF demandera à toutes les écoles de la Communauté française de réunir à la rentrée les étudiants en assemblée générale, d'informer, de discuter et de prendre position sur ce que l'on va construire. C'est tout un projet de société qui derrière le texte d'Ancion. J'ignore ce que sera la réaction à la base, mais j'espère que cela débouchera sur un rapport de forces qui fera reculer la Communauté française."
LM: "Est-ce que la FEF compte se tourner vers le monde du travail pour avoir son soutien?"
O.S.: "La plupart des délégués prennent conscience que pendant un certain temps, la FEF s'est contentée d'être un mouvement corporatiste. Nous sommes conscients d'être de plus en plus les délégués d'étudiants aisés, car de moins en moins d'enfants d'ouvriers ou d'étudiants étrangers accèdent à l'université. Quelque part, je me sens aussi responsable de tous ces gens qui n'ont pas pu y accéder. Il faut bien relire la fin du communiqué de la FEF sur la nécessité de tout mettre en oeuvre pour réaliser l'unité avec le monde du travail. L'appel de D'Orazio a été entendu par beaucoup de délégués étudiants: ce sont les travailleurs qui financent l'enseignement alors que leurs enfants en sont exclus! Pour nous, se battre pour l'élargissement de l'accès à l'enseignement supérieur, contre les projets développés par Ancion, c'est se battre pour un enseignement au service des enfants des travailleurs. C'est radicalement nouveau. On n'aurait jamais parlé de cela à la FEF il y a deux ans."
Propos recueillis par Guy Van Sinoy
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(1) "Je pense qu'il faudra bien aborder d'une manière ou l'autre la question de la liberté d'accès à l'enseignement supérieur. En période de vaches maigres, peut-on encore se permettre ce luxe?" (...) "Dans le supérieur, on peut se poser la question de savoir si l'on peut se permettre de continuer à dispenser gratuitement un enseignement supérieur accessible à tous." (...) "Je souh aite dire aux étudiants: si vous échouez, vous payez pour recommencer votre année." (Extraits des déclarations de William Ancion à La Libre Belgique du 26/4/1997).