Electrabel
"L'Europe dont on nous parle tant
est avant tout celle de l'argent"|
Une interview de Jean Marie Piersotte, secrétaire national de la CNE |
Le mercredi 31 janvier, Electrabel, filiale (à 40%, via Tractebel) du groupe financier français Lyonnaise des Eaux, a présenté aux différents conseils d'entreprise de la société un plan de restructuration qui implique la perte de 2.000 emplois sur 15.000. Nous avons interrogé à ce sujet, Jean-Marie Piersotte, secrétaire national de la Centrale nationale des Employés (CSC) pour le secteur gaz et électricité.
- Le Militant: Quelle est la position de la CNE face aux déclarations de la direction qui présente cette restructuration comme une nécessité pour faire face à la libéralisation du marché?
- Jean-Marie Piersotte: "En premier lieu, nous pensons que le motif invoqué (la libéralisation des marchés) est, du point de vue de la direction, un excellent prétexte qui tombe à pic pour justifier des pertes d'emploi qu'elle avait de toute manière prévues de longue date afin d'accroître les profits.
En deuxième lieu, il faut rappeler qu'une convention de garantie d'emploi a été signée en 1962 pour le secteur du gaz et de l'électricité, et que le patronat cherche un prétexte pour se défaire de ses obligations en cette matière. Je rappelle aussi que nous sommes dans un secteur qui dégage des super bénéfices grâce à la collectivité (1).
Enfin, en 1997, nous avons mené une longue bataille de 7 mois et de demi (quelque 600 actions de grève sous des formes diverses) en faveur de la diminution du temps de travail sans perte de salaire. Si on appliquait cette diminution du temps de travail, il n'y aurait aujourd'hui aucune perte d'emploi. Il faut savoir qu'aujourd'hui il y a près de 300.000 heures supplémentaires prestées qui ne sont pas récupérées."
- L.M.: Peut-on parler d'une dégradation perceptible des conditions de travail?
- J-M. P.: "Comme dans pas mal d'entreprises nous sommes confrontés au recours croissant à la sous-traitance. Certaines activités, telles que les call centers, sont confiées à des filiales qui ne dépendent pas de la commission paritaire et où les conditions de travail et de rémunération sont bien en dessous de celles en vigueur chez Electrabel.
Comme ailleurs aussi, nous subissons des situations telles que: l’augmentation de la productivité, le stress, la peur de perdre son emploi. Récemment, nous avons connu quatre tentatives de suicide parmi le personnel de la centrale nucléaire de Tihange. Sur ces quatre tentatives, deux malheureusement ont abouti, dont une sur le lieu de travail."
- L.M.: Le point de vue de la CNE sur la nécessité de refuser les pertes d'emploi est-il partagé par les autres centrales syndicales? (2)
- J-M. P.: "Aujourd'hui je pense qu'il n'y a pas de désaccord entre syndicats à ce sujet. Nous travaillons actuellement à préparer la mobilisation en front commun et nous avons mené une première action de sensibilisation en faisant monter sur Bruxelles 200 militants lors de la réunion de la commission paritaire du 15 février."
- L.M.: Plusieurs secteurs des services publics ou d'entreprises publiques sont aujourd'hui dans le tourbillon des restructurations: La Poste, la SNCB, Belgacom, sans compter la Sabena qui a été privatisée mais qui était encore un parastatal il n'y a pas si longtemps. Ne penses-tu pas que le moment serait favorable pour mener une lutte ensemble de tous les secteurs?
- J-M. P.: "Ce serait assurément une bonne chose, mais je crois que là nos camarades de la CGSP-Gazelco sont peut-être mieux placés que nous car la CNE a peu de contacts avec les centrales du secteur public."
- L.M.: L'offensive menée dans ces secteurs par les décideurs politiques et par les patrons se fait au nom de la nécessité d'être compétitif face à l'ouverture des marchés. Cette année plusieurs sommets européens auront d'ailleurs lieu en Belgique. Quel est ton avis sur ce sujet? Que peut-on faire?
- J-M. P.: "L'Europe dont on nous parle tant est avant tout conçue comme une Europe de l'argent. Rien n'a été prévu sur le plan social. Je suis d’ailleurs intervenu à plusieurs reprises pour souligner la responsabilité écrasante des hommes politiques sur l'extraordinaire vide social sur le plan européen.
Il importe donc de réagir si nous ne voulons pas à terme nous retrouver dans les mêmes conditions de travail que les travailleurs du Tiers-Monde. Cette année, comme les sommets se dérouleront en Belgique, nous serons sans doute parmi les organisateurs d'une grande manifestation syndicale. Le tout est cependant de bien définir un objectif concret."
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(1) 250 milliards depuis 1990, date de création de la société(Ndlr).
(2) En 1997 la CNE et la CGSP-Gazelco avaient mené la lutte pour la réduction du temps de travail. La CGSLB (libérale) et la FEG (Fédération de l'Électricité et du Gaz, une branche de la CSC/Chimie à laquelle sont affiliés les travailleurs CSC d'Electrabel en Flandre) s'étaient tenus à l'écart du combat (Ndlr).
Electrabel
Chaque jour un super Lotto
Electrabel a déclaré (*) pour l'année 1999 un bénéfice après impôts de 33,7 milliards de FB. Divisé par 365 jours, cela représente 92.328.767FB net d'impôts par jour! Un super Lotto quotidien. Ce pactole est payé par la collectivité. La Belgique est un des pays d'Europe où le tarif pour les particuliers est le plus élevé. En outre, moins on consomme plus on paie. Ainsi, Sibelgaz facture 4,16F le kWh pour une puissance égale ou supérieure à 36 kVA (gros consommateurs); 6,07F le kWh pour une puissance à partir de 6 kVA (beaucoup de ménages sont dans cette tranche tarifaire); 9,18F le kWh pour une puissance égale ou inférieure à 6 kVA et une consommation inférieure à 2.500 kWh (les petits consommateurs). Le petit paie donc pour le gros. Mais attention! Tout ceci ne concerne que les tarifs basse tension pour les particuliers. Autrement dit, Electrabel réalise un bénéfice net de plus de 90 millions par jour, mais les tarifs élevés imposés aux petits consommateurs (qui n'ont pas le choix) permettent d'offrir des tarifs meilleur marché aux entreprises.
Enfin, si l'on divise le bénéfice annuel d'Electrabel (33,7 milliards) par le nombre de travailleurs (15.700), cela représente plus de 2 millions de bénéfice net par an par travailleur! La réduction du temps de travail sans perte de salaire, qui permettrait de sauver tous les emplois, ne représente qu'une goutte d'eau face aux bénéfices engrangés.
Voir le site http://www.electrabel.be