La faillite de la Sabena est un des plus grands désastres social de l’histoire du pays. Il évoque la fermeture des charbonnages des années 60 et le démantèlement de la sidérurgie des années 80. Si l’on prend en compte les soustraitants et les fournisseurs, ce sont des dizaines de milliers d’emplois en danger.
par Guy Van Sinoy
Cette faillite retentissante est aussi un missile nucléaire sur le gouvernement arc-en-ciel à un mois du sommet de Laeken, alors que la Belgique assure la présidence de l’Union européenne. Rik Daems, ministre des privatisations, mériterait d’être appelé le ministre des faillites!
Les propos de Guy Verhofstadt au lendemain de la faillite sont d’un cy-nisme inouïe. En cédant 49% des actions de la Sabena à Swissair les gouvernements précédents avaient laissé entrer le loup dans la bergerie. En lais-sant pourrir le dossier, Verhofstadt n’a guère fait mieux. Au lieu de reconnaître la débâcle de sa politique de privatisa-tion des services publics, Verhofstadt se pavane en prétendant que la nou-velle société aura plus de chances de s’en sortir car elle sera intégralement aux mains du privé! En attendant le coût social de la fermeture sera à char-ge de la collectivité.
Mais la forfanterie du premier ministre est de la poudre aux yeux. Son gouvernement n’a été sauvé in extremis que grâce à l’intervention de la fine fleur du capitalisme belge, Davignon et Lippens, qui ont récolté dans leur entourage les quelques milliards nécessaires au décollage d’une nouvelle société aérienne. En échange le ministre des Finances Reynders ne sera pas trop pointilleux sur les dossiers fiscaux litigieux des groupes financiers qui ont sauvé la peau du gouvernement.
Mais Verhofstadt n’aurait jamais pu réussir son opération de passe sans la collaboration active des dirigeants syndicaux. Les permanents syndicaux de la Sabena n’ont rien fait pour organiser la lutte. Au contraire, ils ont dénoncé l’action des pilotes qui s’étaient portés à la pointe du combat. Ils se sont contentés de protestations verbales quand les tribunaux ont imposés des astreintes astronomiques au personnel s’il ne reprenait pas le travail.
Le plan social "négocié" par les secrétaires syndicaux est une honte. Cer-taines catégories de personnel toucheront moins que ce qui est prévu par loi en cas de licenciement ordinaire. Les secrétaires syndicaux n’ont même pas osé présenter le plan "social" devant une assemblée générale des travailleurs. Le 9 novembre, alors que le per-sonnel de la Sabena était encore assommé par l’annonce de la faillite et que les actions de lutte se déroulaient, Freddy Tack (secrétaire CGSP) affirmait "Pour ma part je veux faire démarrer la nouvelle compagnie le plus vite possible pour éviter que le nombre de chômeurs grossisse encore" (La Libre Belgique, 10/11).
On annonce déjà que les baisses de salaire et les hausses de productivité réduiront le coût salarial de 34% pour les pilotes et de 40% pour le personnel de cabine. Est ce possible sans l’aval des responsables syndicaux?
Un syndicat qui se respecte aurait d’abord indiqué qui sont les responsables: les gouvernements successifs qui ont permis que Swissair dévalise la Sabena. Il aurait ensuite avancé un calendrier de luttes pour défendre bec et ongle chaque emploi. Il aurait enfin mis en avant la revendication d’une renationalisation de la compagnie aérienne.
En soi ce programme n’aurait rien eu de révolutionnaire. En 1945 la CGSP exigeait la mise sous statut public de tous les services et des secteurs clés. Dans les années 70, Debunne, président de la FGTB à l’époque, revendiquait un "holding public aussi puissant que le Société Générale". L’abîme entre ces revendications et l’attitude des leaders syndicaux d’aujourd’hui montre tragiquement la dégénérescence accélérée qui frappe le sommet syndical. Si l’on ne donne pas un solide coup de barre à gauche dans le mouvement syndical de nouvelles catastrophes sociales s’abattront à nouveau.