Le monde paye un lourd tribut à la guerre des Etats-Unis

L’encre de cet article n’était pas encore sèche que l’Alliance du Nord passait à l’offensive et s’emparait de Kaboul. Cela faisait des semaines que l’appareil militaire trépignait d’impatience devant la maigreur des résultats et que les unités d’élite accumulaient les échecs (comme l’attaque contre la maison du mollah Omar). Enfin une “bonne nouvelle”! Quand nous disons “bonne nouvelle”, c’est une façon de parler: nous essayons de brosser le tableau de la situation en première page. On lira donc ci-dessous des choses qui se sont déjà réalisées. Le fait que les USA aient été “surpris” tant par la résistance des Talibans que par la marche de l’Alliance du Nord témoigne d’un manque de perspicacité de leur part. Cette guerre va une fois de plus démontrer l’impuissance de l’impérialisme à résoudre les problèmes de l’humanité.

par Anja Deschoemacker

Les Etats-Unis se disent «surpris» par l’opposition acharnée de la part des trou-pes des Talibans. Que s’étaient-ils donc imaginé? Ils doutent de plus en plus de l’opportunité d’y envoyer des troupes terrestres en grand nombre, tandis qu’ils utilisent l’Alliance du Nord (AN) comme chair à canon.

Vu qu’ils n’ont pas confiance en elle non plus (l’AN a par exemple de bonnes relations avec la Russie), ils ne lui offrent qu’un soutien limité. Ils ne vont pas per-mettre à l’AN de s’emparer de tout le territoire avant la formation d’un «gou-vernement transitoire» où cohabiteraient l’AN et des transfuges des Talibans et avant d’avoir trouvé pour l’ex-roi une place dans un régime fantoche qui danse comme Washington siffle.

La raison n’en est pas l’horrible CV de l’AN - despotisme, corruption et viola-tions des droits humains - dans les régions qu’ils contrôlent (n’oublions pas que la majorité de la population a même accepté les Talibans comme un moindre mal!), mais la crainte que l’AN manque d’assise dans la population du fait qu’elle est composée de minorités nationales.

Une deuxième raison est qu’il faut tenir compte des intérêts des principaux participants à la coalition - par exemple, la Russie veut certes la chute du régime des Talibans, mais elle veut aussi éviter que les Etats-Unis ne restent indéfi-niment dans la région.

Les Etats-Unis avaient pensé que les Talibans perdraient rapidement le soutien de la population. Une erreur qu’ils avaient déjà commise en Serbie. Les Etats-Unis sont tellement cyniques qu’ils pensaient que quelques paquets alimentaires suffiraient à faire basculer la population du coté de ceux qui les bombardent.

Entretemps, les bombes à fragmenta-tion ont déjà atteint des centaines de civils («dommages collatéraux» ga-rantis!) et les «bombes intelligentes» ont déjà frappé un dépôt de la Croix-Rouge à deux reprises, un hôpital , une mos-quée,...

Une énorme vague de réfugiés s’est mise en route et la situation des réfugiés a dramatiquement empiré. A la frontière du Pakistan, ils se heurtent aux troupes pakistanaises qui les empêchent de tra-verser la frontière. Et ce pour éviter que le Pakistan ne soit davantage déstabi-lisé.

La déstabilisation du Pakistan et de toute la région est néanmoins inhérente à la situation créée par la guerre. Les Etats-Unis ont beau asséner que ce n’est pas «une guerre contre l’Islam», la communauté musulmane mondiale voit ça d’un tout autre oeil. L’obstination des Etats-Unis à continuer les bombarde-ments pendant le Ramadan (le mois sacré dans l’Islam) renforce ce senti-ment.

Cette guerre ne sera pas de courte durée. Le chef d’état-major de la Défen-se britannique Boyce a déclaré dans la presse que l’objectif immédiat était d’occuper une série de villes (c’est déjà le cas de Mazar-e-Sharif, de Kaboul et d’Herat). Ce n’est évidemment qu’un début. Selon Boyce, cette guerre «peut durer trois ou quatre ans». Les Etats-Unis l’ont signifié clairement: après l’Afghanistan viendra le tour de l’Irak.

Les conséquences pour les pays capitalistes développés ne sont pas moindres. Les prérogatives de la sécurité d’état américaine - et donc leur capacité de harceler les opposants au système - ont été fortement élargies. Il en va de même dans nombre de pays européens.

L’Allemagne surtout utilise la guerre afin de s’affranchir des contraintes qui lui avaient été imposées après la deux-ième guerre mondiale. Au Japon, le même processus est à l’oeuvre. L’Alle-magne veut envoyer des troupes, le Japon offre un soutien logistique.

Mais c’est sur le Pakistan et le Moyen-Orient - surtout Israël, la Palestine et l’Arabie Saoudite - que la guerre produit ses effets les plus déstabilisateurs. Les états arabes doivent être très prudents: d’une part ils sont obligés de soutenir la coalition sous pression des Etats-Unis, d’autre part il y a une pression énorme des masses arabes pour condamner la guerre et stopper les Etats-Unis.

Non seulement les Etats-Unis sont haïs à cause de leur soutien aux régimes arabes corrompus et à Israël, mais la chute du stalinisme dans les annéees ’90 et l’échec des formations nationa-listes arabes laïques à mettre fin à la pauvreté et à l’oppression a fait de l’islamisme la seule force «anti-américaine» de la région .

Au Pakistan aussi, Musharraf - qui est arrivé au pouvoir par un coup d’état et est donc loin d’être le modèle de «démo-cratie» et de «modération» que les médias bourgeoises veulent voir en lui - est confronté à une énorme pression de la part de la population qui pourrait lui être fatale en cas d’insurrection. Non seulement les organisations fondamen-talistes mobilisent des combattants armés pour aider les Talibans en Afgha-nistan, mais il y a eu aussi à plusieurs reprises des attaques contre la popula-tion chrétienne.

Musharraf doit aussi faire face à un regain de tension avec l’Inde qui lance de plus en plus d’attaques sur les bases militaire du Pakistan au Cachemire. Musharraf a récemment réagi en avertissant que «le Pakistan n’est pas un petit pays» et qu’il allait riposter.

Les limites de cet article ne nous per-mettent pas d’approfondir la situation en Israël/Palestine, qui est très tendue en ce moment. Depuis le meurtre de Ze’vi, un ministre Israélien, la situation a continué à se dégrader.

Bien que le dialogue ait été renoué (sans «négociations»), il est clair que l’offre d’Israël sera bien plus maigre qu’à l’époque des accord d’Oslo et qu’Arafat n’aura d’autre choix que de la refuser s’il veut maintenir sa position. Bien que les Etats-Unis fassent pression sur Sharon pour qu’il calme le jeu, la dynamique actuelle ne peut conduire qu’à une escalade de la violence.

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