Imaginez un instant que vous repreniez le travail après vos congés payés et que le jour de la reprise vous appreniez que votre entreprise ferme. En 1986, les travailleurs de Michelin ont vécu cette situation dramatique. Aujourd’hui les travailleurs d’Opel Anvers vivent à leur tour ce mauvais scénario et attendent avec inquiétude le plan de restructuration qui sera annoncé le 21 septembre.
Bain de sang social
Il est difficile d’imaginer l’effet ressenti quand on n’a pas vécu personnellement une telle situation. En un instant tous les projets que chacun avait bâtis se sont écroulés: l’un venait de commander une voiture, un autre avait encore sa maison à payer.
Au cours des prochaines semaines, des dizaines de milliers de travailleurs en Europe vont connaître de telles angoisses: Philips à Hasselt s’apprête à supprimer plus de 600 emplois, 2.000 emplois vont à nouveau dis-paraître à court terme à la Sabena, les travailleurs de City Bird retiennent leur souffle...
Pendant le premier semestre de l’année les suppressions massives d’emploi ont explosé: Gervais Danone (fermeture de 6 usines dont celle de Lu en Belgique), Marks & Spencer (fermeture de 38 magasins sur le continent), Moulinex (2.000 emplois), Bull (1.800 emplois), AOL-Air Liberté (la moitié des 7.500 salariés), KarstadtQuelle (4.700). Le mouvement est en train de s’accélérer. En Allemagne, un tiers(!) des entreprises comptent réduire leur personnel dans les prochains mois. Les multinatio-nales sabrent dans l’emploi: Bayer (4.000), Siemens (10.000), MAN (4.000), Alcatel (13.000 salariés dans le monde) annonce la vente de la quasi totalité de ses usines.
Comment est-ce possible?
C’est la question que chacun se pose, surtout si on pense qu’il y a un an le gouvernement belge annonçait que la bonne conjoncture économique permettrait de nombreux cadeaux (dont la réforme fiscale). Aujourd’hui, le gouvernement pourra dire Adios! à ses promesses. La croissance du Produit intérieur brut belge (PIB) passera sans doute en effet de 4% en 2000 à 1,3% en 2001.
Il faut chercher l’explication de ce ralentissement brutal dans la situation de l’économie américaine. Celle-ci a joué le rôle de loco-motive du capitalisme au cours des dernières années: un dollar fort face à un euro faible a eu pour conséquences d’attirer les capitaux vers les États-Unis et de faciliter les exportations des entreprises européennes vers ce pays. L’atterrissage brutal de l’économie américaine (le PIB trimestriel des États-Unis est passé de 4,2% au premier trimestre 2000 à 1% au quatrième trimestre) déplace donc la crise vers l’Europe. Notre pays, qui exporte la majeure partie de sa production, subira les effets de plein fouet.
«Cette explication ne me satisfait qu’à moitié», me direz-vous, «car si cela montre les répercussions en Europe de la situation économique américaine, cela n’explique pas pourquoi soudain l’économie mondiale se casse la gueule. Les responsables politiques et financiers de la planète ne nous avaient-ils pas répété depuis 10 ans que le capitalisme est le seul système qui marche?
Le système capitaliste se caractérise par l’anarchie du marché. Chaque société investit en espérant vendre le plus possible de marchandises à un bon prix et réaliser ainsi le plus de profit possible. Les choix économiques se font donc en fonction des perspectives de profit et non selon une planification démocratique qui part des besoins de la population.
Lorsque beaucoup d’entreprises d’un secteur ont fait des investissements importants, on se trouve en capacité de surproduction: les stocks d’invendus s’accumulent, les entreprises ne tournent plus à plein régime et au bout d’un certain temps elles baissent les coûts de production en sabrant dans l’emploi.
Comme les travailleurs qui se retrouvent chômeurs consomment moins, la demande baisse, les stocks d’invendus continuent de s’accumuler et de nouveaux licenciements s’annoncent. La classe ouvrière se trouve alors sur la défensive car chacun a peur de perdre son emploi et les capitalistes en profitent pour imposer de nouveaux sacrifices (baisse des salaires, des charges sociales, extension de la flexibilité,...) et restaurer ainsi leur taux de profit.
La crise capitaliste n’a donc pas les mêmes conséquences si l’on est salarié ou capitaliste: pour les uns elle signifie chômage et perte de revenu, pour les autres elle signifie assainissement de la situation économique (élimination des canards boiteux, fusions, restauration du taux de profit).
Depuis qu’il existe, le capitalisme connaît ainsi un cycle de haute conjoncture suivi de crises et de luttes contre les pertes d’emploi.
«Le seul système qui marche» est en fait le seul qui marche pour les capitalistes. Pour les salariés et leur famille, c’est-à-dire pour l’immense majorité de la population, il est impossible de bâtir des projets à long terme. Aujour-d’hui, qui peut garantir qu’il conservera son emploi dans les prochaines années?
Il faut bien constater que face aux restructurations et aux pertes d’emploi massives les réactions des organisations syndicales restent fort limitées.
Même lorsque les travailleurs de la base refusent les licenciements et entrent en lutte, les directions syndicales n’envisagent en général que quelques jours de grève et un plan social (prépensions, indemnités de licenciement). Mais un plan social ne règle rien pour tous ceux qui se retrouvent chômeurs en période de crise généralisée.
L’attitude pseudo «réaliste» qui consiste à dire qu’on ne peut maintenir l’emploi car c’est la crise généralisée est une attitude de résignation face aux lois du marché. Cela mène en fin de compte à se limiter à rendre les suppressions d’emploi acceptables grâce à des plans sociaux.
La seule attitude réaliste est de constater que la lutte peut maintenir l’emploi en faisant reculer les patrons et les gouvernements.
les travailleurs de Clabecq ont imposé la réouverture de l’usine, les travailleurs de Marks & Spen-cer de France ont été les seuls à entrer en lutte et ce seront les seuls qui garderont, pour l’instant, leur emploi. «Pour l’instant» car bien entendu sous le capitalisme tout est provisoire: ce qui est acquis aujourd’hui peut être remis en cause demain.
Si une entreprise licencie massivement, les travailleurs doivent exiger le maintien de leur emploi (leur seul gagne-pain), l’ouverture des livres de compte et la levée du secret bancaire. On verra ainsi où sont passés les profits. Mais il faut pour cela sortir du fatalisme qui accepte les lois du système.
C’est un combat politique car il remet en cause globalement les règles de fonctionnement de la société. C’est pourquoi les travailleurs et leur famille ont au-jourd’hui besoin d’un nouveau parti ouvrier qui organise la résistance aux lois économiques capitalistes, montre qu’une autre logique est possible et prépare à moyen terme un autre avenir.
Guy Van Sinoy