L'unif à la botte
des multinationales?
Avis de tempête en vue pour l'enseignement supérieur en Europe. La Commission européenne et les gouvernements nationaux préparent des réformes qui feront le bonheur du patronat mais qui coûteront cher aux étudiants et à la collectivité.
par Jean Peltier
La déclaration de Bologne signée en 1999 par 29 ministres de l'Enseignement de pays européens prévoit d'uniformiser l'enseignement universitaire en Europe autour d'un même modèle: un cycle de base de 3 années (bachelor) donnant droit à un diplôme reconnu sur le marché de l'emploi, suivi éventuellement d'un deuxième cycle de haut niveau (master). Celui-ci ne serait plus financé que partiellement par l'État. Avec de multiples conséquences; une sélection beaucoup plus sévère à l'entrée de ce deuxième cycle, un minerval nettement augmenté (on parle de 10.000F par an!), un recours de plus en plus systématique au sponsoring privé pour financer le fonctionnement des écoles...
Cette déclaration s'inspire directement du "modèle" américain où les grandes banques et les sociétés multinationales font de plus en plus la loi sur les campus et dans les labos.
Jusque dans les années 70, l'enseignement supérieur américain fonctionnait essentiellement avec des fonds publics. La vague néolibérale qui suivit a changé le visage de l'enseignement. Le gouvernement américain a commencé par réduire ses subsides à la recherche. Parallèlement, au cours des vingt dernières années, les divers États ont mis en oeuvre des réformes fiscales qui ont fait chute leurs rentrées en impôts avec comme conséquence la compression des budgets, et en particulier celui de l'enseignement. Par exemple, la célèbre université de Berkeley, qui était jadis financée presque entièrement par l'État de Californie, a vu son financement public se réduire à 50% en 1987 et à 34% en 1999.
Pour éviter la faillite, les universités augmentent fortement les droits d'inscription des étudiants et se lancent dans une recherche effrénée d'argent auprès du secteur privé. Mécènes, fondations privées et entreprises sont draguées par toutes les écoles supérieures. En retour, les universités assurent la pub: elles prennent le nom de leur principal donateur, les bâtiments sont décorés de logos d'entreprises, les salles de cours - et parfois même le mobilier - s'ornent de plaques remerciant les généreux donateurs.
Mais les relations universités/entreprises vont bien au-delà de cet aspect comique. En échange de leur argent, les entreprises imposent leurs conditions. Elles ne financent évidemment que les sections qui les intéressent. Les études non rentables sont de plus en plus abandonnées à leur sort: quel profit Adidas pourrait-il tirer de la sponsorisation de l'étude de la littérature française? Pas question non plus d'accepter la moindre contre-publicité: Nike a récemment retiré ses subventions à trois universités parce que les étudiants avaient critiqué le travail des enfants dans les usines de sous-traitance de Nike dans le tiers monde.
Les universités elles-mêmes se transforment de plus en plus en entreprises. Les professeurs deviennent des "entrepreneurs" qui consacrent l'essentiel de leur temps à leurs entreprises commerciales, utilisant les services administratifs universitaires comme secrétariat et leurs assistants comme employés, tout en profitant du prestige de leur école et de leur titre pour favoriser leur carrière.
Les universités concluent aussi de plus en plus d'accords avec des sociétés permettant à celles-ci, en échange de leurs subventions, de s'approprier les recherches menées par les chercheurs universitaires et de commercialiser les brevets qui en découlent. Les universités se transforment ainsi peu à peu en laboratoires cloisonnés orientant leur enseignement et leurs recherches en fonction des exigences des grosses sociétés qui les financent.
Bolognaise élitiste avec ketchup américain: la tambouille que veulent nous faire avaler les ministres européens de l'enseignement est méchamment avariée!