La vie d'un Africain vaut
moins cher qu'un brevet
par Francine Dekoninck,
infirmière et membre de Militant
Le 5 mars dernier s'est ouvert à Pretoria (Afrique du Sud) le procès intenté au gouvernement sud-africain par 39 multinationales pharmaceutiques. Le procès vise à déclarer inconstitutionnelle une loi de 1997 permettant au ministère de la santé publique d'importer des médicaments sous licence depuis un autre pays où ils coûtent moins cher. Cette loi permet aussi la substitution de médicaments très chers par des médicaments génériques - meilleur marché - pour les molécules dont le brevet de vingt ans est arrivé à expiration.
Les 39 multinationales ont engagé la procédure en février 1998. Depuis lors plus de 400.000 personnes en Afrique du Sud sont mortes du fait de maladies liées au sida. Ce pays compte 4.200.000 personnes séropositives, le chiffre le plus élevé du monde, et un taux de 20% de personnes vivant avec le virus du sida.
Actuellement les malades du sida vivant en Afrique doivent payer entre 10.000 et 15.000 $ (de 440.000 à 660.000FB) pour suivre une trithérapie, un mélange de médicaments sophistiqués qui permettent chez nous de prolonger la vie des malades de plusieurs dizaines d'années. Faute de pouvoir débourser cette somme, les malades africains succombent comme à l'époque où ces médicaments n'existaient pas.
Une militante de l'Association africaine des séropositifs expliquait: "Les firmes pharmaceutiques ne viennent en Afrique que pour tester leurs produits parce qu'ici, elles ne doivent rien payer aux cobayes humains. Mais quand le traitement est au point, il est hors de prix et nous mourons comme des mouches."
Sur les 34 millions de personnes souffrant du sida dans le monde, 95% vivent dans des pays pauvres, dont plus de deux tiers en Afrique. Ces chiffres montrent l'ampleur du crime dont les multinationales du médicament se rendent les complices actifs en empêchant les malades de se procurer les médicaments indispensables pour échapper à la mort. Sur le plan juridique cela devrait porter l'appellation de "non assistance à personnes en danger de mort" ou "crime contre l'humanité".
Mais les multinationales pharmaceutiques, principalement basées aux États-Unis et en Europe, sont à l'abri de telles poursuites car elles représentent des intérêts économiques colossaux. Les 10 plus grosses firmes totalisent 1.150 milliards de FB de profit par an. En 1998, l'industrie pharmaceutique a dépensé plus de 450 milliards de FB en publicité. Une partie importante du budget publicitaire de firmes telles que Pfizer, Warner Lambert, Merck, Hoffmann-La Roche ou Aventis servent à financer d'innombrables congrès médicaux auxquels les médecins des pays riches sont fréquemment invités, en général dans des hôtels de prestige et dans des contrées de villégiature. Il est bon de savoir que tout cela est payé avec le sang des Africains que l'on laisse crever dans l'indifférence.
Ces multinationales tentent de justifier leurs profits en prétendant que sans cela la recherche serait impossible. En 1995, le Massachussetts Institute of Technology a découvert que sur 14 médicaments les plus prometteurs depuis 25 ans, 11 trouvaient leur origine dans les travaux financés par l'Etat.
Le monde de l'industrie pharmaceutique pue autant, si pas plus, que celui des multinationales de l'agro-alimentaire qui ont répandu l'usage des farines animales ou des OGM. C'est pourquoi la nationalisation sans rachat de ces firmes, sous contrôle des travailleurs, est une nécessité impérieuse si l'on veut éviter de nouveaux désastres pour l'humanité.