«Les élections les plus passionnan-tes depuis des années» affirment les médias. Un résultat proche de 50/50 conduit à une situation de blocage où tout se réglera sur le plan juridi-que pour une bataille pour quel-ques centaines de voix. Mais la «tension» dont on parle est la ten-sion d'un jeu télévisé: pour la ma-jorité des américains le résultat de cette compétition importe peu car leur situation personnelle changera peu. Les différences entre les programmes des deux candidats sont extrêmement faibles.
Les Démocrates prétendent que la plupart des acquis sociaux dans l'histoire du pays ont été instaurés par leur parti. C'est un mensonge pur. Ces acquis ont été imposés par les luttes des tra-vailleurs, des jeunes, des femmes et des minorités. Les Républicains seraient «à droite» des Démocrates, selon ces der-niers. Cela dépend de quel point de vue on se place: sur le plan social Clinton et le vice-président Gore ont été nettement plus à droite que l'ancien président républicain Nixon. Cette propagande masque la réalité: les deux partis représentent les mêmes entreprises. Les plus grandes entrepri-ses ont financé à part égale la campagne des deux candidats. Pour ces entrepri-ses, l'expérience avec le tandem Clinton/Gore n'a en effet pas été plus mauvaise qu'avec la famille Bush.
La croissance économique des dernières années n'a profité qu'à une partie très restreinte de la population. Le nombre d'habitants des États-Unis sans assurance maladie a doublé. Le salaire réel moyen est 9% plus bas qu'en 1973. Nulle part ailleurs, l'abîme entre riches et pauvres n'est plus profond qu'aux États-Unis. Le pour-cent le plus riche de la population possède 95% des richesses. Clinton et Gore n'ont aboli au-cune loi antisyndicale. Les bas salaires et les mauvaises conditions de travail règnent en maître. Les pensions et le remboursement des soins de santé sont insuffisants. Les minorités sans forma-tion n'ont pas eu l'occasion de goûter à «l'humanisme» des Démocrates.
En matière d'environnement, Greenpeace donnait «un A pour les déclarations d'intention, un D pour les actes» (respectivement les cotes la plus élevée et la plus basse dans le système scolaire américain). A juste titre: la crise de l'environnement n'a fait que s'aggraver alors que des milliards de taxes sont versés aux plus grands pollueurs.
Gore s'est opposé aux propositions de loi pour créer un fonds social destiné à couvrir les frais d'avortement pour les femmes pauvres. Bush et Gore sont pour la peine de mort et nient (malgré les tests ADN qui se sont révélés négatifs) que des innocents aient été exécutés. Sous Clinton et Gore, la frontière mexicaine a été militarisée: chaque année plus de 300 Chicanos sont tués par les troupes fédérales et par la police locale. Les droits des minorités sont de plus en plus menacés et les Démocrates n'ont rien fait contre la violence policière. ils ont au contraire mis encore plus de policiers dans les rues.
Les médias gonflent les différences entre les deux partis afin de protéger un système qui défend si bien les intérêts des patrons de presse et des grandes sociétés. C'est pourquoi Socialist Alter-native, la section aux USA du Comité pour une Internationale ouvrière, a fait une campagne pour expliquer la nécessité de rompre avec les Démocrates, un pas important vers la construction d'un parti qui défende les travailleurs et les jeunes. Ils ont appelé à voter pour Ralph Nader, candidat indépendant des Verts.
Anja Deschoemaker
| Interview de Philip Locker, membre de Socialist Alternative |
Comment s'est passé la campagne de Nader ?
«Cela a été un grand succès. 3% des suffrages représente un
événement
historique aux États-Unis. Pour la première fois depuis des décennies un
mouvement de gauche significatif a fait campagne contre les deux grands
partis. Les Démocrates ont monté une gigantesque campagne contre Nader et
dépensé des dizaines de millions de dollars. A cette fin ils ont organisé
tous les dirigeants des mouvements femmes, des syndicats, des écologistes
et militants des Droits de l'Homme. Cela a eu deux effets
contradictoires: d'une part ils ont regagné 50% des électeurs de Nader
mais d'autre part Nader a pu regagner du terrain parce que toutes ces
attaques l'ont obligé de se profiler plus sur le plan politique.
La campagne a été un succès pour le mouvement qui croît à la base. 150.000
personnes ont participés activement à la campagne. Certains meetings ont
rassemble de 10 à 15.000 participants. La campagne a couvert plus de 900
universités. Nader défend notamment le programme suivant: couverture des
soins de santé, hausse du salaire minimum. Il s'oppose à l'Organisation du
Commerce mondial, et au Nafta (traité économique entre les USA, le Canada
et le Mexique)...
"La campagne Nader a mis à nu les faiblesses du système des deux grands
partis.
Beaucoup d'élec-teurs se sont dé-tournés des Démo-crates. Nous pen-sons
que c'est le début d'un proces-sus qui va se déve-lopper au cours des
prochaines années. La majorité des militants en faveur de Nader sont issus
des mouve-ments étudiants, du mouvement antica-pitaliste contre l'OMC et
le FMI, du mouvement écolo-giste, de certains secteurs combatifs du
mouvement syndical. Quelques petits syndicats ont aussi rompu avec les
Démocrates.»
Nader, est-il socialiste?
«Non, c'est un populiste radicalisé qui vient des classes
moyennes. Il
s'en prend aux grandes entreprises et soutient les travailleurs, mais il
ne faut pas le considérer comme un pivot dans la société. Il est pour un
«capitalisme démocratique» de peti-tes entreprises où il y aurait plus de
participation des citoyens et plus de démocratie. Entre Nader et nous il y
a de nombreuses divergences. Nous avons soutenu la campagne, mais nous
avons aussi présenté un pro-gramme socialiste. Nous avons voulu que les
gens tirent leurs propres con-clusions, des conclusions
révolution-naires. Nous avons critiqué Nader parce qu'il ne prête pas
assez d'attention au racisme, au sexisme... Il a également beaucoup
d'illusions: il veut transformer le Parti démocrate et le pousser vers la
gauche ce qui, à notre avis, n'a pas de sens et a nuit à la campagne de
Nader. La meilleure façon de continuer après les élections est de
convoquer une Conférence nationale des étudiants, des syndicats... pour
lancer un Parti des travailleurs pour la lutte électorale et pour la lutte
contre les grandes entre-prises. Malheureusement Nader n'ira pas dans
cette direction, son mouvement sera canalisé dans le Parti vert».
Que va-t-il se passer?
«Il est difficile de prédire qui sera président mais il est clair
que son
mandat et son autorité seront très limités. Il faut s'attendre à une
collaboration rapprochée entre les deux grands partis. Ces élections
montrent le caractère d'un sys-tme basé sur les deux grands partis. Les
rebondissements de Floride affaiblissent le pouvoir du président et
discréditent les institutions politiques américai-nes. Les gens perdent
confiance en la démocratie américaine. Inutile de dire que sur le plan
international la crédibilité des États-Unis est entamée.»
Propos recueillis par
Dagmar Walgraeve