Espagne: leçons d'une défaite

Les récentes élections législatives espagnoles représentent une catastrophe pour la coalition de gauche formée par le Parti socialiste (PSOE) et Izquierda Unida (IU). Le POSE perd 1,6 millions de voix (16 sièges); IU perd 13 de ses 21 députés. Le Parti populaire (conservateurs) du Premier ministre Aznar gagne 27 sièges et obtient une majorité absolue. Cette défaite est un avertissement pour toute la gauche en Europe, en particulier toute la gauche en Belgique pour les pro-chaines élections com-munales. On n’arrêtera pas la droite libérale ni les fascistes en liant son sort à la social-démocratie ou aux verts. Le succès d’Aznar a été as-suré par une combinaison de facteurs. En premier lieu, la conjoncture économique favo-rable. L’Espagne bénéficie de la croissance rapide de l’écono-mie. Le chômage baisse sensi-blement. La législation a été modifiée de manière à pouvoir licencier plus facilement les tra-vailleurs, la flexibilité s’étend, les services publics et la protec-tion sociale sont mis à mal. Si demain la conjoncture s’effon-dre, les effets sociaux seront terribles. Aznar combine une politique de droite néolibérale sur le plan économique et social avec une série de prises de positions progressistes spectaculaires. C’est ainsi qu’il a participé à une manifestation contre Pino-chet et qu’il a déclaré que le parti conservateur autrichien ÖVP devait être exclu du Parti populaire européen. Ce qui a aussi pesé très lourd sur le scrutin, c’est la présence d’Aznar aux manifestations de masse contre la stratégie terro-riste de l’organisation sépara-tiste basque ETA. En 1985, Aznar avait lui-même échappé à un attentat de l’ETA. L’appel lancé par Herri Bata-suna, la branche politique de l’ETA, au boycott des élections a été un échec sur toute la lig-ne. Le taux de participation électorale dans deux des quat-re provinces basques a même été plus élevé que la moyenne nationale de 70%! La politique suicidaire menée par l’ETA a incontestablement fait le jeu d’Aznar. La raison la plus importante du succès des conservateurs espagnols s’explique par les carences de la gauche. En 1996, quand les électeurs avaient sanctionné le PSOE pour sa gestion néolibérale et les nombreux scandales aux-quels il avait été mêlé, person-ne n’aurait parié gros sur Az-nar. Selon les commentateurs, il était "aussi chaleureux qu’ une tranche de cabillaud sortie du surgélateur" et "son man-que d’envergure le pousserait rapidement à renoncer". Le PSOE, qui enregistre son plus mauvais résultat depuis 1982, poursuit sa dégénéres-cence. Il n’a pas mis à profit sa cure d’opposition pour se "ressourcer" à gauche. Il a au contraire jeté par-dessus bord les quelques références socia-listes qui lui restaient. Il a en outre fait l’objet de nouveaux scandales et de luttes intes-tines. Izquierda Unida, à l’origine fondée par le Parti commu-niste, a été considérée de plus en plus comme une alternative de gauche au PSOE. IU était devenu un pôle d’attraction pour la jeunesse et les travail-leurs radicalisés. IU avait d’ail-leurs connu des succès électo-raux croissants. Militant a considéré que c’é-tait un pas important en avant: enfin un instrument politique de masse capable d’endiguer le néolibéralisme du PP et de la direction du PSOE. Mais nous n’avions cepen-dant pas d’illusions. De nou-veaux partis de travailleurs ou des alliances de gauche consti-tuent un pas gigantesque en avant, mais ce n’est jamais une garantie. De telles forma-tions politiques reflètent inévita-blement les pressions sociales en faveur du pragmatisme et du réformisme. Ce n’est qu’en s’appuyant sur un programme anticapitaliste qu’elles peuvent tenir le coup. Pour qu’une telle orientation anticapitaliste soit maintenue il faut que l’aile révolutionnaire s’organise au sein d’un tel parti ou d’une telle alliance. C’est justement ce qui a manqué à Izquierda Unida. Au cours des dernières années, les pragmati-ques ont gagné du terrain au sein d’IU et cela s’est accéléré avec le remplacement de Julio Anguita par Francisco Frutas qui a finalement conclu un ac-cord électoral avec le PSOE. "Electoralisme", "les princi-pes font place à la chasse aux suffrages": voilà quels-unes des nombreuses réactions de pro-testation des électeurs d’IU lors-qu’ils ont appris l’accord élec-toral avec le PSOE (au lieu d’é-riger un rempart contre la droite).

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