En Belgique beaucoup de travailleurs et de militants syndicaux ont à première vue une assez bonne opinion de la loi sur les 35 heures en France. Beaucoup se disent qu'une telle loi appliquée en Belgique permettrait de créer de l'emploi. Mais quand on examine les choses d'un peu plus près, on s'aper-çoit que cette loi de la ministre Martine Aubry (PS) permet surtout d'in-troduire encore plus de flexibilité dans les horaires de travail. Ainsi par exemple le temps de travail est calculé sur une ba-se annuel-le: quand il y a beau-coup de commandes on doit faire des heures supplémen-taires et quand il y a moins de travail on doit prendre congé. A la morte saison, les tra-vailleurs prennent leurs congés au lieu d'aller en chômage économi-que. Cela fait bien sûr baisser les statistiques du chômage, mais cela ne crée pas un seul emploi et les travailleurs sont soumis à plus de flexibilité. Le 13 janvier, les autorités françaises ont adopté une nouvelle version de la loi des 35 heures. Désormais, le plafond annuel de 1.600 heures pourra même être dépassé dans un certain nombre de cas sans que cela ne soit considéré comme heures supplé-mentaires. Autrement dit: on fixe une limite à 35 heures mais les patrons peuvent la contourner comme ils le veulent. Ce qui vient de se passer dans le transport routier est révélateur de la façon dont le gouvernement entend répondre aux souhaits du patronat. En décembre 1996, les chauffeurs routiers (donc les sala-riés) avai-ent bloqué les routes et les ports pendant douze jours et avaient arraché des acquis impor-tants (retraite à 55 ans, paiement des heures de chargement et de repos,...). Pour la première fois depuis longtemps en Europe, les tra-vailleurs avaient mené une lutte offensive victorieuse. A peine l'accord signé, les patrons rou-tiers s'étaient cependant em-pressés de le sabo-ter. En janvier 2000, ce sont cette fois les patrons routiers qui sont passés à l'action en bloquant les accès autoroutiers. Ils reven-di-quaient une baisse des taxes sur le diesel (car le prix du baril de pétrole est en hausse) et la possibilité de ne pas respecter la loi des 35 heures dans le transport routier car "cela les aurait mis en position de con-currence difficile avec les pays voisins." Dans la jungle capitaliste, on se demande bien quel patron n'est pas en mesure d'invoquer la "concurrence internationale" pour ne pas appliquer les ac-cords sociaux. Toujours est-il qu'après quel-ques jours de blocage des fron-tières, le gouvernement de la gauche plu-rielle (PS, PCF, Verts) a complètement capitulé devant le patronat routier. Jean-Claude Gays-sot, ministre (PCF) du transport, a signé - par des-sus la tête des syndicats - un accord avec le patronat routier permettant de porter la durée du hebdomadaire du travail à 48 heures semaines (avec récupé-ration au-delà de la 41e heure) pour les "courtes distances", d'autres pouvant aller jusque 208 heures par mois! Or dans le cadre de la pre-mière version de la loi Aubry sur les 35 heures, certaines déléga-tions syndicales d'entrepri-ses avaient déjà signé des accords limitant la durée du travail à 162 heures par mois! Il est prévu aussi des dispo-sitions inimaginables dans l'ac-cord: par exemple, lorsqu'il y a deux chauffeurs à bord pour une longue distance, celui qui ne conduit pas est censé travail-ler à mi-temps et "vaquer libre-ment à ses occupa-tions" (tu parles, dans la cabine d'un poids lourd!). Il est clair que les ouvriers du transport ne peuvent compter sur le gouvernement de la gau-che plurielle pour défendre ou améliorer leurs conditions de travail. Ils ont annoncé une ac-tion de grève contre l'accord passé entre le gouvernement et le patronat. S'ils veulent éviter d'être soumis au chantage de la "concurrence interna-tionale", les travailleurs du transport rou-tier devront un jour ou l'autre passer à la vitesse supérieure et organiser une grève euro-pé-enne du trans-port.
Guy Van Sinoy