Le 3 janvier, la Cour d'Appel de Bruxelles a récusé une des trois juges du tribunal de Nivelles dans le procès des 13 ex-travailleurs de Clabecq. Après 14 mois d'audience, le procès devrait en principe recom-mencer depuis le début. Guy Van Sinoy a inter-rogé Roberto D'Orazio à ce sujet.
Comment vois-tu la situation après cette récusation?
"La situation actuelle est très dangereuse car faute d'infor-ma-tion complète beaucoup de travailleurs risquent de relâ-cher la mobilisation en pen-sant que le procès ne repren-dra plus. Soyons lucides: un juge est récusé mais nous n'avons pas encore pu casser la volonté du parquet de Nivelles - et de ceux qui sont derrière - de faire un exemple en condamnant lourdement des tra-vailleurs qui se sont battus pour leur emploi. Je crois donc qu'ils vont tenter de relancer le procès."
Le jugement est quand même une victoire?
"Oui, mais il comportait deux volets qui montraient tous deux la partialité des trois ju-ges. Il y avait d'abord le fond politique: les faux témoigna-ges, les docu-ments de la gendar-merie rentrés tardive-ment, le recours à l'arti-cle 66 &4 du code pénal, l'inégalité dans le traitement des té-moins à charge et à déchar-ge. Il y avait d'autre part une partie plus technique sur le plan juridique: une juge est l'épouse d'un procureur qui est intervenu de façon importante dans l'enquête. Ces deux volets étant évidemment liés: comment une juge peut-elle rester impar-tiale si son époux est parmi les accusa-teurs? "Confrontée à un épineux problème, la structure judi-ciaire a évidem-ment choisi la voie de la facilité: la solution technique (écarter la juge en raison de ses liens de paren-té) et pas la récusation de l'ensemble du jury, ce qui nous aurait donné raison sur le fond politique. "De toute façon, les gens doivent bien comprendre que cela a entaché tout le dérou-lement du procès, notamment tous les juge-ments que ce tribunal a pris: par exemple le huis clos qui ne se justifiait pas. Il y a eu complicité per-manente entre les juges et le parquet. Le soir, quand ils rentraient chez eux, cette juge et ce procureur ne par-laient-ils jamais entre-eux du procès? Il s'agit d'une irrégularité grave. D'autant plus que nous avons découvert ce lien de parenté assez tard, car évidemment nous n'avons pas une liste de tous les juges et de leur époux ou épou-se. Mais les deux autres juges - ceux qui n'ont pas été récusés - étaient de connivence car ils le sa-vaient depuis longtemps. Peut-on considérer ces deux juges comme pouvant être équitables après ce qui s'est passé? "Soyons logiques. Ce procès ne pourra plus jamais être équita-ble. Pendant 14 mois on traîne des travailleurs en justice. On tente de les asphyxier financièrement car les frais de justice s'élèvent à plus d'un million. Et au-dessus du marché il leur est pratiquement impossi-ble de retrouver un emploi, car comment se faire engager chez un patron si on doit se présenter au tribunal de Nivelles chaque jeudi? A moins de considérer qu'un syndi-caliste licencié est condamné à devenir un mar-ginal parce qu'il ne trouve-ra plus jamais d'emploi? "Nous avons donc l'inten-tion de préparer avec les avocats une citation directe de l'Etat belge non seulement à propos des frais de procès mais aussi en raison de l'incapa-cité de pouvoir retrou-ver du travail dans ces conditions."
Comment envisager la mobilisation pour la suite?
"Cette question s'adresse avant tout aux organisa-tions syndica-les. Nous allons continuer à être vigilants et nous lançons un appel à tous les délégués de base et à tous les perma-nents qui ont des remords de conscience. Personne ne peut nier que le procès de Nivelles a son origine dans une lutte sociale dans le cadre d'une fermeture d'entrepri-se. Il faut arrêter le jeu de l'hypocrisie: on ne peut pas dire d'un côté que l'on a beaucoup de difficul-tés à trouver des candidats pour les élections sociales et en même temps faire semblant de ne pas voir que les organisations syndicales ne prennent pas leurs responsabilités pour défendre leurs militants. On peut citer Clabecq, Carnoy et un grand nombre d'autres entreprises. Mais il faut être conscient que pour redon-ner à l'organisation syndicale le sens de la lutte et de la soli-darité il faudra changer beaucoup de chose dans les structures, tant à la FGTB qu'à la CSC."