En janvier a débuté l'opération de pseudo régularisation des sans-papiers: une sucette pour la base d'Ecolo et d'Agalev. Lors de sa conférence de presse du 6 janvier, le ministre de l'Inté-rieur Antoine Duquesne a clairement annoncé la couleur: "Les gens doivent avoir conscience qu'après une procédure sérieuse et objective il y aura aussi des refus de régularisation et des expulsions." Les associations les plus in-dépendantes du pouvoir con-seillent d'ailleurs aux sans-papiers de ne se faire connaî-tre que s'ils entrent dans les critè-res - d'ailleurs très vagues - de régula-risation. Fin janvier, il semblait d'ailleurs qu'à peine 5.000 dos-siers avaient été rentrés. Ces associations ont raison. Même pendant la période de ré-gula-ri-sation Duquesne a montré de quel bois il se chauffait: les contrôles aux frontières ont été rétablis, aéroports et gares four-millent de repré-sentants de "l'ordre" chargés de contrôler les documents d'iden-tité de tout ce qui ne ressemble pas à du Belge pur porc. Il faut s'interroger sur le pour-quoi de cette opération de régu-la-ri-sa-tion. Il serait naïf de croire que c'est grâce au poids des verts dans le gouverne-ment. Si les verts reculent aux prochai-nes élections, comme en Alle-magne, ce n'est pas ça qui em-pêche-ra les libéraux de dormir. Les verts ne sont d'autre part pas prêts à une stratégie de "rupture" et à perdre leur poste bien rémunérés au gouverne-ment. Cette opération est-elle alors le résultat de la pression du mouvement pour le droit d'asile, en d'autres termes un mouve-ment d'opinion important dans la population en faveur de la ré-gularisation? Nous ne pensons pas. En Belgique, la mobilisa-tion en faveur des sans-papiers n'a pas connu la même ampleur que par exemple en France où le mouvement a été soutenu par une majorité de la popula-tion. Nous ne pensons pas que la majorité de la population de Bel-gique soit opposée à la régulari-sation, mais elle n'est pas non plus pour. La campagne pour la régularisation des sans-pa-piers s'est déroulée dans une relative indifférence. Un prérapport des Nations-Unies estime que l'Europe des Quinze aurait besoin de 159 millions d'immigrés d'ici 2025 afin de faire face au déclin et au vieillissement de la population. Ces recom-mandations tombent au moment où les patrons se plaignent partout en Europe de "manquer de main-d'oeuvre" malgré la persistance d'un taux de chômage élevé. La Banque centrale europé-enne constate dans son dernier bulletin de janvier 2000 "que le marché de l'emploi est visible-ment trop étroit dans plusieurs pays d'Europe". Et elle s'em-presse d'ajouter que cela ris-que de conduire à une pression en faveur d'une hausse des salaires. Un exemple: en Allemagne les patrons de la métallurgie disent qu'ils ont besoin de 120.000 travailleurs qualifiés supplémentaires. Ce n'est pas étonnant qu'ils annoncent cela au moment où le syndicat de la métallurgie réclame 5,5% de hausse salariale alors que les patrons ne proposent que 2,5%. Quand il y a moins de chômage les travailleurs se sentent plus sûrs d'eux et redoutent moins d'être licen-ciés à la suite d'une lutte. En Belgique aussi on parle beaucoup d'offres d'emploi qu'on ne peut satisfaire. Mais il suffit de lire les offres d'emploi dans la presse pour constater que les employeurs placent haut leurs exigences en regard du salaire proposé. En Espagne, le patronat fait déjà appel à de la main-d'oeuvre immigrée originaire du Maroc, dans le cadre de contrats tem-poraires... de surcroît pour tra-vailler en Andalousie où le taux de chômage est très élevé. Dans le passé, au cours des 'Trente glorieuses", les gou-vernements ont fait appel à des contingents entiers de travail-leurs immigrés. Cela s'est dé-roulé dans une conjoncture de quasi plein emploi, d'aug-menta-tion des salaires et d'amélio-ration des conditions d'existen-ce,... où personne ne se consi-dérait comme appelé pour faire le sale boulot mal payé. Depuis la crise du pétrole de 1973/74, la situation écono-mique a complètement changé: la récession a provoqué un dou-ble-ment du taux de chômage qui n'a d'ailleurs plus baissé en-dessous de ce niveau depuis lors. La plupart des pays d'Eu-rope ont mis fin à l'immi-gration de main-d'oeuvre. Les prévisions de l'ONU veu-lent faire réfléchir les patrons. Non pas qu'il faille s'attendre au plein emploi au cours des pro-chaines années: la baisse du chômage dans la plupart des pays est plus due aux manipu-lations des statistiques qu'à une réelle création d'emploi qui aurait compensé les emplois perdus dans l'industrie et les servi-ces. En fait, la bourgeoisie veut progresser qualitativement dans ses attaques contre les salaires et les conditions de travail. Depuis plusieurs an-nées, les patrons font un appel massif au travail intérimaire, au travail à temps partiel, aux em-plois mal payés, aux Agences locales pour l'Emploi et aux statuts bidons... mais les con-trats à durée indéterminée existent toujours, de même que la sécurité sociale même si elle est déjà rabotée. Et c'est à cela que la bourgeoisie veut mettre fin. Tous ceux qui s'engagent dans le soutien des sans-papiers doivent tenir compte de ces éléments. Si les Nations-Unies parviennent à attirer plus de travailleurs immigrés hautement qualifiés (car c'est de cela qu'il s'agit dans le rapport de l'ONU), de nombreux habitants de notre pays, non qualifiés, resteront sur le carreau. Le mouvement des sans-papiers doit donc pouvoir aussi s'adresser à la population pau-vre de Belgique et la convaincre que les sans-papiers ne sont pas des concurrents ni des en-nemis, mais des compagnons de lutte. Que si l'on veut éviter que les immigrés ne deviennent des concurrents bon marché sur le marché de l'emploi, ils doi-vent aussi jouir des droits politi-ques, sociaux, économiques et syndicaux. Le mouvement pour les sans-papiers doit ainsi comprendre que ses revendications ne pour-ront passer que s'il s'engage aussi dans la défense des lais-sés pour compte de notre pays. Une lutte contre le chômage, pour la réduction du temps de travail sans perte de salaire, pour un programme à grande échelle de construction de loge-ments sociaux et de rénovation urbaine, pour la création de cen-tres de loisir afin de redonner vie aux quartiers, pour un enseigne-ment et des soins de santé gra-tuits et de bonne qualité, contre la privatisation et pour l'exten-sion des services publics de qualité,... bref une lutte pour une politique en faveur des travail-leurs et de leur famille, quelle que soit leur nationalité, peut mettre fin à la misère actuelle et au désespoir et est indispen-sable pour endiguer le racisme.
Anja Deschoemacker