
L��tudiant de La Clairi�re est retourn� au Coll�ge. Ce matin, le courrier lui apporte une lettre. Il regarde l�adresse de retour: J.B., General Delivery, La Clairi�re, Alberta. "Mais!", s�exclame-t-il en lui-m�me, "c�est une lettre de mon village. Pourtant, je ne reconnais pas l��criture." Il d�chire l�enveloppe et en retire la lettre; il la d�plie et regarde la signature au bas de l�unique page: "Ton vieil ami, le bonhomme des ch�vres." Surpris et curieux, ce jeune ami du bonhomme se met � d�chiffrer l��criture un peu encombr�e et p�le, griffonn�e au crayon sur une feuille d�coup�e dans un sac de papier.
Cher Jean-Nil,
Lorsque, la prochaine fois, tu passeras chez-moi pour descendre � la rivi�re, tu ne m�y trouveras plus.
L�hiver a �t� dur pour moi; je vieillis et mes forces diminuent. C�est pourquoi je retourne au climat plus cl�ment de ma vieille Angleterre pour y finir mes jours. Je sais que ce sera difficile pour moi de fouler � nouveau cette terre o� tant d�amis et de parents ont maintenant disparus. La vieille Europe est pleine de nos anc�tres; son humus est charg� des os et de la chair de ceux qui nous ont pr�c�d�s. Je veux y d�poser mes cendres avec les leurs.
J�ai le c�ur gros � la pens�e de quitter ce territoire que j�ai apprivois� et aim� pendant 35 ans. Il en a fallu des pas pour battre ce sentier. Je l�ai battu � travers la neige en hiver, la boue au printemps, la poussi�re en �t� et les feuilles en automne. Boy, mes ch�vres, les animaux sauvages, les Tsitchou et toi-m�me avez pris part � cette battu. Maintenant je dois laisser ce sentier avec sa paix et sa musique pour aller vivre dans le vieux Londres satur� de pr�sences humaines. Mais, enfin, comme on le dit souvent: "C�est la vie."
J�apporte avec moi beaucoup de souvenirs joyeux. Tes visites sont dans ce bagage de souvenirs. Tu es un gar�on intelligent mais modeste et tu sais �couter. Je te conseille de pr�server la tranquille s�r�nit� qui semble �maner de toi. Cultive-la, communique-la au autres; le monde en a besoin.
Souviens-toi du bonhomme dans tes pri�res.
Ton vieil ami,
Joseph Broom
(Alias, le bonhomme des ch�vres.)
P.S. Les Tsitchou prendront possession de ma maison que je leur ai vendue � un prix tr�s modique. Ils garderont aussi mes ch�vres. Quant � Boy, il �tait devenu vieux, comme tu sais, et presque aveugle. Il a rendu le souffle samedi dernier. Je l�ai enterr� pr�s du sentier. Tu verras son monument: une grosse roche de granite sur laquelle j�ai peint son nom.
Jean-Nil replie la lettre, la remet dans l�enveloppe et la place respectueusement dans sa poche pendant qu�il se dirige vers l�extr�mit� de la cour pour �tre seul.
"H� ! Sirois ! Viens jouer une partie de ballon volant. Il nous faut un joueur de plus."
"Non! Trouvez quelqu�un d�autre. Je jouerai une autre fois."
"Ah! Viens donc� Je parie que cette lettre vient de ta blonde et qu�elle ne veut plus de toi� Viens, nous allons t�aider � l�oublier."
Il ignore les tactiques que ses camarades emploient pour le faire jouer avec eux et va plut�t s�asseoir sur le banc ombrag� o� les �tudiants ont l�habitude de s�installer pour penser.
C�est seulement deux mois plus tard, aux vacances d��t�, que le jeune homme trouve l�opportunit� de redescendre � la rivi�re via la cabane du bonhomme des ch�vres. Fido voudrait le suivre mais Jean-Nil le renvoie � la maison; seule sa canne � p�che l�accompagne.
Arriv� sur la butte o� l�ancien domaine du vieux solitaire appara�t � la vue, il aper�oit d�j� les signes d�une nouvelle occupation. Derri�re la cabane, deux poteaux plant�s en terre � pr�s de trois m�tre l�un de l�autre soutiennent une perche sur laquelle est suspendue la peau d�un gros animal. Une femme (est-ce la m�re Tsitchou?) s�affaire autour de cette fourrure crue. Jean-Nil devine qu�elle est en train d�y enlever la graisse au moyen d�un grattoir fabriqu� de m�tal ou d�os. Il voit un wigwam et du bois dress� debout pour le s�chage. Et dans le champ maintenant laiss� en friche, il y a des chevaux; quatre au moins. "Tiens!", se dit-il, "ce pinto, je l�ai vu quelque part." C�est un cheval presque enti�rement blanc, avec une grosse tache sur le c�t� visible qui s�offre � sa vue. Cette tache rousse, ainsi que la crini�re et la queue. Les am�rindiens aiment les pintos et on peut en voir deux autres, mais ceux-l� il ne les reconna�t pas. "Ah! �a y est! Je me souviens!", s�exclame-t-il. Et Jean-Nil fait revivre la sc�ne dans son imagination.
Il lui faut retourner sept ans en arri�re pour rattraper le souvenir. C��tait au mois de juillet, car les classes �taient termin�es depuis au moins une semaine. Les Sirois vivaient leur premier �t� complet dans le nouveau village de la Clairi�re. La famille presque enti�re aidait � pr�parer quelques hectares de terre nouvelles pour �tre ensemenc�s l�ann�e suivante.
Pierre fut le premier � les apercevoir entrant dans la cour. Deux chevaux tiraient une chariot dont la moiti� �tait couvert d�une toile dress�e comme une tente. Sortant de ce semblant de tente, on pouvait voir comme un chapeau haut de forme, le tuyau d�un po�le cach� � l�int�rieur. Le chariot �tait rempli de visages bruns : les visages anim�s par la curiosit�, mais timides, des enfants assis sur la moiti� d�couverte de la voiture. Sous la tente entrouverte, les visages camoufl�s de deux femmes regardaient sans �tre vus. Sur la banquette, le visage fier et impassible d�un homme grand, au cheveux noir, longs et raides. Ce dernier descendit du chariot et marchant comme s�il mesurait ses pas s�approcha de Monsieur Sirois. Montrant les champs de la main, puis s�indiquant lui-m�me, il s�adressa au chef des Sirois:
"Travail; moi travaille."
Renouvelant son geste en indiquant sa femme et ses enfants, il ajouta: "Femme aussi travaille; enfants travaillent. Bon travail!
Ces mots clefs prononc�s en anglais et appuy�s par des gestes appropri�s r�ussirent � transmettre clairement son message. L�attention de Jean-Nil, pendant ce temps, �tait tout � fait tourn�e vers une pouliche d�environ un an, chevauch�e par un gar�on de son �ge. Ils �taient arriv�s apr�s les autres, suivant le chariot � quelques centaines de m�tres. La monture �tait une belle b�te presque toute blanche avec cette tache rousse sur l��il, et cette autre beaucoup plus grande sur le c�t�. La crini�re et la queue �taient de la couleur m�me du cheval qu�il apercevait en ce moment broutant l�herbe du bonhomme des ch�vres. Il est certain que cette famille est la m�me qui �tait pass�e chez-lui il y a sept ans. Le chariot qu�il voit dans la cour est semblable, m�me sans la tente, � celui qu�il avait vu mais il est trop neuf pour �tre le m�me.
Jean-Nil se souvient qu�il �tait jaloux du jeune indien. Il aurait aim� comme lui pouvoir chevaucher de village en village, � travers campagnes et for�ts, couchant � la belle �toile ou sous la tente les jours de pluie, loin de toute routine ennuyante. "La vraie vie, que celle-l�!" pensait-il. Il vit la tente-voiture rouler devant la maison quelques fois, apr�s cette premi�re rencontre, mais elle se s�arr�terait plus. Monsieur Sirois, pris par surprise et g�n� par les difficult� de la langue, avait refus� de les engager. Les Tsitchou �taient partis comme si rien n��tait, mais sans plus revenir.
Par contre Marcel Blackburn, le voisin, engageait ces indiens itin�rants depuis plusieurs ann�es. Ils venaient au d�but de l��t�, quelques semaines apr�s la saison du pi�geage. On ne pouvait compter sur eux que pour les travaux saisonnier. Lorsque le hennissement des chevaux et le grincement des roues annon�ait leur arriv�e, Blackburn �tait toujours heureux de les accueillir car leur aide lui �tait devenu presque indispensable. Il s�agissait toujours de la m�me t�che et il suffisait de leur indiquer le lieu de travail et de leur offrir des gages. S�ils n��taient pas satisfaits, ils le lui laissaient savoir, parfois en faisant semblant de partir. Alors le voisin des Sirois les rappelait et on s�entendait.
La t�che �tait bien simple. Il s�agissait de ramasser les racines dans les champs les plus r�cemment d�frich�es. On conduisait alors la demeure ambulante � la lisi�re du bois, les chevaux �taient attach�s avec de longues cordes dans un endroit d�bois�, et on se mettait imm�diatement au travail. Pendant une semaine, plus ou moins, toute la famille �tait occup�e � mettre les racines en tas pour �tre br�l�es plus tard apr�s un temps de s�chage. M�me les petits faisaient volontairement leur part selon leurs forces ou leur ambition. Une fois l�engagement termin�, Blackburn inspectait son champ et se montrait g�n�ralement satisfait, car le travail se faisait toujours consciencieusement. Imm�diatement apr�s avoir re�u la paye, la famille se dirigeait vers les magasins de Peace River, la ville voisine. Parfois, malheureusement, le fruit de leur labeur �tait malhonn�tement empoch� par quelque trafiquant sans scrupule qui leur vendait ill�galement et � prix exorbitant des quantit�s d�alcool. Alors le chariot perdait sa tranquillit� et on pouvait entendre les cris d�adultes en courroux, les pleurs des enfants n�glig�s, et le hennissement des chevaux apeur�s.
"Eh! bien", se dit Jean-Nil, "il faut que j�aille rencontrer ces gens-l�." Il reprend alors le chemin de la descente. Le chien, premier � se rendre compte de son approche, se met � japper. Mais le jeune Sirois sait interpr�ter la voix et les agissements canins � ce chien-l� n�est pas dangereux; il peut donc l�ignorer et continuer son chemin. Les a�n�s des Tsitchou continuent � vaguer � leur occupations comme si rien n��tait, mais le visiteur n�a pas de doute qu�ils ont constat� sa pr�sence. Il s�avance discr�tement vers la femme �g�e occup�e au nettoyage de la peau d�orignal. Elle a les yeux baiss�s sur son travail et pr�tend ne pas se rendre compte qu�il est l�. Jean-Nil regarde de l�autre c�t� pour voir si quelqu�un porte attention � lui. En fait, il est presque d�vor� par les grands yeux de biche des plus petits qui ont pris refuge aupr�s de leur m�re; il n�ose pas les approcher.
"Bonjour Madame�"
Non sans h�sitation, il tend la main vers la vieille indienne accroupi pr�s de lui, mais sa main reste tendue � mi-chemin sans qu�aucune main brune ne vienne � sa rencontre. Il se sent mal � l�aise et se met � parler nerveusement comme s�il d�bitait des mots pour lui-m�me:
"Je vous ai d�j� vue. Vous vous souvenez, lorsque vous �tes venue chez-moi? Vous �tiez l�! Je vous ai vue! Vous comprenez? Parlez-vous l�anglais? �le fran�ais? �le cris? Parlez-vous? �"
Aucune r�ponse, aucune r�action. Jean-Nil commence � soup�onner un complot. Ils ont d� d�couvrir sa pr�sence m�me avant que le chien commence � japper. Peut-�tre que lorsqu�il �tait l�-haut � les observer et � se souvenir de la premi�re rencontre, eux aussi le guettaient et discutaient comment d�courager la curiosit� de ce blanc. Au comble de l�embarras, il s�avance vers l�autre femme, plus jeune, grassette, dont la longue chevelure noire et ondul�e est nou�e en queue de cheval. Elle est � pr�parer un feu entre deux b�ches � un endroit o� la cendre accumul�e sur une surface de quatre ou cinq m�tres carr�s emp�che l�herbe de pousser. Pr�s d�elle un bambin et deux petites filles, entre cinq et huit ans, continuent � le regarder. Jean-Nil, dompt� par sa premi�re tentative, n�ose plus adresser la parole. Ne sachant quoi faire, il s�assoit sur une b�che qui se trouve l�. Il observe un homme qu�il pr�sume �tre le p�re de famille. Celui-ci s�affaire autour d�un filet mais Jean-Nil ne peut d�terminer la nature de son occupation. Il s�agit d�un homme encore fort, semble-t-il, dont les traits qui normalement aident � d�terminer l��ge d�une personne semblent se contredirent. Sa chevelure, par exemple, est encore toute noire et bien fournie. Jean-Nil a donc de la difficult� � estimer son �ge. Cependant, il est certain que cet homme est le m�me indien qui �tait venu auparavant chercher du travail chez les Sirois.
Les fillettes s�approchent un peu et sont rassur�es dans leur audace par le sourire de l�homme blanc. Un rossignol r�p�te son refrain � pleins poumons, une ch�vre b�le pour se faire remarquer. En effet sa corde est toute enroul�e autour de son piquet. Une brise l�g�re apporte une bouff� d�ar�me de bois fra�chement coup�. Le jeune blanc qui prend conscience de tout �a, se d�tend un peu. La femme l�ve la t�te, le regarde et sourit aimablement. "Dieu merci pour le d�gel." pense Jean-Nil.
"Watchiah!"
"Watchiah!" r�pond le visiteur. Il commence � se sentir consid�rablement plus � l�aise. Regardant autour de lui pour voir si le gar�on qu�il avait vu jadis chevauchant le pinto serait dans les alentour, il aper�oit une jolie jeune fille, mais leur regards se rencontrent � peine, qu�elle se retourne et dispara�t dans la cabane.
Jean-Nil est d��u de ne pas voir le gar�on qui maintenant doit �tre un jeune homme de sa propre taille. Certainement il aurait fr�quent� l��cole et pourrait lui parler en anglais. Les enfants Tsitchou ne viennent pas � l��cole de La Clairi�re mais cela ne veut pas dire qu�ils ne re�oivent pas une formation ailleurs � peut-�tre dans une �cole r�sidentielle.
"All�!"
Jean-Nil sursaute. On l�avait approch� par derri�re sans qu�il s�en aper�oive. Il se l�ve d�un bond et rencontre une paire de yeux noirs juste au-dessus des siens; des yeux souriants et narquois. Le visage typiquement indien avec ses pommettes saillantes, son nez aquilin, ne cache pas la satisfaction d�avoir surpris le jeune blanc. Ce dernier, le moment de surprise pass�, tend la main en souriant:
"Mon nom est Jean-Nil Sirois�et toi?"
"Dave."
"Ton fr�re?"
Jean-Nil indique un autre gar�on d�une douzaine d�ann�e qui lui aussi s�est approch� sans se faire entendre.
"Hahan! Johnny, son nom."
Puis, remarquant la canne � p�che:
"Tu vas p�cher?",
"Oui."
"Allons-y!"
Et, � la file indienne, les deux jeunes indiens suivent l�homme blanc. Trottinant vers la rivi�re, ils sont parfois suivis, parfois devanc�s par le chien qui renifle tout. Jean-Nil entend ses propres pas et le craquement des branches qu�il �crase, mais les pieds moccasin�s de ses compagnons ne laissent entendre aucun bruit, ce qui l�incite � tourner la t�te pour voir s�ils sont toujours derri�re lui. En effet, le sourire de Dave le suit. Ils poursuivent leur chemin jusqu�� l�endroit que le bonhomme des ch�vres appelait son "poste d�observation".
"Je vais essayer ici."
Les deux indiens observent en silence tandis que Jean-Nil, un peu g�n�, appr�te son hame�on. Apr�s une bonne demi-heure sans r�sultat, Dave, jusqu�alors patiemment assis par terre, se l�ve et fait signe:
"Viens avec moi!"
Ils marchent s�rement un mile sur la gr�ve avant d�arriver � un endroit tr�s ombrag�. L�, � travers la v�g�tation dense, un ruisseau coule en se pr�cipitant vers la rivi�re. Juste � l�embouchure du ruisseau, une immense roche repose dans quelques 75 centim�tres d�eau. Relier au rivage par un tronc d�arbre qui sert de pont on dirait une sorte de monument m�galithique. Autour du tronc �corc� et poli par l�usage, la terre battue indique un endroit bien fr�quent�. L�a�n� des deux indiens sort son couteau, trouve une branche fourchu et la coupe de fa�on � former une sorte de trident dont la dent du centre est courte et pointue. Son fr�re emprunte le couteau et se fabrique, lui aussi, un outil semblable. Puis, tous deux enl�vent leurs mocassins, retroussent leurs pantalons et montent sur la roche. Couch�s � plat ventre et tenant le trident un peu submerger dans l�eau ombrag�e, ils guettent, immobiles. Soudain: "Flop!" Vif comme l��clair, Johnny a plant� son arme avec force au fond de l�eau. Son grand fr�re se jette alors � l�eau et en ressort avec une belle truite mouchet�e qu�il tient par les ou�s.
Les gar�ons s�amusent et le temps, comme la rivi�re, coule sans mesure. Combien en est-il pass� de temps et de rivi�re? Les gar�ons l�ignorent, mais la nature leur dit qu�il est tard, car ils entendent le vrombissement d�ailes de l�engoulevent en plongeon et ils voient que les ombres ont atteint la limite de leur �lasticit�. Il est temps de retourner s�ils ne veulent pas "passer sous la table" comme le dit Jean-Nil.
"Viens manger avec nous et tu verras qu�il est impossible de passer sous la table d�un indien."
"Dave et son fr�re se mettent � rire et leur nouvel ami rit avec eux sans trop savoir pourquoi. Les deux fr�res, devenus presque loquaces, continuent de taquiner et de faire rire leur compagnon. En un rien de temps ils sont � la lisi�re du bois. Johnny renifle l�air.
"Je sens de la fum�e. Maman a br�l� la bannique!"
"Ah! Voyons p�tit fr�re! Tu ne connais pas la diff�rence entre la fum�e de bannique br�l�e et la fum�e du bois de sapin?"
Ils arrivent bient�t sur les lieux et en effet Jean-Nil voit qu�on a enroul� une p�te charg�e de raisin secs autour de l�extr�mit� de b�tons reposant sur des roches qui entourent le feu. De temps � autre, la m�re Tsitchou retourne la bannique comme on le fait pour un barbecue. La braise brunit doucement la p�te, mais parfois une langue de feu vient l�cher la bannique ce qui lui donnera un petit go�t de fum�e. Jean-Nil prend son poisson, sa canne � p�che et s�appr�te � partir.
"Tu ne manges pas avec nous?"
"Tu n�as pas demand� � ta m�re, Dave."
Pas besoin. Nous avons de quoi manger et tu es ici. Alors, tu manges avec nous?"
Jean-Nil comprend alors qu�on prend pour acquis sa participation au repas et il accepte. D�s qu�elle a compris que le visiteur ne partira pas, la m�re Tsitchou prend le poisson qu�il avait attrap� et ceux de ses deux fils et en un rien de temps ceux-ci p�tillent, �ventr�s et aplatis au fond de la po�le � frire. D�j� la faim, en ma�tre de c�r�monie, conduit les convives autour de la mangeaille o� on s�assoit par terre, les jambes crois�es devant soi � exception faite pour l�invit� qui prend une b�che pour son si�ge. La m�re Tsitchou distribue la bannique en commen�ant par Jean-Nil. Pendant qu�elle continue � faire le tour ce dernier fait discr�tement sa pri�re. La jeune femme qu�il avait vue plus t�t revient avec des morceaux d��corce qu�elle distribue aux membres de sa famille, mais � Jean-Nil, elle donne une assiette avec une fourchette et une couteau. Le jeune blanc la regarde et la remercie, mais elle garde les yeux baiss�s et ne dit rien. Avec son couteau, la ma�tresse d�p�ce le poison et place les morceaux sur les r�cipient d��corce et sur l�assiette de l�invit�. Le repas d�lit la langue: On raconte, on discute, et on fait de l�humour, semble-t-il, au d�pend de l�homme blanc. Lui ne comprend rien de la langue crise et doit se contenter d�observer tout en donnant l�apparence d��tre enti�rement absorb� � prendre sa nourriture. C�est une t�che agr�able, d�ailleurs, puisqu�il d�couvre que la bannique est d�licieuse et il adore le poisson.
Les femmes, sans doute parce qu�elles sont au c�ur de leur occupation domestique, s�adonnent de tout c�ur au bavardage. Entre elles il n�y a pas de r�serve. M�me la plus �g�e, celle que Jean-Nil avait vu nettoyer la peau d�orignal, ne cesse de parler quoiqu�on doive lui crier � l�oreille pour se faire comprendre. Quant au p�re Tsitchou, il semble satisfait de mastiquer sa nourriture, r�fl�chissant, semble-t-il. De temps � autre il ouvre la bouche pour prononcer quelques paroles bien �cout�es. Les activit�s des femmes ne l�int�resse gu�re et aucun autre homme ne se trouve l� pour partager des exp�riences communes. La jeune femme qui a apport� les ustensiles fait manger un bambin d�environ un an, celui que Jean-Nil avait vu au d�but de sa visite. Cet enfant semble �tre le sien. "Elle est beaucoup trop jeune", pense-t-il, "� peine plus �g�e que moi-m�me". Elle l�ve les yeux sur l��tranger qui la regarde, mais les d�tourne aussit�t vers l�enfant. Son visage ne diminue en rien la r�putation de beaut� qu�ont les femmes crises. "Nicole serait presque du m�me �ge", se dit-il. "aurait-elle d�j� un amant?" Il efface aussit�t cette pens�e qu�il trouve un peu d�plaisante.
� 2002, Jean-Nil Chabot