
"�coute, Melki, je cite un document conciliaire: �Aujourd�hui, pour la premi�re fois au cours de l�histoire humaine, tous reconnaissent avec conviction que les b�n�fices de la culture peuvent et doivent �tre mis � la disposition de tous.�"
L�Abb� Mikael (�lias Psychar�s) et le gouverneur g�n�ral se connaissent intimement depuis leurs �tudes � Rome o� ils se sont rencontr�s pour la premi�re fois. Lorsque les deux amis se rencontrent ils ignorent les titres que l�on attache respectueusement � leurs fonctions respectives. Le p�re abb� continue en empoignant sa croix pectorale comme s�il voulait accrocher sa pens�e � la source.
"Je dis que le d�veloppement technologique, en permettant de produire de plus en plus efficacement, constitue l��l�ment le plus important de notre h�ritage culture. De fait, c�est lui qui rend possible la croissance des autres aspects de la culture. Non seulement la technologie donne � l�homme de meilleurs moyens de se cultiver, mais mieux encore, en assumant les t�ches ingrates de la production, elle le lib�re pour la contemplation du Bien, de la Beaut�, de l�Infini, enfin de toutes ces id�es universelles qui nous disent quelque chose de Dieu. Ayant reconnu que l�homme ne vit pas seulement de pain, nous avons invent� des machines qui nous donnent le loisir de nourrir non seulement le corps, mais aussi l�esprit. Malheureusement, mon cher Melki, ce progr�s nous tourne le dos. Au lieu de nous lib�rer, il nous encha�ne parce que nous n�avons pas su rendre � Dieu la gloire qui lui appartient � nous avons usurp� la place de Dieu en pr�tendant avoir cr�� ces choses de nous-m�mes, en ne reconnaissant pas qu�il en est la premi�re cause. Ce faisant nous n�avons pas compris que l�apport du progr�s venait de Dieu et qu�il �tait d�volu au bien de tous. L�accroissement �conomique est un h�ritage culturel, donc, de nature sociale et d�volue au bien commun, mais nous avons voulu nous en enrichir personnellement; nous en avons fait un capital strictement priv�."
En plus des contacts occasionnels, les deux hommes se rencontrent chaque ann�e, en ao�t, lorsque Son Excellence le Dr Z�dec vient faire sa retraite annuelle � l�abbaye Ste-Marie. Durant ce s�jour il y a toujours de ces rencontres qu�ils ont eux-m�mes nomm�es leurs sessions de discussion sur l��tat de l��tat. Jamais, auparavant, ont-il entrepris une de ces sessions avec autant de s�rieux. La gravit� de la situation exige des rem�des drastiques, mais il faut d�abord trouver les �l�ments fondamentaux de la solution. Le Gouverneur g�n�ral reconna�t les principes �nonc�s par son ami.
"Je sais bien, �lias, que la machine lib�re l�homme et lui permet de se cultiver � je sais que dans un pays aussi d�velopp� que le n�tre, l�esclavage financier qui entra�ne la mis�re et le sous-d�veloppement de la personne est une absurdit�. Le Canada a la capacit� d�offrir une honn�te aisance � tous ses citoyens � ce qui signifie la libert� �conomique. Garantir � chacun la satisfaction de ses besoins ordinaires ne pose aucun probl�me r�el quoique, dans la situation actuelle, cela pose un probl�me financier consid�rable, quoique artificiel. Le gouvernement a envisag� plusieurs fois la possibilit� d��tablir un revenu annuel garanti pour chaque citoyen canadien, mais le fardeau fiscal que cela imposerait � la nation rend le projet impraticable. Pour y parvenir, il faudra changer du tout au tout notre fa�on de voir et de faire. Je crois que c�est l� que ton id�e d�h�ritage culturel entre en jeu.
Le Canadien est de moins en moins embauch� et de plus en plus h�ritier si l�on s�en tient � cette id�e d�h�ritage culturel. � cause d�un h�ritage technologique croissant, la capacit� de production du canadien augmente et sa possibilit� d�emploi diminue. Il faut donc reconna�tre que l�homme est de moins en moins un embauch� et de plus en plus un copropri�taire, co-gestionnaire et co-b�n�ficiaire de son h�ritage culturel."
"C�est ce que je dis toujours, Melki. Si on venait � accepter le bon sens de ce que tu d�cris on trouverait bien vite le moyen de mettre fin au vices du syst�me financier actuel."
"Oui, et pour aller davantage dans les d�tails, je crois que c�est en mettant entre les mains des canadiens un pouvoir d�achat nouveau, non tir� des taxes, qu�on arrivera � d�mocratiser les b�n�fices que la culture�"
D�un geste, l�abb� interrompt son ami car il veut soumettre sa r�flexion avant que le discours d�vie vers un autre aspect de la question:
"Assur�ment! Garantir un revenu annuel au moyen de taxes suppl�mentaires, ce serait prendre dans l�assiette de Pierre pour mettre dans l�assiette de Paul alors que le plat au milieu de la table d�borde."
"C�est bien dit! J�allais dire qu�en tant que copropri�taire chaque citoyen devrait avoir droit � un pouvoir d�achat nouveau � un dividende, quoi! � qui lui permettrait d�acheter la production qui ne se fait plus � main d�homme, mais � la machine. En d�autres termes, il faudrait un argent nouveau pour �galer la nouvelle capacit� de production. Et je t�assure, �lias, qu�avec ce concept la dette nationale, ce monstre artificiel, ne ferait pas vieux jours. Les gens verraient bien vite qu�ils ne doivent le pays � personne puisque ce sont eux qui le construisent."
"Toi, Melki, que fais-tu pour changer la situation actuelle? Tu es chef d��tat, tu as des pouvoirs � ta disposition. Tu as m�me un avantage sur le Premier Ministre, puisque tu repr�sente tout le pays alors que lui ne repr�sente que la majorit� qui a vot� pour lui."
"Je sais que tu plaisante, mon ami! Le pouvoir est entre les main de celui qui gouverne le pays au nom de la majorit�. La d�mocratie parlementaire actuelle, accept�e de tous, semble-t-il, repose sur la politique de parti. Je n�y crois pas, mais que voulez-vous? C�est donc le chef du parti au pouvoir qui gouverne avec l�aide de ses membres �lus. D�une fa�on ou d�une autre, en d�mocratie, il n�est pas facile au gouvernement de r�former le syst�me mon�taire car ceux-l� m�mes qui contr�lent la monnaie et le cr�dit tiennent entre leurs mains les ficelles qui meuvent le gouvernement. Un gouvernement pourrait innover de la sorte avec un mandat populaire qui ne peut s�obtenir sans une �ducation de la population. Et �a, mon ami, c�est un projet de longue haleine! Le peuple n�est pas suffisamment sensibilis� � cette id�e d�h�ritage culturelle pour s�organiser et exiger les r�formes dont nous parlons. Pour en arriver l�, il faudra transporter des montagnes� trouves-moi quelqu�un qui aura la foi voulue."
"Toi, mon ami! La foi, �a se cultive. Je suis convaincu que tu peux faire quelque chose pour emmener des changements. La constitution te donne des pouvoirs� en les exer�ant sagement tu peux forcer une r�forme. N�as-tu pas le pouvoir ex�cutif du Conseil du Gouverneur, celui qui re�oit l�avis, non pas les ordres, du cabinet et des autres membres du conseil priv�?"
"Me prends-tu pour un r�volutionnaire, �lias? On n'est pas un pays latin ici! Dans la tradition britannique, c�est le pr�c�dent et non la lettre qui fait la loi. Or, la convention constitutionnelle exige que le gouverneur g�n�ral exerce les pr�rogatives de son pouvoir en accord seulement avec l�avis minist�riel. Voil�!"
"C�est vrai, mais ces m�mes conventions te r�servent une autorit� personnelle sp�ciale en temps d�urgence ou dans des circonstances exceptionnelles. Ne crois-tu pas qu�il y a urgence, lorsque dans un pays de surabondance une grande proportion de la population d�sesp�re de sortir de sa mis�re � cause d�un syst�me financier vici�. Un r�gime qui la prive des �b�n�fices de la culture� en l�emp�chant de participer au d�veloppement social et �conomique de la nation?"
"Voyons, Elias, tu ne veux pas comprendre. En pratique, ce que tu dis ne va pas du tout. Je ne peux pas, moi, pas plus que le gouvernement, me soustraire � l�opinion publique. Pr�sentement, au yeux de cette opinion, un tel �tat d�urgence n�existe pas. Je n�ai pas de pouvoir en dehors de la volont� populaire transmise � travers ses repr�sentants �lus. Et ces repr�sentants ne voient pas comme nous."
La discussion continue en s�animant et ce qui frapperait un observateur, c�est que malgr� leur diff�rent sur le point en question, la forme de leur raisonnements se ressemble beaucoup car ils sont de la m�me �cole et form�s � la m�me logique. S�il s�agissait simplement d�un texte �crit - � la fa�on des dialogues platoniciens - on aurait de la difficult� � d�terminer, sans nommer les interlocuteurs, lequel des deux a la parole. Mais � les entendre, l�accent grecque de l�abb� et le ton plus grave du gouverneur g�n�ral, ne laissent aucun doute. Quoiqu�il en soit, m�me avec une rigueur d�esprit apparent�e, les deux hommes en sont arriv�s � un d�saccord insurmontable. L�abb�, reconnaissant la futilit� de la discussion, veut bien y mettre fin avant que l�animosit� vienne heurter leur amiti�. Mais comment amortir le choc des opinions pour que la question puisse �tre mise de c�t� sans regrets et surtout sans laisser quelque froideur? L�homme d��glise a une id�e.
"Melki, j�ai une id�e. Nous avons un fr�re qui vit en solitaire depuis trois ans dans la vall�e de la Jupiter. Son nom est fr�re Joseph et d�j� sa sagesse fait sa renomm�. Chaque fois que nous l�avons consult�, son avis � �t� de l�or pour nous. Il est inspir� et fait toujours preuve d�un bon jugement. Allons donc le voir pour le consulter� qu�en dis-tu?"
L�abb� a bient�t fait de convaincre son ami et, sans tarder, il confie au fr�re Cyril la t�che de faire les pr�paratifs et de les y conduire. Ce dernier empile quelques effets � la porte de l�entrep�t: de la nourriture pour eux et pour le sage, trois sacs de couchage, une bouteille de vin, une cruche d�eau et quelques autres articles.
T�t, le lendemain, avant m�me que les martinets ramoneurs de l�abbaye commencent leur chasse � l�insecte, la grossi�re voiture � chenille, charg�e d�un gouverneur g�n�ral, d�un abb�, d�un simple moine et de quelques bagages, se met � rouler lentement et cahoteusement vers le domaine de l�ermite. Pendant plusieurs kilom�tres, la route longe le c�t� sud de la rivi�re Jupiter. De l�autre c�t� de la route se trouve l�enclos des b�ufs musqu�s. Le cours d�eau devient de plus en plus profond en continuant, vers le fleuve, la descente qu�il a rong�e dans le calcaire. Arriv� � peu de distance de l�endroit o� le chemin commence � descendre pour aller rejoindre la rivi�re, le fr�re, dont l��il exerc� � l�observation ne laisse rien passer, remarque quelque chose d�anormal dans le champ cl�tur�. Il arr�te la voiture.
"Qu�y a-t-il, fr�re?"
"Voyez-vous, l�-bas, P�re Abb�, une br�che dans la cl�ture autour de l�avens? Elle a �t� renvers�e et je me demande si une de nos b�tes n�y est pas tomb�e."
"Eh bien! Allez voir!"
Le fr�re Cyril descend de la voiture et se dirige vers l�enclos. Le territoire o� se trouvent les voyageurs n�a rien de monotone; il s�agit d�un terrain cribl� de gouffres, de cavernes, d�avens et de dolines. On a entour� les endroits dangereux de cl�tures et il est probable que dans le cas concern�, les pieux affaiblies par la d�composition, ont c�d� sous la pression des b�tes venues s�y frotter.
Le fr�re revient et annonce le r�sultat de son investigation:
"Deux b�tes� une vache et son veau."
"Sont-elles bless�es?"
"C�est difficile � dire. La vache est couch�e� il se peut qu�elle ait une patte cas�e."
"Qu�allons-nous faire?"
"�lias, si tu envoyais fr�re Cyril chercher de l�aide tandis que nous continuerions notre chemin � pied� Qu�en dis-tu? Apr�s avoir rep�ch� les b�tes et r�par� la cl�ture, il pourrait venir nous rejoindre."
"� pied! Avec ta jambe! Tu n�y pense pas mon gouverneur g�n�ral. Deux bonnes jambes suffisent � peine pour marcher sur le chemin des Moines."
"J�ai une tr�s bonne proth�se et je la manie tr�s bien."
"Sur les trottoirs d�Ottawa, peut-�tre� mais ici?"
"Tu verras. Tu ferais mieux de retrousser ta bure si tu veux me suivre."
Ainsi fut-il d�cid�. Le fr�re retourne sa voiture et la dirige vers le monast�re tandis que dans l�autre direction, deux silhouettes embo�tent le pas � l�une mince, petite et vive dans l�encadrement de son v�tement monastique, l�autre grande et svelte, � la d�marche pleine de dignit� malgr� le pas irr�gulier.
Les deux marcheurs laissent bient�t la route pour s�acheminer sur la plati�re alluviale de plus en plus large de ce c�t�-l� de la rivi�re. C�est une surface que la crue des eaux inonde chaque printemps et qui offre en �t� un passage facile � parcourir. Il y a bien quelque endroits accident�s, mais cela ne diminue en rien l�agr�ment que cette paire d�amis trouve � marcher en compagnie l�un de l�autre.
"�coute! �lias!"
De sa main, l�homme d��tat retient l�homme d��glise pour faire cesser le bruit de leur pieds sur le gravier. Plus rien ne brouille la musique des bocages.
"Un pinson. Quel musicien! n�est-ce pas?"
Plus loin c�est le moine qui interrompt la marche. Chez lui c�est l��il qui est vif et il a observ� des empreinte sur le rivage.
"Regarde, Melki!"
Il indique une grosse piste dont la forme ressemble � un pied d�homme. La trace conduit jusqu�� la rivi�re o� elle dispara�t, couverte par le sable que l�eau a charri�. Un peu plus loin, ces m�me pistes tapissent tout le bord de l�eau et d�montrent qu�� cet endroit leur auteur a t�t� tr�s affair�. Quelques-unes des empreintes ont laiss� des marques de griffes impressionnantes, ce qui porte les voyageurs � scruter les environs pour s�assurer que la b�te n�y est plus.
"Un ours noir. Il vient tout juste de partir. Nous avons d� le d�ranger lorsqu�il �tait en train d�attraper son d�ner. Si nous avions �t� aux aguets et si nous n�avions pas parl� si fort nous l�aurions sans doute aper�u."
"Je n�ai aucun regret de n��tre pas tomb� dessus; avec ma jambe je ne cours pas tr�s vite et je ne grimpe pas tr�s bien les arbres."
"Heureusement il est tr�s rare que ces grosses b�tes aillent attaquer l�homme."
"Ne m�as�tu pas d�j� dit que ces ours sont d�une esp�ce sp�ciale � l��le?"
"Oui, c�est bien �a. Et ils sont nombreux."
Le soleil qui joue � la cache-cache entre les nuages, m�nage son �nergie de telle sorte que la temp�rature demeure fra�che m�me au milieu du jour. La brise qui remonte la canyon � partir de la mer contribue sans doute sa part de rafra�chissement. En somme, c�est une belle journ�e pour la marche. Par ailleurs, la fatigue et la faim commencent � gagner les deux hommes qui regrettent de n�avoir pas apport� la nourriture avec eux. Heureusement que le bruit de la machine se fait bient�t entendre au-dessus du grincement de leur pas et du glouglou de la rivi�re.
D�s l�arriv� du fr�re Cyril le p�re s�informe du r�sulta de sa mission.
"Puis, comment cela est-il all�, votre sauvetage?"
"Il n�y a pas eu de sauvetage. Nous avons d� abattre la pauvre vache; elle avait une patte cass�e. Le veau n�a aucun mal et nous l�avons mis dans l�enclos pr�s de la grange o� nous pourrons le nourrir facilement. J�ai laiss� fr�re M�thode � l�aven avec le mat�riel n�cessaire pour r�parer la cl�ture. Il retournera � pied."
"Eh bien! Recueillons-nous et je vais demander la b�n�diction du Seigneur sur notre repas. Le je�ne et la marche ne s�accordent pas tr�s bien."
On est � l�heure ordinaire de la sieste lorsque les trois hommes commencent � d�guster le riche pain domestique et le fromage fabriqu� � partir d�une recette exclusive � l�abbaye Ste Marie; le tout arros� d�un vin de cerises sauvage. Cependant, aujourd�hui il n�y aura pas de sommeil diurne malgr� les paupi�res tombantes et les cerveaux engourdis par l�exercice, le soleil, la nourriture, le vin et l�habitude de la sieste. En fait, d�s le repas fini, le fr�re replace les effets dans la voiture tandis que le gouverneur g�n�ral et l�abb� s�installent pour les restes du trajet.
Au milieu de l�apr�s-midi, le trio arrive � la destination: Un endroit tr�s pittoresque. Pr�s d�une cascade, o� la rivi�re laisse tomber son eau d�une hauteur d�environs dix m�tres, se trouve un petit plateau de terre riche. L�, des rangs de l�gumes et de fleurs sym�triquement arrang�s jouissent d�une ros�e perp�tuelle. Plus haut, sur une colline d�bois�e, � l�exception de trois solides sapins baumier, se trouve la cabane du fr�re Joseph. Il faut y monter � pied par un sentier. Les visiteurs se chargent donc de leurs effets et grimpent la c�te. Il n�y a personne en vue; m�me Knabo est absent puisqu�il n�y a aucun aboiement pour avertir son ma�tre de leur arriv�e. Cependant, deux ch�vres et le chevreau de l�une d�elle s�approchent en bondissant, puis s�arr�tent � quelques m�tres - curieuses, yeux �carquill�s et oreilles tendues pour ne laisser rien �chapper � leurs sens. Enfin, elles font quelques bonds en avant, s�approche ensuite � petits pas et pr�sentent leur museau, en �tendant le cou, pour d�couvrir l�odeur des nouveau venus. Prudemment, le chevreau s�approche lui aussi et se laisse flatter par Son Excellence. Curiosit� satisfaite, la m�fiance reprend le dessus et le fripon, sans �gard pour le rang du visiteur, montre ses cornes naissantes et remonte en deux bonds rejoindre sa m�re.
D�j�, l�abb� et ses compagnons ont conclu que le fr�re Joseph est parti quelque part avec son chien � peut-�tre � la chasse ou encore pour couper du bois. Le fr�re Cyril essaye la porte et d�couvre qu�elle n�est pas barr�e. L�abb� passe devant:
"Entrons!"
L�ermite n�a pas oubli� ses habitudes monastiques. Avant le chant de son coq, avant m�me que le soleil eut commenc� � peindre l�horizon, il �tait d�j� lev� et passait derri�re le rideau qui cl�t son petit oratoire. L� se trouve une chaise, un prie-Dieu et une table � peine assez grande pour supporter sa bible et deux chandelles. Suspendue au milieu du mur, l�ic�ne peinte par s�ur Marie s�anime sous les reflets vivants de la lampe du sanctuaire. Cette lampe est � l�intention du tabernacle encaiss� dans le mur. En dessous, il y a un autel dont les proportions conviennent au minuscule oratoire. La porte du tabernacle a �t� artistiquement d�cor�e de corail multicolore que le fr�re est all� cueillir � la Pointe-sud-ouest. C�est devant cette demeure terrestre de Dieu que l�ermite, dans la contemplation et la pri�re, avait employ� les premi�res heures de sa journ�e. Apr�s avoir ainsi nourri son �me, fr�re Joseph avait lib�rer ses ch�vres qu�il h�berge, la nuit, de l�autre c�t� de sa cabane. Et, il fait entrer Knabo.
Comme d�habitude l�ermite prend son d�jeuner tout en parlant � son chien couch� pr�s de ses pieds lui racontant - pour son propre b�n�fice, surtout � le r�ve qu�il a eu le matin m�me. Il est normal de vouloir raconter ses r�ves, de les sortir de l�obscurit� et de les �clairer � la lumi�re de la r�alit�. Cela permet de faire la part de ce qui a de la valeur.
"Knabo! Regarde-moi, lorsque je te parle!"
Le chien l�ve les yeux vers on ma�tre et laisse �chapper un petit jappement bien significatif. Mais son ma�tre refuse de le laisser en paix.
"Je sais, cela t�ennuie, mais sois gentil et �coute. Tiens, voici!"
Il lui lance un morceau de son pain noir enduit de graisse de poulet. Le chien le mange sans enthousiasme.
"Maintenant que tu as re�u ton salaire, �coute-moi sans te plaindre:
Je suis comme dans un demi-sommeil. Je me vois gravir un massif avec une foule de p�lerins. Je sais, sans qu�on l�ait dit, qu�il s�agit de la Montagne de la Sagesse et que cela se trouve en Estrie, au Qu�bec. Nous avons d�j� gravi la moiti� de la montagne lorsque la route qui nous a conduit jusqu�ici bifurque. � gauche, la voie pav�e m�ne � un sommet, celui du Mont de la Science, o� se trouve un observatoire dans lequel un puissant t�lescope vise le ciel � la recherche des v�rit�s physiques de l�univers. La procession des p�lerins tourne vers la droite et s�engage sur la voie qui conduit � l�autre sommet, celui du Mont de la Foi. Quelques-uns des marcheurs portent une croix, d�autres, trop faibles ou infirmes, se font transporter, tous r�citent le rosaire.
Arriv�s au plateau qui surplombe la cime, les p�lerins prennent place autour du Sanctuaire National d�di� � la Sainte Famille de Joseph. (J�ai, il me semble, une connaissance infuse de l�origine du lieu, car je sais sans qu�on me l�ait dit, qu�il y bien des ann�es de fervents chr�tiens avaient pris possession de cette partie du massif qui jaillit au-dessus de la r�gion des monts pour en faire un lieu de p�lerinage. Je sais qu�on avait port� jusqu�au sommet, � dos d�hommes et par un sentier abrupte, les mat�riaux qui devaient servir � la construction de la premi�re petite chapelle. Je sais, enfin que ce petit sanctuaire d�di� � saint Joseph allait tomber en ruine apr�s plusieurs ann�es d�existence et que le dioc�se du lieu remettrait le terrain au gouvernement du Qu�bec en �change d�une promesse de construire un sanctuaire qui devait devenir, par la suite, � cause de l�afflux des p�lerins, le Sanctuaire National du Qu�bec.)
Je contemple cette fl�che �lanc�e qui conduit le regard vers le ciel o� jadis est mont� sans nous quitter, celui qui s�est r�v�l� �tre la Voie, la V�rit� et la Vie. La croix du sanctuaire brille sous un azur immacul� qui rejoint toute la p�riph�rie de l�horizon comme un grand manteau � le manteau de la Vierge. Dans la tour qui soutient la fl�che, un carillon sonne joyeusement pour annoncer un grand moment de l�histoire du peuple issue de la Fille a�n�e de l��glise. Accol� � la tour, le sanctuaire qu�on a reconstruit sans ampleur abrite l�autel et le ch�ur seulement. C�est l�esplanade tout autour qui accueille les p�lerins.
Le R�gent, celui qui occupe l�office du lieutenant gouverneur, gravit lui aussi la Montagne de la Sagesse, accompagn� des dignitaires eccl�siastiques, entre autres le Primat de l��glise canadienne, Son �minence le Cardinal Laval; des dignitaires civils, dont Son Excellence le Gouverneur G�n�ral Melki Z�dec; suivi finalement de la Direction de la Solidarit� pour la Justice et la Paix. Lorsque le groupe atteint l�endroit o� le peuple est rassembl�, J�aper�ois, au-dessus de la t�te du lieutenant gouverneur, une banderole suspendue dans les air et visible de lui seul (il en est conscient) sur laquelle sont �crits les mots: R�gent de Dieu. Les eccl�siastiques portent leurs v�tements liturgiques tandis qu�� la fa�on des rois de France le R�gent est rev�tu de la dalmatique, symbole de son minist�re. Le cort�ge des dignitaires prend place sous le toit du sanctuaire; le ma�tre de c�r�monie adresse la foule rassembl�e:
"Mesdames et messieurs: Nous sommes privil�gi�s d�avoir parmi nous la pr�sence de nos �v�ques du Qu�bec, particuli�rement celle de son �minence le cardinal Louis-Marie de Laval. Ce sont les repr�sentants, chez-nous, de la Sainte �glise catholique, sous les hospices de laquelle notre lieutenant gouverneur ex�cutera tant�t l�acte m�morable pour lequel nous nous sommes rassembl�s ici. Je veux noter aussi la pr�sence du gouverneur g�n�ral du Canada, Son Excellence le docteur Melki Z�dec, de notre premier ministre, l�honorable Paul Tremblay, et enfin de Madame Doroth�e Day-Cotey et de Monsieur Louis Maurin, repr�sentants de la Solidarit� pour la Justice et la Paix. Nous devons � ce dernier, organisme associ� au lieutenant gouverneur, d�avoir assum� la responsabilit� de ce grand �v�nement. Je vous pr�sente, maintenant notre r�gent le lieutenant gouverneur, Joseph Jalenin, auquel je transmet la parole. Excellence:"
Je suis tr�s �tonn�, Knabo, que je me souvienne exactement de leur paroles � moi qui a la m�moire si courte! Le Lieutenant gouverneur prend la parole:
"Je me place aujourd�hui sous les hospices de la Sainte �glise, dont la pr�sence est signifi�e par le Primat de l��glise canadienne, le Cardinal Archev�que de Qu�bec, pour consacrer le Qu�bec, notre patrie, aux C�urs de J�sus et de Marie, et par extension � toute la Sainte Famille, dont nos patrons, saint Joseph, sainte Anne et saint Jean-Baptiste. Il ne s�agit pas d�un acte que l�on ex�cute une fois pour toute, mais bien d�un acte que l�on vit � chaque moment de chaque jour. Pour nous rappeler notre engagement et pour ranimer en nous l�ardeur de ce grand jour, cet acte sera ratifier � nouveau chaque ann�e, le m�me jour, c�est � dire les 24 juin.
"Agenouillons-nous."
Tout le monde s�agenouille et prononce la cons�cration avec leur r�gent en suivant sur le pamphlet qu�il ont d� apporter avec eux ou recevoir � l�entr�e de la voie qui conduit au sanctuaire. Cette cons�cration je la vois clairement �crite dans ma m�moire:
�P�re �ternel, votre divin Fils s�est fait homme pour nous r�tablir dans l�amiti� avec vous et avec nos fr�re, et pour nous sauver. Il s�est consacr� lui-m�me afin de rendre possible notre propre cons�cration en lui et par lui et avec lui. Que ton Esprit saint descende � pr�sent sur nous pour nous consacrer � son Sacr� C�ur.
J�sus, Notre Seigneur, Roi et Centre de tous les c�urs, votre C�ur �tait au centre de la Sainte Famille. Faites en le centre de nos propres familles pour qu�elles deviennent, elles aussi, de saintes familles. Nous d�sirons ardemment que nos familles soient unies entre elles et avec vous dans la v�rit� et l�amour.
Nous souvenant de votre promesse de b�nir et gu�rir les familles r�unies autour de votre c�ur, nous prions pour que nos vies familiales soient v�cues en vous dans la paix et l�unit�. Aidez-nous � vivre selon la v�rit� dans la grande famille eccl�siale sous l�autorit� bienveillante du Saint P�re. Nous d�sirons que nos c�urs soient comme le v�tre pour que nos famille vivent l�amour du P�re et le porte � tous les hommes.
Vierge Marie, M�re de J�sus, par le don de Dieu vous �tes aussi notre m�re et notre reine. Nous nous consacrons � votre C�ur Immacul� uni �ternellement au C�ur de votre Fils. Que votre C�ur maternel, guide de l�enfance de J�sus, nous conduise � la v�rit� et � l�amour, l�essence m�me de son C�ur.
Bon saint Joseph, chef de la Sainte Famille, inculquez en nous votre amour du divin C�ur de J�sus et du C�ur Immacul� de Marie. Formez-nous � la vie familiale telle que vous l�avez v�cue dans votre Sainte Famille. Guidez-nous sur le chemin qui conduit � notre demeure dans la Sainte Trinit� o� nous esp�rons partager pour toujours, avec votre Sainte Famille, la vie bienheureuse de Dieu.�
C�est alors que je me suis r�veill�. Toi aussi r�veille-toi, Knabo, car tu dois retourner � ta niche. Je veux m�diter ce songe et je ne veux pas �tre d�rang�.
La m�ditation du fr�re Joseph ne dure pas longtemps car elle n�apporte rien de plus. Il fait donc rentrer son chien.
"Viens, mon Knabo, que je te donne le programme de la journ�e. Tu peux demeurer � l�int�rieur. Oh! Que tu es mouill�!"
Ce matin il n�y aurait pas de sortie dans la for�t pour la chasse ou pour la coupe du bois. L�avant-midi serait r�serv�e � la lecture et � l��criture, puisqu�il pleut. Par contre, si la pluie cesse au cours de l�apr�s-midi, et m�me si elle ne cesse pas il faudrait aller se chercher du poisson pour d�ner.
Knabo l�a �cout� sagement sans comprendre avant de se laisser endormir par le cliquetis des mots et de la pluie. Le chien semble confiant que cette journ�e en compagnie de son ma�tre serait toute aussi bonne les autres. Apr�s le frugal d�jeuner, le fr�re avait tir� de sa biblioth�que, les documents du dernier concile de l��glise ainsi que la derni�re �dition de la revue La Eklesio. Puis, s��tant install� � sa table avec du papier et une plume, il se met � lire et � prendre des notes. Knabo, tout de patience, supportera encore un brin de pri�re, puis une s�rie de petits travaux qui commencent � l�int�rieur et se poursuivent � l�ext�rieur par l�ermite recouvert de son cir�. Pour sa part, Knabo se contente d�observer son ma�tre sous l�abri de sa niche. Vers midi, le soleil r�appara�t, en effet. On avale la soupe, le moine et son chien font la sieste, la pri�re monte vers le ciel une fois de plus et enfin, � la joie du gros Saint-Bernard, la canne � p�che appara�t.
La p�che, en plus de pourvoir � leurs besoins de prot�ines, offre � l�ermite et � son chien, un divertissement et un exercice qui agr�mente, en �t�, leur solitude. L�hiver, ce sont les collets qui aident � faire leur provision de viande, puisque le li�vre abonde dans cette r�gion. La raquette devient alors un sport n�cessaire pour le fr�re, mais le gros chien qui n�a aucun moyen de flotter sur la neige, n�arrive pas toujours � suivre son ma�tre et doit parfois rebrousser chemin.
Aujourd�hui, l�ermite et son chien sont all�s p�cher � leur endroit favori: une sorte d�appendice de la rivi�re o� l�ombre et les parfums d��t� viennent ajouter aux avantages d�une abondante vie aquatique. On trouve � cet endroit, surtout la truie mouchet�e d�eau douce. Ce paradis du p�cheur n�a qu�un d�savantage, celui de la distance. Il est donc tard dans l�apr�s-midi lorsque les deux compagnons arrivent � la vue de l�ermitage La porte. Knabo, le premier, aper�oit l�anormal et s��tant arr�t� sur le sentier, il se met � aboyer. Son ma�tre l�ve alors la t�te et parcourt des yeux le voisinage. Non loin de la chute, il voit et reconna�t le familier v�hicule tout-terrain.
"Des visiteurs, mon vieux Knabo! Des visiteurs! Vite, pressons-nous!"
Arriv� � sa cabane, fr�re Joseph, toujours poli, frappe � sa propre porte. L�abb� vient ouvrir. Il soulage l�ermite de ses poissons en les passant au fr�re Cyril et les deux moines se donnent l�accolade.
"Mon cher fr�re Joseph, frappez-vous toujours � votre porte avant d�entrer? Nous, nous n�avons pas frapp�. Mais, enfin, vous �tes ici et c�est nous qui vous recevons. J�ai avec moi un homme de marque que tu connais."
Malgr� ses yeux encore mal ajust�s � l�obscurit� de sa cabane, le fr�re ne met qu�un instant � reconna�tre le gouverneur g�n�ral.
"Son Excellence le Docteur Melki Z�dec, gouverneur g�n�ral du Canada!"
Et, pour exprimer son respect, l�ermite fait la r�v�rence. Le gouverneur g�n�ral s�approche pour lui serrer la main:
"J�esp�re que ma visite n�est pas trop importune."
"C�est un honneur inestimable de vous avoir dans mon humble ermitage, Excellence! Quoique je doive vous recevoir en pauvre."
"� mon tour, je dois vous dire que votre pauvret� m�honore."
Enfin, le fr�re Joseph voit son ami, le fr�re Cyril qu�il n�avait aper�u jusqu�ici, et il l�accueille � bras ouvert:
"Ah! Mon cher fr�re, qu�il est bon de vous voir chez moi!"
Les visiteurs sont arriv�s � l�ermitage depuis pr�s d�une heure et ils ne sont pas demeur�s inactifs. En effet, l�ermite remarque qu�on a transform� sa table de cuisine en un autel. Dans son armoire il y a un tiroir sp�cial, qu�il a orn� de vignes et de bl�s incrust�s, dans lequel il garde les accessoires et les lingeries liturgique. Malgr� l�extr�me improbabilit� que des passants �trangers viennent aboutir � sa cabane lorsqu�il n�est pas l�, le fr�re Joseph, par pur respect pour les choses saintes, garde ce tiroir sous clef. Cependant le fr�re Cyril conna�t les cachettes de l�ermitage puisqu�il y a s�journ� pendant que l�ermite faisait ses visites mensuelles au monast�re. Il sait que le fr�re Joseph garde la clef du tiroir sous le chandelier de la chapelle et c�est l� qu�il l�a trouv�. L�abb� explique:
"Nous avons pris la libert� de faire les pr�paratifs pour l�eucharistie, en vous attendant."
Il donne le temps � son h�te d�enlever ses bottes et de se changer avant de commencer la liturgie. Le petit groupe se laisse emporter par l�ambiance liturgique: par le chant, la pri�re eucharistique et la Parole de Dieu que l�abb� sait tr�s bien interpr�ter. Apr�s la c�l�bration, l�ermite, avec l�aide du fr�re Cyril, entreprend les pr�parations culinaires avec enthousiasme. Il r�ussit de fa�on presque royale, son humble menue de moine.
Le repas fini, fr�re Joseph fait de la lumi�re. Autour de la table, une discussion commence � s�amorcer, car on a choisi ce moment pour aborder la question qui a motiv� l��minente visite. L�abb� ressuscite la discussion de la veille, cherchant � obtenir, gratis pro Deo, l�opinion du fr�re Joseph. L�ermite, toutefois, se contente de poser poliment une ou deux questions, gardant respectueusement le silence le reste du temps. Apr�s un d�lai suffisamment long l�abb� est s�r que le sage moine a eu amplement le loisir de saisir l�essence du probl�me concernant le pouvoir et le devoir du gouverneur g�n�ral face aux graves probl�mes sociaux qui affligent le pays. Constatant, n�anmoins que par humilit� l�ermite n�offrira pas librement son conseil, il se tourne vers lui et pose carr�ment la question:
"D�apr�s vous, fr�re, comment devons-nous faire face � ce probl�me?"
"P�re, comment oserais-je donner conseil � mon souverain ou � mon abb�?"
"C�est un ordre, fr�re Joseph! Faites-nous part de votre jugement concernant cette affaire."
"Puisque vous le d�sirez, P�re."
"� vous d�abord, voici mon conseil: Ouvrez les portes de l�abbaye � la jeunesse, m�me aux plus petits. Qu�ils viennent une semaine ou deux durant les vacances d��t� pour prendre contact avec Dieu dans la paix et le silence. Au plus grands, donnez des cours; pr�parez-les � jouer un r�le d�cisif dans le monde de demain. Ce sont eux qui de leurs �p�es forgeront des socs, et de leurs lances des faucilles. Ce sont eux qui pr�pareront le Royaume de Dieu, en lui rendant de plus en plus semblable le royaume terrestre. Enseignez-leur la doctrine sociale de l��glise et trouvez-vous des sp�cialistes pour leur montrer comment mettre cette doctrine en pratique. Ce minist�re durant deux mois de l�ann�e n�enl�vera rien aux bienfaits de notre vie monastique; au contraire, il l�enrichira. Nous avons beaucoup � apprendre des jeunes - entre autres nous devons devenir semblables aux plus petits d�entre eux afin de pouvoir entrer dans le Royaume des cieux. Actuellement, leur compagnie nous manque. Quant � moi, je serais pr�t � recevoir des groupes de jeunes qui d�sireraient venir partager ma vie de contemplation pour une semaine ou deux et recevoir les fruits de mon exp�rience que je suis pr�t � leur offrir. Qu�ils viennent, une demi-douzaine � la fois, avec leurs tentes et leur n�cessaire, et j�aurai un programme enrichissant pour eux.
Quant � vous, Excellence, prenez la situation en main, d�licatement mais fermement. Ne laissez aucun moyen �chapper � vos efforts sans toutefois d�passer les limites de la comp�tence que l�on reconna�t au gouverneur g�n�ral.
Servez-vous de votre autorit� et de votre influence pour proclamer un temps de r�conciliation dans tout le pays. Que ce soit un temps de pri�res pour ceux qui savent prier, mais pour tous, un temps d�examen de conscience et de r�paration. Que les dirigeants des grandes entreprises examinent les motifs de leurs op�rations en affaire; qu�ils se demandent si le gain n�a pas �t� le seul crit�re de leurs d�cisions financi�res. Qu�ils reconnaissent que la propri�t� existe en vue du service; qu�ils placent la valeur et les droits de la personne humaine au-dessus de toute autre consid�ration. Enfin, que ces magnats des affaires et de la finance r�parent les dommages qu�ils aient pu faire � l�organisation socio-�conomique du pays. De leur c�t�, que les chefs des syndicats et les ouvriers qu�ils repr�sentent aient un plus grand souci pour ceux de la classe ouvri�re qui sont d�savantag�s, c�est-�-dire, les ch�meurs, les m�res de famille qui ne sont pas sur le march� du travail mais dont le labeur m�rite d��tre reconnu et appr�ci�. Qu�il en soit ainsi � tous les �chelons de la soci�t�. Qu�on porte attention surtout aux droits et aux devoirs de la famille, car c�est � partir de ce mod�le parfait, cellule de la soci�t� nationale, que nous pourrons r�concilier les m�urs de notre pays avec les valeurs authentiquement humaines.
P�re, ma vie a �t� offerte au Seigneur pour le salut de la jeunesse; d�une fa�on ou d�autre, je ne demande pas mieux que de la d�penser pour eux.
Demandez aux �v�ques et aux chefs de d�nominations religieuses de participer � ces journ�es de r�conciliation en invitant tous leurs fid�les � se convertir. Ils aideront ainsi � alerter l�opinion publique et � faire de cette r�conciliation un mouvement national. Ensemble, l��glise et l��tat peuvent pr�parer la venue de la justice et de la paix en aplanissant leurs sentiers.
Lorsque vous aurez fais cela, mon p�re, et vous aussi, Excellence, vous aurez mis le pays en marche vers une soci�t� meilleure; ce sera le d�but d�une �re nouvelle et bienfaisante pour notre pays."
Le gouverneur g�n�ral n�est pas satisfait. Il est pr�t � croire qu�un renouveau spirituel apportera de bons fruits, mais il croit au dicton: ventre creux n�a pas d�oreilles. Selon lui, si on veut construire un monde meilleur, il faut mener de front et la r�forme morale et la r�forme socio-�conomique. Il exprime ainsi sa pens�e et conclut en disant:
"Je pense que si on me sugg�rait un moyen - si pauvre fut-il - susceptible d�apporter un peu plus de justice et de s�curit� �conomique dans ce pays, un moyen qui accompagnerait le mouvement de r�conciliation dont il est question, j�abonderais dans le m�me sens. Mais il faut cet aspect tangible. Le monde veut des signes sensibles; il en a besoin pour comprendre."
"Vous avez raison, Excellence. Permettez que je vous fasse part d�une id�e que j�ai recueilli dans un article que son auteur, un ami que j�ai connu chez les voltigeurs, m�a envoy� la semaine derni�re. C�est une id�e qui b�n�ficierait de votre patronage et elle pourrait �tre le moyen que vous cherchez."
"Vous avez �t� voltigeur?"
"Oui. J��tais pr�sent, il y a une douzaine d�ann�es ou plus, lorsque l�Ordre de voltigeurs vous a pr�sent� son hommage en pr�sence de Mgr R�my. Ce fut un des moments m�morables de ma vie."
Il s�agit d�un minisyst�me �conomique qui fonctionne localement sur une base semblable � celle de la coop�rative. Il y en a d�j� une douzaine � travers le pays; ce sont les Syst�mes �conomiques de base: SEB. Il y a Sebcourt � Courtenay, en Colombie canadienne o� le mouvement � pris naissance, Sebmont � Montr�al, Sebfax � Halifax et ainsi de suite.
"Et comment cela fonctionne-t-il?"
"D�abord, le syst�me se base enti�rement sur la valeur de la production et des services locaux. Il permet aux citoyens d�une localit� d��changer le fruit de leur travail m�me si l�argent fait d�faut. En fait, c�est un pouvoir d�achat nouveau qu�on met entre les mains des soci�taires en vue d�assurer que les biens rejoignent les besoins. Des �cus sont cr��s dont l��quivalence suit normalement celle du dollar canadien. Ce n�est pas un argent cr�� par un pr�t d�une banque � charte comme cela se fait dans le syst�me actuel, mais plut�t un pouvoir d�achat qui provient d�une promesse d��changer avec les autres membres une valeur �quivalente de biens et de services. Ce syst�me ressemble au troc mais il est infiniment plus flexible puisque les transactions se font au moyen d�un instrument mon�taire. Il convient tr�s bien � la nouvelle science de l�informatique."
Le p�re abb� interrompt � il a le don des formules synth�tiques:
"Nous pourrions dire que c�est du troc socialis�."
"Justement! Et les �cus ne repr�sentent, en fait, qu�une tenue de livres. Il s�agit de tenir compte des d�bits et des cr�dits. On n�imprime pas d�argent. Le syst�me fonctionne; il permet un grand nombre de transactions l� o� elles ne seraient pas possibles autrement, surtout dans les localit�s o� le ch�mage abonde."
"Si le syst�me fonctionne d�j�, pourquoi mon patronage?"
"Ce serait pour donner plus de cr�dit au mouvement. Ce qui rend l�argent sain c�est aussi le cr�dit ou la confiance qu�on lui porte. Pour que le mouvement des SEBs devienne vraiment viable, il faudra qu�il suscite de plus en plus la cr�ance des gens. Je suis certain qu�on utiliserait plus couramment les services du syst�me SEB si on y voyait davantage des signes de confiance, surtout de la part de personnes �minentes. Excellence, vous �tes le plus grand signe de confiance au pays."
"Voil� de l�utopie, mon fr�re! Je ne vois pas comment patronner ce mouvement."
"N�avez-vous pas � votre disposition une arm�e de voltigeurs, les b�rets bleus. Mettez-les discr�tement � l��uvre. En consultation avec les SEBs d�j� existants, qu�ils forment un Sebcan pour consolider et promouvoir le syst�me � travers tout le Canada et soyez-en manifestement le patron."
Apr�s avoir entendu cette derni�re suggestion du fr�re Joseph, les deux personnages ne trouvent plus rien � dire. C�est le fr�re Cyril qui rompt le long silence.
"� quelle heure, P�re abb�, voulez-vous que la voiture soit pr�te pour le d�part demain matin?"
"J�aimerais partir assez t�t � imm�diatement apr�s les matines et le petit d�jeuner, si le fr�re nous y invite�"
"Exprimez votre d�sir et ce sera fait� m�me si j��tais parti pour le ciel."
"Vous plaisantez, vous aussi� vous n�irez pas si vite au ciel. Vous avez du miel, fr�re.
"Oui! J�en ai une surabondance. Il a fait beau cette ann�e et les abeilles ont travaill� tr�s fort."
"Eh bien! Mes ordres les voici: Demain ce sera moi qui pr�parerai le d�jeuner � des cr�pes sucr�es au miel � tandis que vous fr�res Joseph et fr�re Cyril, vous pr�parerez le d�part. �a va?"
"Et moi?"
"Vous Excellence, vous pourrez exercer votre jambe. Vous aimez les marches solitaires; profitez-en! Il n�y a rien de plus vivifiant qu�une marche matinale dans la nature. Cela aide aussi l�esprit � faire de sages d�cisions et � prendre de bonnes r�solutions."
Finalement, l�abb� sugg�re qu�il faudra penser � prendre du sommeil. Le fr�re Cyril apporte les sacs de couchage tandis que l�ermite prend la paillasse qui se trouve sur son lit et s�en va y mettre de la paille fra�che. Il recouvre ensuite son lit de draps fra�chement lav�s. Pendant ce temps les autres ont install� leur mat�riel de couchage dans diff�rents coins de la cabane.
"Excellence, ce n�est pas la chambre du roi, mais voici, je vous offre la mienne."
"Fr�re Joseph, je n�ai aucune intention de prendre votre lit."
"Excellence, acceptez, je vous prie. Ce sera beaucoup mieux pour moi, je vous l�assure. Comment pourrais-je dormir sur mon lit, sachant que mon souverain est couch� sur le plancher de ma maison? Si vous voulez faire le bonheur de votre sujet faites-lui le plaisir d�accepter sa pauvre chambre."
"Tu ferais mieux d�accepter, Melki. Je connais le fr�re: il ne dormira s�rement pas � moins que tu ne consentes � prendre son lit. D�ailleurs, il est tenace et ne c�dera pas tant que tu n�auras pas conc�d�. Aussi bien le faire maintenant."
Le gouverneur g�n�ral consent finalement � prendre la chambre.
Apr�s les complies, fr�re Joseph sert un lait de ch�vre qu�il a r�chauff� sur la braise mourante de l��tre. Subissant les effets soporifiques de cette potion, le petit groupe s�endort profond�ment, � l�exception de l�ermite qui s�est install� � la porte de sa chapelle. Lorsque la respiration profonde de ses visiteurs l�assure de sa solitude, fr�re Joseph se l�ve et se rend � pas feutr�s aupr�s de l�autel pour prier. Une lueur douce �mane de la lampe du sanctuaire, projetant partout des ombres mouvantes. Il s�agenouille en regardant l�ic�ne. Les visages de la Vierge et de son Enfant sont anim�s par les rayons de la flamme dansante. Cette ic�ne est pour lui l�image parfaite car elle exprime v�ritablement tout ce qui se cache derri�re son silence. Elle est comme une porte qui s�ouvre sur l��ternit�, l�invitant � entrer dans le myst�re divin o� le temps passe dans l��ternel pr�sent, laissant derri�re lui, le pass� et le futur.
Fr�re Joseph contemple. La mati�re qui l�entoure �chappe � ses sens selon la mesure de sa contemplation. Malgr� l�invitation qui semble venir d�elle, l�image demeure comme un voile qui le s�pare du Saint des saints. N�anmoins, il s�approche, en esprit, jusqu�� l�endroit o� l��me ne peut plus aller de l�avant sans laisser derri�re elle son compagnon, le corps. L�, il entend � peine le son des voix et des musiques que le rideau mystique �touffe. Les sons qu�il entend de plus en plus clairement sont ceux d�une grande foule en f�te. Soudain, une voix unique perce � travers le voile: Ce sont les paroles de saint Paul, r�p�tant ce qu�il disait autrefois aux h�breux:
�Tu t�es approch� de la montagne de Dieu et de la cit� du Dieu vivant, de la J�rusalem c�leste et des myriades d�anges en r�union de f�te; et de l�assembl�e des premiers n�s qui sont inscrits dans les cieux, d�un Dieu juge universel, et des esprits des justes qui ont �t� rendus parfaits, de J�sus m�diateur d�une alliance nouvelle, et d�un sang purificateur plus �loquent que celui d�Abel.�
Enfin, l�image s�ouvre devant lui, r�v�lant une multitude de convives qui exultent dans les r�jouissances d�un festin que le temps n�interrompt pas. Les mets abondants, � la port�es de tous, sont les composants de l�amour et de la paix. Cette nourriture c�leste qu�ils absorbent les unis les uns aux autres dans une parfaite communion par laquelle ils forment un seul corps mystique. � la t�te de ce joyeux rassemblement pr�side un Homme-Dieu dont les cinq plaies glorieuses refl�tent, comme des diamants, la lumi�re qui �mane de tout son corps.
Tout � coup, le fr�re aper�oit une forme blanche qui se d�tache des autres et s�avance vers lui. � mesure qu�elle s�approche, cette forme r�v�le des traits humains de plus en plus familiers� Oh! Il la reconna�t! C�est l�amie de son enfance, celle qui a peint pour lui l�ic�ne de la Porte du Ciel. Elle lui fait signe�
"Viens! Jean-Nil."
Il entre au banquet. La joie qui l�entoure le p�n�tre comme un torrent si bien que son c�ur de chair ne peut plus en contenir l�afflux� il a mal� le c�ur �clate!
Le docteur Z�dec se r�veille en sursaut. Il est s�r d�avoir entendu une plainte et un son sourd comme celui d�un corps qui s�affaisse. Un �clat de lumi�re qu�il capte du coin de l��il lui fait tourner la t�te vers la chapelle o� il voit quelque chose de semblable � la lueur d�un gaz phosphorique passer � travers le voile et s��chapper ver le haut. Il se l�ve et s�en va en sautillant sur sa jambe jusqu�� la petite chapelle o�, ayant tir� le rideau, il aper�oit fr�re Joseph gisant par terre.
"P�re Mika�l! Fr�re Cyril!"
Les deux religieux se r�veillent et arrivent, anxieux, aupr�s du gouverneur g�n�ral. On allume une lampe et apr�s un examen sommaire l�ancien m�decin confirme le d�c�s.
"Il est mort! �apparemment d�une crise cardiaque massive. Il �tait pourtant si jeune!"
"Oui, tout juste trente-sept ans!"
"Il avait offert sa vie� c�est ainsi que Dieu l�a accept�e.
� 2002, Jean-Nil Chabot