Chapitre Cinq

Des visiteurs

Jean-Nil travaille � la ferme de son p�re. Il s�ennuie. Les journ�es lui paraissent interminables. Ce n�est pas que la paix de la campagne lui d�plaise, car il aime bien la nature, mais contrairement � son fr�re, il trouve les travaux de la ferme ennuyeux. Il a dix-neuf ans et ne peut continuer ses �tudes parce que son p�re n�en a pas les moyens. Il aurait voulu devenir ing�nieur. S�il pouvait travailler � l�ext�rieur, peut-�tre pourrait-il payer lui-m�me ses �tudes, mais il croit que son devoir est d�aider son p�re qui semble toujours � court de main-d��uvre. Il se sacrifie donc pour assister ses parents et pour faire ce qu�il croit �tre, pour le moment du moins, la volont� de Dieu.

Madame Sirois, pendant qu�elle lave la vaisselle, observe ses fils par la fen�tre de la cuisine. Ces derniers sont en train de r�parer une cl�ture pr�s de la maison. Pierre est le plus grand mais non pas n�cessairement le plus fort malgr� l�endurance qu�il a acquise par les travaux physiques de la ferme. La plupart du temps, dans leur luttes amicales, c�est Jean-Nil qui a le dessus. L�a�n�, dont les cheveux bruns l�gers parsem�s de m�ches blondes embellissent un visage d�j� beau, charme les filles qui rivalisent entre elles pour obtenir son attention. Son fr�re, par contre, n�est ni beau, ni laid. Ses cheveux noirs, �pais, indisciplin�s, et son teint fonc� lui donne une apparence qui contraste plus qu�elle apparente celle de son fr�re. Son visage rectangulaire refl�te sa force physique. "Un solide gaillard", pense sa m�re. Mais, ce qu�elle admire le plus chez lui, c�est sa sensibilit�, sa gentillesse envers ses parents; envers ses fr�res et s�urs � enfin, envers tout le monde. En plus de �a c�est un gar�on qui r�ussit tr�s bien aux �tudes; il a aussi un bon jugement et un bon sens pratique.

La m�re est tr�s fi�re de ses fils. Elle s�inqui�te pourtant au sujet de Jean-Nil, car elle sent qu�il n�est pas heureux. Qu�il ait d� abandonner la poursuite d�une profession pour laquelle il avait tant d�ambition et s�adonner � un travail qu�il trouve sans attrait lui a fait perdre son entrain habituel. Il a besoin de se donner une raison de vivre; il a besoin de se greffer � la vie� � quelque chose� � quelqu�un. "Il a besoin d�une bonne femme", pense la maman, "�d�un tr�sor de femme aupr�s de laquelle tout l�or du monde ne serait qu�un peu de sable."

C�est cela que la m�re croit d�sirable pour son fils et, � cette intention, elle fait une courte pri�re. Relevant les yeux apr�s son "amenn", elle voit ses deux hommes dispara�tre derri�re le bosquet: Pierre conduisant le tracteur et Jean-Nil assis sur la charrette. Alors qu�elle porte son attention � autre chose, ses deux fils disparaissent de sa pens�e. Quelques minutes plus tard, on frappe � la porte:

"Entrez!"

C�est l�habitude des gens de la r�gion d�inviter � entrer lorsqu�on frappe � la porte. Il est tellement rare que les visiteurs soient des �trangers qu�on ne se donne pas la peine d�aller ouvrir. Mais cette fois-ci ce sont, en effet, des �trangers qui apparaissent dans l�ouverture de la porte; deux hommes portant chacun une petite valise. L�un d�un, voyant la surprise de la ma�tresse, s�empresse de s�identifier pour la rassurer:

"Nous sommes des Voltigeurs�vous connaissez notre mouvement?"

Elle h�site un moment, mais sa m�fiance dispara�t imm�diatement lorsqu�elle reconna�t l�uniforme.

Bien oui, vous �tes venus l�an dernier�du moins, l�un de vous est venu. Attendez un instant que j�appelle mon mari. Il doit �tre encore dans la grange."

"ARTHUR ! ARTHUR ! IL Y A DES VISITEURS, ICI, POUR TOI!"

Lorsque Jean-Nil revient des champs pour le souper, il est heureux de trouver les deux hommes assis au salon avec son p�re et les plus jeunes des enfants. La pr�sence de visiteurs, surtout lorsqu�elle occasionne un �v�nement, ajoute un peu de sel � la monotonie des besognes journali�res. Sa m�re, toute aussi heureuse, ne semble pas se pr�occuper du surcro�t de travail que lui causera cette visite. Tout empress�e, elle vient � la rencontre de Jean-Nil et l�emm�ne devant les visiteurs. L�un d�eux, nerveux, se l�ve brusquement et tend la main.

"Voici mon fis Jean-Nil. Ce monsieur est Adolphe� ?"

"Rytmore, Ryt-mo-re, Madame."

Jean-Nil donne la main � un homme d�passant la vingtaine, un peu gras, avec un visage rond dans lequel s�agitent des yeux saillants qui lui donne un air effarouch�. Le visiteur serre la main en la tirant vers lui d�un geste nerveux, ce qui d�pla�t � Jean-Nil. Sans savoir pourquoi, d�s lors, il ressent pour ce Rytmore, une certaine m�fiance m�l�e de piti�.

"Et celui-ci est notre taquin Monsieur St-Cyr�Roger."

Un petit homme souriant, au visage plein de rousseurs et aux cheveux roux, ondul�s, d�j� grisonnants, se l�ve pour lui serrer chaleureusement la main.

"Bonjour Jean-Nil. Je crois que tu n��tais pas ici lorsque je suis pass� l�an dernier? �tais-tu cach�?"

Jean-Nil le trouve bien sympathique.

"Quand �tes-vous venu l�an dernier?"

"C��tait au d�but de juin."

"J��tais, alors, au coll�ge."

L�attention revient aux visiteurs, � monsieur St-Cyr, surtout, qui n�en fini plus de taquiner les enfants et qui amuse tout le monde avec ses anecdotes. Jean-Nil se permet alors d�observer les nouveaux venus et leurs attirails. Il va s�asseoir sur une chaise libre au dossier de laquelle l�un des voltigeurs a accroch� sa coiffure. C�est d�un b�ret de feutre bleu avec une fleur de lys au centre et un ruban rouge autour. � part les couleurs il est semblable � ceux que portent les cadets de l�arm�e. "Je comprends pourquoi on a surnomm� les voltigeurs, les b�rets bleus" pense-t-il. Il remarque aussi que les visiteurs ont au cou un foulard l�ger qu�ils portent � la scout et dont les couleurs sont celles du b�ret. Sur la table basse du salon on a �tal� pamphlets, livrets, boutons-�pingles et quelques exemplaires d�une revue dont Jean-Nil reconna�t le titre de La Table Ronde. C�est une publication que son p�re re�oit et qu�il laisse tra�ner dans la maison avec l�espoir que ses enfants finiront par s�y int�resser. Le nom de ce p�riodique a toujours intrigu� le jeune homme, c�est pourquoi, piqu� par la curiosit�, il a de temps � autre ramass� la revue pour en examiner les gros titres, mais sans s�y int�resser davantage. La petite note explicative qui appara�t en sous-titre sur la page couverture a toutefois suffisamment retenu son attention pour l�avoir garder � la m�moire: Organe de la Solidarit� pour la Justice et la Paix.

Rytmore, assis un peu � l��cart, est absorb� dans une activit� un peu bizarre. Il tient un crayon rouge qu�il humecte avec la langue pour faire des marques dans les paumes de ses mains. Jean-Nil l�observe quelques temps mais bient�t son attention retourne � St-Cyr qui raconte ses interminables aventures.

"�j��tais heureux de rencontrer son �pouse, une charmante petite femme. Elle m�a invit� � souper. C��tait une occasion pour piquer une bonne jasette � nous ne nous �tions pas revus depuis deux ans. Pendant qu�on parlait, M�o et moi, la jeune femme s�affairait dans la cuisine. Enfin, le souper est pr�t et on se met � la table. On arr�te la conversation juste assez longtemps pour faire le b�n�dicit� apr�s quoi la conversation reprend de plus belle. La pauvre femme a quelque chose � dire et c�est avec grand peine qu�elle parvient � se faire entendre: �J�ai fait des cr�pes pour souper mais je vous avertis que je ne suis pas bonne cuisini�re�. �Ma ch�re madame�, je lui ai r�pondu, �on dit toujours �a quand on a du talent.� Mais cette cuisini�re-l� avait raison � ses cr�pes �taient �paisses et mal cuites. Et moi qui n�aime pas les cr�pes, surtout celles qui sont mal cuites!"

"Ne vous en faites pas Madame Sirois, si c�est des cr�pes que vous pr�parez, les v�tres, je les aimerai bien."

St-Cyr se l�ve et va jeter un coup d��il dans la cuisine pour s�assurer qu�il n�a pas caus� d�embarras. Mais la cuisini�re le rassure en lui disant qu�elle pr�pare du boudin.

"Le p�re reprit conscience de ma pr�sence lorsque la m�re revint avec son poupon pour me le pr�senter. Elle se rendit compte, alors, que la cr�pe avait disparue. �Ah! Je suis tellement heureuse que vous aimiez mes cr�pes. Il a fallu tout ce temps pour que mon mari s�habitue � ma cuisine et je ne suis pas certaine qu�il y soit encore.� Avant que j�eusse le temps de protester une autre grosse galette p�teuse prit place pour se faire absorber. J�ai trouv� le moyen de la faire absorber par l�autre poche. Heureusement, c��tait la derni�re. La cuisini�re s�est excus�e: Si j�avais su que vous �tiez pour aimer mes cr�pes, j�en aurais fait davantage.� �C�est dommage�, je lui ai r�pondu, �mais ne vous en faites pas. De toute fa�on, si vous m�en aviez donn� un autre, j�aurais �t� en peine de lui trouver une place.�"

Apr�s �a, il fallait bien que je me d�barrasse de ces p�tes-l� au plus vite. C�est lourd, �a, dans les poches, et un peu graisseux aussi. Donc je me suis excus� pour passer � la chambre de toilette. J�ai fourr� mes p�tes l� o� de toute fa�on elles auraient fini par aboutir. Puis j�ai actionn� la chasse croyant que la toilette avalerait tout le tas. Par malheur, elle s�est plut�t engorg�e! J�aurais d� d�chirer ces choses-l� en petit morceaux. Il m�a fallu appeler M�o. Quel emb�tement! �M�o, viens ici! La toilette est bouch�e.� Le voil� qui arrive avec sa ventouse et commence � la plonger l�-dedans. Vous vous imaginez que j��tais mal � l�aise. Il allait siphonner ces grosses cr�pes et apr�s� Ah! quel embarras! Il allait falloir tout expliquer. La p�tite femme allait �tre tellement boulevers�e; elle qui croyait que j�avais appr�ci� sa cuisine. Et moi? � coup s�r, cela allait g�cher ma visite. Voil� les morceaux de p�tes brun�tres qui surgissent! M�o s�arr�te et regarde �a� �a y est! �Yvonne!� Lance-t-il, �je t�avais pourtant dit de ne pas laisser tremper les couches du b�b� dans la toilette!�"

Toute la famille Sirois �clate de rire. "Chenapan!" S�exclame Madame Sirois pour le taquiner. "Venez manger, c�est pr�t. Et vous, Roger St-Cyr, je vous surveille de pr�s. Vous feriez mieux d�enlever votre veston � grandes poches." On reprend le rire. Quant � Rytmore, il demeure s�rieux. Tous s�installent � la table et rendent gr�ce � Celui qui est la source de tout bien. La pri�re termin�e, un moment de r�pit permet � Jean-Nil de poser une question:

"Pourquoi a-t-on nomm� votre revue La table ronde?"

"Ah! Tu dois avoir lu les contes du Roi Arthur?"

Et il se met � chanter: "Voltigeurs de la Table Ronde� Ah! Ah! Non! Soyons s�rieux. Cela n�a rien � voir avec Arthur � Sire le roi Arthur, c�est-�-dire, et non pas Arthur Sirois. Voyons: L�Union pour la justice et la paix est un mouvement populaire qui cherche � grouper les citoyens sans distinction de race, de rang, et cetera, en vue de certaines r�formes financi�res, �conomiques, sociales et politiques. �Table ronde� signifie que nous �vitons l�esprit de parti. Le cercle est le symbole de l�unit� - tu vois ? Le titre de notre revue indique qu�elle fonde ses id�es sur un principe contraire � la lutte des classes. Notre revue et le mouvement qu�elle repr�sente �vitent aussi la lutte des partis politique."

La discussion va bon train; les l�gumes et le boudin aussi. Arthur Sirois, � son tour, aborde un autre aspect du m�me sujet:

"Je sais que vous avez eu des difficult�s avec les m�dias, avec certains autres groupes et avec les autorit�s - m�me les autorit�s religieuses. Je lisais dans le dernier num�ro de La table ronde que dans une petite ville de l�Est, o� le maire est un adversaire, vous avez �t� tourment�s et m�me arr�t�s par la police � laquelle on avait port� plainte. J'esp�re que dans cette ville-l� on arrivera � comprendre que vous n�avez rien � voir avec leur politicaillerie."

"Un brin de pers�cution ne fait pas de tort, Monsieur Sirois. Il en faut un peu pour pratiquer la patience et l�endurance. Il ne se fait aucun bien en ce monde sans que des forces oppos�es surgissent pour lui mettre les bois dans les roues. M�me le plus grand bien rencontre de l�opposition et de cela l��vangile nous en donne le meilleur exemple. De plus�"

"J��tais l�, moi, quand cette damn�e police nous a arr�t�s!"

C�est Rytmore qui interrompt son confr�re. Il s�excite, se f�che, frappe la table du poing, parle de plus en plus vite et de plus en plus fort:

"Le maire c�est un hypocrite, un vendu aux financiers; les policiers sont tous ses petits valets, des corrompus ! Pourquoi arr�tent-ils les gens qui font le bien au lieu d�arr�ter la crapule qui patauge dans la ville ? C�est parce qu�ils font eux m�me partie de ce rapace."

Les paroles sortent si vite de la bouche qu�elles frappent l�oreille comme un �boulement et on ne peut plus distinguer les mots. Les Sirois, surpris par cette explosion, le regarde d�un air �tonn�. Quant � St-Cyr, visiblement embarrass�, il se contente de baisser la t�te sans rien dire. Finalement, lorsque l�autre commence � invectiver d�une fa�on intol�rable, il se voit oblig� d�intervenir.

"Rytmore! Arr�te-moi �a! Voyons� ne peux-tu pas contr�ler un peu ta salive?"

Rytmore se tait.

"�coute-moi bien, Adolphe. Tout �a ne sert � rien. Et souviens-toi de l�avertissement de la Direction� �un voltigeur qui ne sait pas pardonner et oublier ne peut pas demeurer un voltigeur.� Ne l�oublie pas!"

Il est certain que St-Cyr aurait pr�f�r� faire cette r�primande en priv� mais la situation l�obligeait � intervenir directement. Autour de la table, les plus �g�s comme les plus jeunes ont ressenti comme une douche d�eau froide refroidissant l�atmosph�re de convivialit� qui �tait la leur avant l�incident. Petit � petit, toutefois, la bonne humeur reprend le dessus. Le souper termin�, le P�re Sirois, fid�le � ses habitudes, convoque la famille pour le chapelet. Les voltigeurs sont eux-m�mes heureux de se joindre au groupe car ils ont besoin d�alimenter leur z�le au moyen de la pri�re. On s�agenouille et chacun, dans la pri�re commune, communique individuellement avec son Dieu personnellement pr�sent. Les plus jeunes, toutefois, ont plus de difficult� � se concentrer longuement et ne sont pas longtemps sans bouger. Madame Sirois voudrait bien m�diter un peu, mais elle doit tenir les yeux ouverts sur les enfants et faire des menaces silencieuses lorsque l�une des petites se sert de son chapelet pour se boucler les cheveux. Le p�re dirige la pri�re avec recueillement et avec une certaine solennit� comme un homme conscient d�accomplir une t�che sacr�e. Les autres prient avec bonne intention, mais non sans un brin de distraction comme il convient � la plupart des �tres humains. Jean-Nil, par exemple, fait son possible pour m�diter les myst�res du rosaire mais il ne peut s�emp�cher d�observer de temps � autre, du coin de l��il, la sinc�rit� et l�humilit� de St-Cyr qui se livre pieusement � la pri�re sans aucun respect humain. Il veut l�imiter, mais avant de fermer d�finitivement les yeux, il tourne l�g�rement la t�te vers l�autre voltigeur. Contrairement au reste du groupe qui fait face au crucifix, Rytmore, se tient de c�t� car il a besoin d�espace pour ses bras qu�il �tend en forme de croix. Une main tient le chapelet tandis que l�autre, ouverte, laisse voir dans la paume, comme une plaie, la marque rouge qu�il avait faite avec son crayon. Les yeux sont ferm�s mais Jean-Nil, perspicace, reconna�t que cet homme se trouve plus en pr�sence de lui-m�me qu�en pr�sence de Dieu. Pour se remettre dans le bon esprit, le jeune Sirois retourne son regard vers St-Cyr puis, ferme ensuite les yeux sans plus de distractions.

Le chapelet termin�, les deux voltigeurs sortent pour aller de porte en porte pr�senter leur revue et inviter les gens � une rencontre qui aura lieu le lendemain soir. Apr�s cette sortie, St-Cyr revient chez les Sirois tandis que l�autre voltigeur s�en va passer la nuit chez le voisin. Les Blackburn sont d�anciens membres de la Solidarit� et des gens de confiance, autrement Rytmore n�aurait pas �t� laiss� seul avec eux. St-Cyr a confiance qu�ils ne seront pas rebut�s par les excentricit�s de son compagnon. Il s�excusera plus tard aupr�s d�Arthur et d�Anne Sirois pour le comportement de son compagnon:

"C�est un jeune homme tourment� qui a eu un pass� difficile. Il nous conna�t depuis environ un an et nous a d�j� rendu plusieurs services. Je crois que la camaraderie et la bonne entente qu�il trouve chez nous l�attirent fortement; cela lui aurait toujours manqu� semble-t-il. R�cemment il a fait sa demande pour �tre admis dans l�ordre des voltigeurs. Alors, nous l�avons accept� en probation."

"Pourquoi l�avez-vous accept� puisque vous connaissez son probl�me?"

"Il y avait l�espoir que le d�vouement, l�esprit de famille et la chaleur de l�amiti� pourraient corriger ou plut�t gu�rir ses blessures de l��me. Une atmosph�re fraternelle aid�e d�une bonne direction spirituelle peut corriger de telles avaries de personnalit�s. Il est vrai que nous ne le connaissions peu. Le terme de sa probation approche et je dois recommander son renvoi. En passant, gardez cela bien secret! C�est dommage pour lui, mais l�ordre n�existe pas seulement pour ses membres � sa raison d��tre est avant tout l��ducation sociale et politique de nos gens. Le voltigeur doit �tre capable de rendre effectivement ce service."

"N�avez vous pas non plus dans votre ordre une �quipe qui travaille au Centre de Canabourg, dont les membres vivent comme des moines? N�y aurait-il pas l� une meilleure chance d�int�gration pour Adolphe?"

"Oui, ch�re Madame, il est vrai que nous avons une �quipe stationnaire, mais eux aussi doivent prendre la route de temps � autre. En fait, nous avons un syst�me rotatif auquel tous, ou presque tous, participent. Cela permet � ceux qui sont mobiles de se reposer de la route et � ceux qui sont stationnaires de se tremper dans l�action. Rytmore a lui-m�me fait un stage d�apprentissage au Centre car cela est exig� pour chaque nouvelle recrue, mais la vie communautaire ne lui va pas non plus. Il n�a pas r�ussi � s�y adapter durant les quelques mois qu�il a v�cu au Centre."

Le lendemain soir, un petit groupe d�hommes de femmes sont r�unis dans une salle de classe � l��cole du village. Jean-Nil est l�, aussi, avec son p�re. On aurait aim� obtenir la salle paroissiale mais elle n��tait pas disponible. Il y a toujours de la m�fiance dans la population envers la Solidarit�. Certains la prennent pour un mouvement communiste et d�autres pour un mouvement fasciste. D�autres, encore, la voient simplement comme un mouvement subversif sans l�associer � une id�ologie particuli�re. Enfin, il y a ceux qui la prennent pour l�adversaire de leur parti politique pr�f�r�. Ces pr�jug�s, St-Cyr les a rencontr� tour � tour au cours de ses ann�es d�apostolat. C�est sans doute d� � un pr�jug� de la sorte que les bois ont �t� mis dans les roues lorsqu�il a essay� d�obtenir la salle paroissiale. Mais enfin, les bonnes gens que voici r�unis devant lui sont pr�t � l�entendre.

"Mes dames et messieurs, comme c�est l�habitude dans nos r�unions, nous allons commencer par une pri�re et une courte lecture de la Bible."

St-Cyr prie spontan�ment et bri�vement, d�montrant son aptitude pour ce genre de pri�re. Ensuite, s�adressant encore une fois � son auditoire:

"Je veux un volontaire, maintenant, pour nous lire un verset ou deux de la bible. Qui est pr�t � venir en avant pour ouvrir cette bible et nous en lire quelques lignes? On a un volontaire?"

Michel Blackburn a l�habitude du volontariat. Il s�avance donc et saisit le gros volume des �critures. Ce n�est pas un livre qu�il conna�t tr�s bien car il n�en a pas � son nom, malgr� qu�il projette depuis longtemps d�en acheter une. La seule connaissance de la Bible qu�il poss�de lui vient des lectures dans la messe dominicale. C�est pourquoi, il s�ex�cute gauchement, car � la messe on n�a pas � chercher un chapitre ou un verset dans un volume de 2000 pages. Apr�s un moment d�h�sitation, ne sachant pas par o� commencer, il d�cide que ce serait peut-�tre pr�f�rable d�aller au commencement. Il ouvre donc au tout d�but, tourne une page ou deux pour para�tre faire un choix et s�arr�te au dernier paragraphe du premier chapitre de la Gen�se: �Dieu les b�nit et leur dit: �Soyez f�conds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la���"

Ce pr�ambule termin� le voltigeur reprend la parole:

"Mes dames et messieurs, tout d�abord, je veux me pr�senter, car il peut y en avoir parmi vous que je n�ai pas encore rencontr�s. Moi, je m�appelle Tit-Coq."

Il passe les doigts dans sa cr�te de cheveux roux et l�assistance, saisissant le calembour, se met � rire. St-Cyr reprend:

"Si vous �tes polis, toutefois, vous direz Monsieur St-Cyr. Je suis de ces personnages dont la saintet� est h�r�ditaire."

Une courte pause laisse � l�assistance le temps de rire.)

"Non, en fait, mon nom n�est pas un titre, c�est un programme, le programme de ma vie. Le nom de bapt�me, c�est Roger� cela fait Roger St-Cyr. Mon copain, que vous voyez l�, lui, s�appelle Adolphe Rytmore. Je ne sais pas o� il a p�ch� ce nom l�. Moi, je trouve �a plus facile de l�appeler simplement Adolphe � peut-�tre parce que je suis n� � St-Adolphe."

"Nous sommes des voltigeurs. C�est-�-dire que nous appartenons � l�Ordre des voltigeurs. L�Ordre de voltigeurs, lui, appartient � la Solidarit� pour la Justice et la Paix. L�Ordre des voltigeurs c�est comme un ordre de chevaliers qui luttant pour le bien de leur pays. Le pays qu�ils ont en vue, c�est un monde meilleur o� r�gne la justice et la paix. Le Roi de ce pays c�est d�abord le Seigneur qui nous enseigne � travers son �glise. Ce sont aussi ceux qui tiennent leur autorit� de Lui, ici, sur la terre. En fait j�appartiens � un mouvement qui s�occupe surtout � vulgariser l�enseignement social de l��glise.

Avant d�aller plus loin, je veux remercier Monsieur Blackburn, un associ� depuis nombre d�ann�es, ainsi que sa charmante �pouse, pour l�hospitalit� qu�ils nous offrent toujours lorsque nous sommes dans la r�gion. Ces jours-ci, c�est Monsieur Rytmore qui b�n�ficie de leur bont�. Comme vous le savez notre travail est b�n�vole, c�est-�-dire que nous ne recevons pas de salaire; c�est pourquoi nous comptons sur l�hospitalit� de nos amis.

Je remercie aussi la famille Sirois. C�est moi qui profite de leur g�n�rosit�. Arthur et moi avons au moins une chose en commun. Lui, c�est le grand Sire Roi et moi je suis le petit saint Sire. �Noblesse oblige� n�est pas ? Il fallait que je vous aide � le remarquer. Mais, finies les balivernes. Maintenant, commence le s�rieux.

Bon! Laissez-moi vous dire que cela me ravigote de me trouver devant un groupe comme vous, b�tisseurs de notre pays. Fermiers, fermi�res, b�cherons, employ�s des services locaux, vous faites ce qui contribue le plus � la dignit� de l�homme; vous participez � la cr�ation du monde. Heureux �tes-vous! Aimez votre travail et respectez la dignit� qu�il vous donne, en le faisant diligemment, consciencieusement et avec le sens des responsabilit�s qu�il implique. Souvenez-vous que Dieu continue de cr�er par votre travail.

Monsieur Blackburn a bien choisi son texte de la Bible: �Emplissez la terre et soumettez-la.�"

Blackburn est flatt�. Il se f�licite: "C�est plut�t mon instinct qui m�a guid�." murmure-t-il � sa femme assise � son c�t�. La t�te bien haute et le regard fix� sur St-Cyr, il ignore les regards qui se tournent vers lui.

L�orateur continue:

"Ce soir je veux surtout vous parler d�une encyclique de notre cher Pape; l�encyclique Laborem Exercens. En fran�ais on lui donne comme titre: Le Travail Humain."

Quand la Bible dit que l�homme - cela inclut la femme, bien s�r � que l�homme doit se �soumettre la terre� elle parle de toutes les ressources terrestres. L�homme se sert des choses mat�rielles pour se b�tir, ou se cr�er, un milieu qui lui convient. Ces ressources-l� ont �t� mises � la disposition de tous les hommes par le Cr�ateur. L�homme s�en sert mais il n�en devient jamais le propri�taire ultime puisque les bien cr��s l�ont �t� pour tous les humains. Bien s�r que l�homme peut inventer de meilleurs moyens d�utiliser ces ressources comme le font les grosses compagnies avec leurs recherches scientifiques, mais cela n�emp�che pas qu�au d�part c�est toujours ce que l�homme n�a pas cr�� - ce qui est propri�t� commune - qui permet ce d�veloppement. Votre machinerie agricole, par exemple, existe non seulement parce qu�on l�a invent�e, mais aussi parce qu�il y a du m�tal sous la terre. De plus, cette machinerie ne vous serait pas utile sans la terre, le soleil et la pluie que l�homme n�a pas invent�s. Au commencement du travail de l�homme, il y a toujours le don de Dieu. Le Pape dit ces choses-l� dans son encyclique.

Par contre, c�est seulement par le travail que les ressources cr��es par Dieu peuvent servir � l�homme. M�me les outils dont vous vous servez pour votre production agricole, des plus simples, comme la hache, jusqu�aux plus compliqu�s, comme le tracteur, tout �a a �t� cr�� par le travail de l�homme. Quant vous vous servez de notre merveilleuse technologie moderne vous participez au travail des autres et vous en b�n�ficiez. C�est la m�me chose pour les autres industries.

C�est non seulement le travail de la g�n�ration pr�sente qui nous permet, � chacun de nous, de produire mieux et davantage, mais aussi celui des g�n�rations pass�es. Un tel a d�couvert le feu, au autre a invent� la roue, un troisi�me a trouv� le moyen de forger le fer, et ainsi de suite. Quand l�homme travail, il entre dans le labeur des autres. Comme vous le voyez, nous avons un double h�ritage commun. Chaque personne dans ce pays, chacun de vous, messieurs et mesdames, avez h�rit� de deux choses pour vous aider � mieux travailler et � mieux vivre: les ressources naturelles et les ressources cr��es par le travail. Les deux ensembles, on appelle �a le capital. Nous sommes donc tous capitalistes dans le vrai sens du mot parce que les ressources naturelles ont �t� cr��es pour tous et les ressources cr��es par le travail de l�homme font partie de notre patrimoine culturel commun. Ce qui arrive, de nos jours, mes amis, c�est qu�on m�le les gens quand on leur parle de ces choses-l�. Lorsqu�on parle de l��conomie, on met toujours le capital en opposition avec le travail. Karl Marx pensait comme �a; les �conomistes du laisser faire pensent comme �a. L��glise, elle, ne pense pas comme �a. Au contraire, elle nous dit, au moyen de l�encyclique Laborem Exercens, que le capital ce sont les ressources naturelles transform�es par le travail, pour le travail. On ne peut s�parer le capital du travail. En les s�parant on cr�e des probl�mes: Le travail perd alors sa vraie valeur et ne compte plus que pour faire de l�argent. Le progr�s, quant � lui, n�existe plus que pour augmenter le pouvoir de ceux qui se sont empar� du patrimoine �conomique en refusant de reconna�tre son apport commun. En cons�quence de tout �a, le mat�riel devient plus important que le spirituel. Lorsque les savants en parlent, ils utilisent des mots tels que mat�rialisme, �conomisme, consum�risme, et cetera.

L��glise nous enseigne les principes d�une �conomie saine mais elle ne se m�le pas de les mettre en pratique puisqu�elle ne s�ing�re pas dans le domaine temporel. Mettre ces principes en pratique, cela appartient � nous autres, les la�cs. Et la Solidarit� pour la Justice et la Paix offre, justement, une proposition pour mettre en pratique les principes de l�encyclique Laborem Exercens. Puisque nous sommes tous capitalistes - c�est moi qui le dit � nous proposons un dividende pour chaque citoyen et citoyenne du pays. Ce dividende serait bas� sur notre capital commun, c�est-�-dire, sur nos richesses naturelles et nos richesses cr��es par le travail ou, si vous voulez, bas� sur notre plus grand; en temps de raret�, il serait plus petit. Ce serait comme un revenu annuel garanti qui varie selon la capacit� de production du pays Avec un syst�me comme celui-l�, plus l�homme s�associe pour produire davantage et produire mieux, plus il re�oit en dividende et moins il re�oit en salaire. Il devient de plus en plus copropri�taire et co-responsable de son pays et de sa plan�te. Autrement dit, il devient de mieux en mieux, capitaliste, dans le vrai sens du mot, tel que l�entend l��glise."

Quelqu�un l�ve la main:

"O� allez-vous prendre l�argent? On est d�j� assez tax�!"

"�a, c�est une question pour les �conomistes. Nous en avons consult� plusieurs et ils nous ont trouv� quelques bonnes solutions � la question d�argent. Il y en a une en particulier qui nous pla�t. Chose certaine, le dividende serait un pouvoir d�achat nouveau, car cela ne ferait aucun sens de le prendre dans nos poches. Il faut se souvenir d�une chose � il s�agit d�un principe fondamental: Le but d�un syst�me mon�taire sain et efficace est de rendre financi�rement possible ce qui est physiquement possible et d�sirable. En d�autres mots, l�argent c�est simplement une comptabilit� qui doit refl�ter la r�alit�. Et la r�alit� pour notre pays, c�est que notre capacit� de production est plus que suffisamment abondante et progressive pour pourvoir aux besoins de tous les citoyens. L�argent ne doit pas restreindre cette r�alit�."

"Monsieur St-Cyr, �a me para�t passablement claire votre affaire. Je pense qu�on a peut-�tre compris quelque chose. Mais il y a une chose qu�on ne sait pas : Qu�est-ce qu�on peut faire, nous autres? Pour la plupart, c�est � peine si on sait lire et �crire � on peut rien faire."

"Bien s�r que vous pouvez faire quelque chose. Groupez-vous d�abord� formez un cercle d��tude. L��tude va vous aider � d�couvrir quelle sorte d�action vous pouvez entreprendre. L��tude vient avant l�action. Si vous le voulez, je peux rester avec vous autres quelques jours pour vous aider � vous organiser."

La discussion se poursuit concernant la formation d�un groupe d��tude. On continue en m�me temps de presser St-Cyr avec des questions et des objections concernant son discours. Il constate qu�il y en a peu qui ont vraiment compris, mais il fallait s�y attendre. Enfin, c�est pour cette raison que l�on forme des cercles d��tudes.

Apr�s la r�union, le voltigeur reste en arri�re de la salle pour faire un appel t�l�phonique � la Direction afin de la mettre au courant de ses activit�s. Arthur Sirois et son fils sont d�j� � la maison lorsqu�il revient tout joyeux en faisant la marche militaire et chantant: "� Canada, terre de nos a�eux�"

"Qu�est-ce qui vous rend si heureux?"

"M�re Sirois, je vais vous le dire: Le Docteur Z�dec, un ami de la Solidarit�, a �t� nomm� gouverneur g�n�ral du Canada! Je viens de l�apprendre au t�l�phone. C�est Madame Day-Cotey elle-m�me, notre directrice, qui me l�a appris."

"Je ne connais pas votre Docteur, mais d�apr�s ce que je peux voir vous l�estimez beaucoup."

"Ah! C�est un grand homme et un patron de notre �uvre. Notre directrice veut l�interviewer avant son installation. �a devrait para�tre dans le prochain num�ro de La Table ronde."

"Allez-vous rester avec nous autres encore un peu? Vous �tes bienvenu tout le temps que vous voudrez, vous savez�"

"Oui, je vais rester deux jours de plus pour aider vos gens � s�organiser en groupe d��tude, mais Adolphe doit retourner imm�diatement � Canabourg."

Continuer

� 2002, Jean-Nil Chabot


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