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Changer le monde, changer la vie ?
L'idéologie dominante nous répète inlassablement
que, quoi qu'il arrive, " le monde ne changera plus jamais
" Nous pouvons affirmer, sans pour cela être les confidents
des oracles, que sans aucun doute " le monde changera ",
mais qu'il reste à définir les conditions de ces changements
(multiples) et, ce qui est le plus important, la marge de possibilités
que nous avons pour infléchir ces changements.
Dire que tous les changements, tous les projets doivent être
soumis dorénavant à l'impératif quantitatif
démocratique revient, à la lumière de l'étude
du sens commun, à affirmer la condamnation de la pensée
critique, et à garder l'état des choses réaffirmées
mille fois par les différentes méthodes de cristallisation
du consensus. L'impératif démocratique représentatif
nous conduit à des apories politiques. Par exemple, quand,
démocratiquement, les États-Unis décident d'envahir
un pays du tiers-monde, cette invasion devient incontestable car
elle est avalisée par ce label représentatif. De nos
jours, l'idée que, face à n'importe quel projet radical,
" il vaut mieux cette démocratie " est devenue
un lieu commun consensuel, fonctionnant comme un principe d'autorité.
Or, il faut sans doute une certaine dose de courage pour braver
la dictature du consensus et poser la question : " Mieux pour
qui car tant que la démocratie restera comme à présent
identifiée au libéralisme bourgeois et aux exigences
du monde de la marchandise, elle ne sera jamais exportable, sous
ses aspects de consommation et de confort Si importants dans les
pays centraux, son " extension ", ou son universalisation,
ne saura être que purement formelle.
L'exportation de la démocratie formelle consiste très
précisément à essayer de convaincre les peuples
opprimés de garder leur état de misère pour
sauvegarder les institutions démocratiques, et d'éviter
toute révolte qui pourrait mettre celles-ci en péril.
Il existe dans cette manuvre un véritable chantage
idéologique, car on fait croire aux gens que tous les droits
civiques et les libertés acquis ne sont gérables que
dans le strict cadre des institutions représentatives et,
qui plus est, que tous ces droits et ces libertés sont identifiés
aux institutions parlementaires. Droits et libertés ne s'identifient
pourtant pas nécessairement à la forme représentative
que la classe dominante instrumente pour canaliser (aliéner)
ces acquis tout en essayant d'éviter le renouvellement des
luttes qui ont permis de les obtenir.
Critique de la démocratie spectaculaire
l faut donc demander aux gens de parler clairement.
Si ce qu'ils veulent sauver, c'est la société
libérale capitaliste, avec son instrument, la société
spectaculaire, ils doivent l'énoncer carrément
comme projet concret de société, en dehors de
toute parade idéologique en faveur d'une démocratie
qui serait le sommet du développement de l'humanité.
Si, en revanche, nous voulons trouver de nouvelles voies pour
défendre et accroître la justice, augmenter les
possibilités de liberté dans chaque situation,
il faut alors dire aussi clairement que nous pouvons analyser
la démocratie et la critiquer au nom de cette exigence.
Il faut donc demander aux gens de parler clairement. Si ce qu'ils
veulent sauver, c'est la société libérale
capitaliste, avec son instrument, la société spectaculaire,
ils doivent l'énoncer carrément comme projet concret
de société, en dehors de toute parade idéologique
en faveur d'une démocratie qui serait le sommet du développement
de l'humanité. Si, en revanche, nous voulons trouver
de nouvelles voies pour défendre et accroître la
justice, augmenter les possibilités de liberté
dans chaque situation, il faut alors dire aussi clairement que
nous pouvons analyser la démocratie et la critiquer au
nom de cette exigence. |
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Aujourd'hui, lorsqu'on déclare " il faut penser et
agir sous le principe de la multiplicité, de la détotalisation
et en dehors de toute croyance en une société finale
parfaite ", apparemment tout le monde semble d'accord. Mais
voilà que pour beaucoup cet énoncé prend paradoxalement
la forme d'un principe totalisateur et en conséquence ils
affirment : " Puisque la perfection n'est pas possible, il
vaut mieux tout arrêter et accepter l'ordre du monde "
Nous pouvons leur répondre que, tout en faisant le deuil
de la perfection de l'être humain et en cons tâtant
son inadéquation structurelle, force est de reconnaître
que celui-ci se constitue comme Sujet de désir, de projet,
où la liberté est toujours possible, possible pour
instrumenter tout changement et toute lutte contre la barbarie,
donc que les capacités d'être des agents du changement
survivent à la totalisation par de nouvelles voies,
Affirmer que le monde va changer est un constat qui ne peut s inscrire
dans un retour anachronique dû mythe ou de 1'ideologie du
progrès. Pourtant, nos critiques de l'idéologie du
progrès, en tant que mythe déterministe, ne rejoignent
pas les positions romantiques passéistes qui ; tôt
ou tard reviennent à des positions restauratrices (intégrismes,
naturalismes et tous les mythes de la " vraie vie ").
Refuser le principe métaphysique d'une réalité
EN Soi ? sans adhérer à une idée restauratrice,
implique de concevoir le concept de progrès dans un sens
" faible " ou plutôt, dans un sens multiple. Là
logique paradoxale, loin du relativisme post moderne, nous permet
de penser des progrès, universalisables et qui ne se légitiment
pas au nom d'une totalité future Concevoir des progrès
au-delà de l'idéologie du progrès correspond
à la même logique qui nous permet désormais
de penser des sujets en dehors de tout sujet central de l'histoire.
Progrès au pluriel implique des avancées dans des
projets, même des changements radicaux, dont les hommes en
tant qu agents sont auteurs et responsables, loin de toute rationalité
déterministe historiciste.
Qu'il n'y ait pas de société de fin de l'histoire
suppose qu'il n'y a pas d'état de liberté Toutes les
révolutions socialistes revendiquaient la mise en place d'un
État qui était " libre en tant qu Etat de la
situation ". Or, ces Etats révolutionnaires se prétendaient
comme tels parce que issus des actes révolutionnaires faits
au nom de la liberté, l'État de la nouvelle situation
se voulant subsumer les situations antérieures ainsi que
les actes révolutionnaires par la cristallisation de la liberté.
Nous avançons l'hypothèse que tout engagement radical
en vue des modifications de l'État de la situation doit partir
du prin4pe qu'il n'y a pas d'État révolutionnaire,
et que seuls Jes actes le sont. Cette affirmation rejoint le principe
détotaliateur d'une logique d'incomplétude, selon
lequel la liberté est acte et non État.
Par des actes libres, révolutionnaires, nous pouvons nous
attaquer au dominant d'une situation, et espérer la changer,
mais ce qu'on aura obtenu " au lendemain de la victoire ",
c'est une nouvelle situation Nouvelle situation où la gestion
de la justice sociale, c'est-à-dire la question de la distribution
des biens ainsi que l'ensemble des droits civiques sont changés,
mais, pour autant que cette nouvelle situation soit plus souhaitable,
elle n a pas le droit (1ogique) de se présenter comme l'incarnation
de la liberté. Toute nouvelle situation implique des déplacements
et des modifications dans les énoncés dominants du
sens commun, c'est-à-dire que, loin de marquer là
fin de l'aliénation (conformation des êtres humains
par des énoncés du sens commun), elle suppose le changement
des grilles d'aliénation, il n'existe donc pas, stricto sensu
de société " libertaire " toute lutte libertaire
est structurellement " irréalisable ", non pas
parce que mutile ou vouée à l'échec, mais bien
au contraire parce qu aucune société, pour plus Juste
qu'elle soit (par rapport a l'ancienne), ne saura être la
cristallisation de l'acte libertaire. L'acte (1ibertaire) peut créer
ou modifier l'État de la situation, mais il ne peut pas lui-même
devenir État de 1a situation.
L'idéal révolutionnaire moderne entendait par État
révolutionnaire cet État de la situation qu'ils appelaient
de mobilisation permanente, pour rester dans notre jar gon, où
tous les hommes ne fonctionneraient que dans la pensée critique
; Mais il n'y a pas d'État révolutionnaire, car lès
deux niveaux de la pensée sont impossibles à dissocier.
Le sens commun, se légitimant par le principe d'autorité
fonctionne dans ce que l'on nomme le discours du maître, celui
qui dit " tu dois faire ceci et ne pas faire cela ", au
nom du bien. La pensée critique correspond, elle, au discours
dit analytique qui déconstruit, repère les points
structuraux de la situation, se contentant de les constater et de
les énoncer. La modernité n'a juré que par
le premier ; son épilogue, la post-modernité, se revendique
du second ; notre pari est de penser leur coexistence (articulation)
sans suprématie ni synthèse. L'instrument qui empêche
en permanence la synthèse et la réalisation d'une
totalisation finale est la Loi qui existe comme une trace archéologique
rappelant aux hommes que leur vie symbolique est fondée sur
des interdits fondamentaux. Loin de toute société
" d harmonie ", l'État de droit, en tant qu'État
régi par les lois, est un acquis fondamental car la Loi est
ce qui, par excellence, implique l'équivoque et la possibilité
de la transgression ; par là elle est l'instrument structurel
qui cristallise dans chaque situation l'impossibilité de
1'adéquation et trace la voie vers l'incomplétude
La connaissance et l'articulation du sens commun et de la pensée
critique nous montrent que tout changement révolutionnaire
est possible au prix du renoncement à faire du passé
table rase, ce qui voulait dire éliminer d'autorité
la subjectivité du sens commun, du renoncement également
à vouloir " casser i histoire ", c'est-à-dire--------
à- dire l'illusion d'en finir avec l'automaton, la combinatoire
du sens commun dans la société future. Toute révolution
est possible si elle peut se penser comme un moment, comme un acte
non cristallisable Il n y a donc pas " passage de l'autre côté
", ni une " histoire humaine " à commencer
derrière les voies déterminées par le progrès.
Le politique sous conditions
Gestion et politique sont les deux signifiants qui peuvent bien
articuler dans la pensée du politique la dialectique qui
nous occupe. La gestion est la gestion de l'État de la situation,
elle fonctionne sur le registre des faits, de ce qui apparaît
comme analytiquement prévisible d'après les catégories
du savoir de la situation. La gestion doit s'efforcer de donner
des réponses à tous les problèmes présentés
par la situation tout en sauvegardant les rapports dominants qui
la structurent ; Nier toutes les ruptures qui pourraient mettre
en danger la stabilité de l'ensemble, en les considérant
comme des dysfonctionnements correspond à la logique de la
gestion. Finalement, la gestion se structure autour du vraisemblable
; par là, elle ne tient compte que des éléments
représentes par l'État de là situation.
La politique, à l'inverse, relève de l'avènement,
de l'énonciation et du repérage de ce qui " fait
trou " dans le trop-plein de la situation, d'un vide structural
d'un " compte pour un " qui s'énonce à partir
d'un élément présent mais non représente
par l'État de la situation. La politique a à voir
avec la lutte et l'acte, s'opposant dialectiquement à la
gestion qui est toujours gestion de l'Etat de la situation. Cette
opposition n'est pas " sélective ", nous n'avons
pas à choisir entre politique ou gestion Il est important
de comprendre qu'aucune des deux n'est en condition logique et pratique
de subsumer l'autre. La politique est donc pensable dans la logique
de l'événement ; la politique en tant qu acte surprend
toujours et n'est nommable que dans l'après-coup.
Par un acte politique, nous pouvons entrer dans une nouvelle situation
où une nouvelle gestion structurée sur des points
différents ordonnera à nouveau le monde des faits.
En politique, nous sommes dans la pensée du multiple et aucune
situation ne peut être résolue : par dissolution dans
une autre. C'est pourquoi la question du capitalisme, celle du monde
devenu marchandise, détermine une situation par rapport à
laquelle toute résolution ou alternative ne saura non plus
synthétiser l'ensemble dès contradictions et des situations
qui composent le champ du politique.
Une fois éliminée du champ du possible, l'idée
d'une société parfaite, se rouvre ipso facto la possibilité
d'une politique révolutionnaire capable de contester radicalement
le dominant de la situation actuelle (monde de la marchandise),
en élaborant pour cela des projets et des modèles
alternatifs, qui peuvent se revendiquer de l'anticapitalisme sans
tomber dans l'irrationnel magique d'une pensée messianique
Notre position peut être énoncé comme celle
du politique sous conditions. L'une d'elles étant que les
actes libres ne peuvent pas faire que la liberté advienne
au monde, nous devons donc partir d'une praxis politique capable
de penser à partir du double constat de l'existence du sens
commun (et de la pulsion de mort) et de la pensée critique
(et le Sujet désirant). Cela implique de réaliser
que pour changer l'Etat de la situation il faut pouvoir créer
de nouvelles images identificatoires, puisque tout véritable
changement en dépend.
Penser le social en dehors du lien normalisateur totalisant ne
peut dans tous les cas, devenir en soi programme politique en ce
que la politique, en tant qu'acte, tourne autour d un impossible
qui ne saurait par un sophisme quelconque devenir monde (possible).
Penser la politique implique de penser l'inadéquation originaire
comme moteur dynamique en situation, c'est-à-dire---- à-
dire dans ses rapports avec la gestion. Pour garder ce terme, nous
dirons que la gestion est ce qui, par nature doit chercher l'adéquation,
et c'est pourquoi l'acte politique est toujours nomination, revendication
et déclaration au nom d'un présent non représenté,
non gérable par l'Etat de la situation. Politique et gestion,
justice et liberté ou désir et service des biens sont
les noms que prend dans des discours différents la détotalisation
non pas comme objectif à atteindre, mais en tant que rupture
originaire indépassable pour l'humanité.
Du côté de la gestion, il existe une dynamique d'adaptation-adequation
qui lui est propre, tendant à ranger, harmoniser le tout
existant. La gestion croît que " quelque chose "
pourrait être le tout, qu il suffit de trouver la bonne chose
pour bien gérer.
La politique en tant qu acte énonce que " rien n est
tout " et se révolte contre les structures de représentation
de l'Etat de la situation, contre la gestion mais en faisant cela
; elle est aussi porteuse d un élan totalisant. Toute logique
d'incomplétude toute organisation du lien social se rapprochant
le plus de la non-clôture se fondent non pas sur l'une ou
l'autre, mais sur leur coexistence a jamais inadaptée
Modifier le sens commun suppose se livrer à la tâche
ici et maintenant d'inventer de nouvelles pratiques, de nouveaux
modes de rapports entre les gens en mesure de structurer des images
identificatoires qui désaxent le monopole du désirable
(bonheur) de celui dominant aujourd'hui centré sur la marchandise
et sa logique. De ce point de vue, toute idée de " grand
soir " paraît caduque., car 1es changements classiquement
identifiés comme révolutionnaires ne font dans cette
logique que sanctionner un état de fait.
Un exemple historique, approximatif nous est donné par la
seule révolution qui, tout compte fait, ait été
capable d'inaugurer un nouvel ordre social stable : la Révolution
française. Avant le 14 juillet 1789 existait déjà
dans une bonne partie du territoire français un ordre social
bourgeois, avec des rapports de production capitalistes et un sens
commun qui pensait la vie des gens et l'ordre du monde d'après
les nouveaux énoncés devenus dominants dans l'opinion
Par ailleurs, toute pensée critique, comme la pensée
tout court, était orientée et engagée dans
le sens du grand changement, c'est-à-dire que penser signifiait
penser et inventer le nouveau inonde. Ce nouveau inonde dominant
et structurant le sens commun était devenu le phare et le
défi pour l'ensemble des hommes pour lesquels chaque situation
particulière devait se penser à la lumière
des idéaux révolutionnaires. Le 14 juillet, l'événement
révolutionnaire renverse le dominant de la représentation
sociale comme celui qui met les pendules à l'heure.
Tout se passe dans le symbolique le plus pur, jusqu'au fait que
la Bastille était vide, belle métaphore de l'inconsistance
dudit pouvoir central incapable de se maintenir face aux changements
profonds opérés dans le vrai lieu du pouvoir alors,
le sein du peuple. Il est question ici de ce que l'on présentait
avec Moreno, c'est-à-dire l'idée moderne qui, partant
de là métaphore du corps social, propose, tant qu'à
faire, de prendre la " tête ", l'apparaît
du pouvoir central, dans la certitude qu'une fois en leur possession,
le reste du corps suivra
Nous connaissons tous les boutades réactionnaires qui comparent
les révoltes sociales au fait d'agiter dans un verre de l'eau
avec de l'huile. Tout ce qui se passe, c'est qu'au bout d'un certain
temps l'huile revient en haut et l'eau en bas. Mais malheureusement,
très souvent, cette boutade reflète tout bêtement
la réalité des choses, et le signifiant révolution
revient à sa signification mécanique d'un tour complet,
" un tour pour rien ".
La nouvelle de Jean Paul Sartre, " L'engrenage ", montre
avec génie une situation où il est question d'une
telle " révolution " : nous assistons à
la prise du pouvoir central par un groupe révolutionnaire
contre ceux qui jusqu'à hier étaient leurs camarades
et qui avaient trahi l'objectif de la révolution, en l'occurrence
l'autonomie par rapport à une puissance voisine. Alors tout
se passe très vite. Le peuple, qui a fait la révolution,
se trouve dans la rue en attendant les déclarations du nouveau
gouvernement. À l'intérieur, les nouveaux dirigeants
reçoivent l'ambassadeur de ladite puissance qui vient pour
les menacer. Le dilemme auquel se trouve confrontée la nouvelle
révolution est d'être fidèle à son programme
en contentant les espoirs des gens, mais en les exposant du coup
à l'invasion violente de la puissance du pays voisin; ou
bien " se rendre à la raison ", c'est-à-dire
céder aux pressions et tenter de calmer le peuple. "L'engrenage
" est donc celui de la bureaucratie et du pouvoir central qui
constate qu'il n'a pas le pouvoir, pas le pouvoir de remplir les
espoirs de la révolution Nous voyons ici que, malgré
les apparences, il n y a pas de fatalité. Ce qui se présente
comme une véritable aporie n'est pas autre chose que le constat,
parfois tragique (par exemple, Salvador Allende), qui nous montre
que le pouvoir ne réside pas dans les organes centraux de
gestion Pour dure que se révèle la tâche de
la prise du pouvoir central,: les expériences historiques
nous apprennent qu'on risque fort de se trouver dans le cas de figure
du " un tour pour rien " tant qu'on ne comprend pas que
la construction d'une société nouvelle passe forcément
par la création et l'adoption, par au moins une partie du
peuple, d'une subjectivité, de pratiques et d'images identificatoires
nouvelles.
Cela n'empêche nullement le moment de la violence interne
et externe. Bien au contraire ? le développement d'une subjectivité
alternative doit pouvoir questionner dans les faits le monopole
de la violence réservé jusque-là au pouvoir
central. Mais même une telle violence doit s'orienter vers
l'éclatement du " c'est comme ça " de l'ordre
établi et non pas vers un rapport de force entre appareils
" de représentation ".
C'est pourquoi, lorsque nous adhérons à une logique
qui exprime comme moments successifs du changement social le contre-pouvoir
; le double pouvoir et le renversement, nous nous situons en dehors
de la contradiction réforme-révolution, toutes deux
prisonnières de la logique totalisatrice de la modernité.
Penser aujourd'hui le politique implique donc de penser les conditions
de ce changement, de se rendre à l'évidence que, changer
le monde, c'est aussi ce qui nous permet de constater que "
le monde ne change pas " car un vrai changement totalisateur
et totalitaire serait caractérise par l'impossibilité
imposée aux hommes de changer le monde.
La pensée en tant qu'acte libre n'est pas pour autant sans
détermination, c'est pourquoi penser signifie penser le point
problème, ou le point de l'être de la situation. Dans
ce sens-là, la vérité échappe toujours
à la saisie de la conscience, et l'homme qui pense et agit
le fait dans le sens fort de la métaphore sartrienne en tant
qu'ouvrier, au service de la vérité-liberte. Cela
milite fortement contre le subjectivisme individualiste de notre
époque qui identifie la liberté à un egoisme
médiocre ou se justifient toutes les bassesses et les renoncements.
Or, penser l'engagement en dehors du cadre de la modernité
implique de penser cette mise au service de la vérité
d'un ensemble d'hommes comme un acte non nécessaire, non
inévitable.
Si l'injustice n'existe pas EN SOI, car elle est l'énonciation
d'ùn nouveau possible là où les gens ne trouvaient
que la vie dure (mais normale) la lutte pour une justice nouvelle
ne saura pas exister non plus comme nécessité ou obligation
morale Il est toujours possible d'envisager un engagement radical
qui ne se fonde pas sur l'idée de progrès ni sur l'injonction
du maître fût-ce celui qui veut le bonheur du peuple
maigre le peuple. Or, que l'histoire n'ait pas un sens EN SOI, que
nos actes ne soient pas validés par une raison téléologique
n'empêche nullement le fait que les hommes sont toujours en
situation. Et, qui plus est, aucun savoir ne nous place dans une
situation universelle puisqu'il n'existe pas de situation universelle.
Alors, en dehors de tout déterminisme, nous sommes condamnés
à choisir, à prendre parti en situation. La liberté
et vérité restent comme possibilité permanente,
se mettre à leur service tient du coup de dé qui convoque
le hasard et nous confronte à la perte.
Changer la vie
L'autre mot d'ordre typique de la modernité fut " changé
la vie ". Là aussi, cette idée de changer de
fond en comble la vie des gens : n'a pas été le monopole
des mouvements révolutionnaires de la modernité. Bien
au contraire, comme pour le mot d'ordre " changer le monde
", toute la pensée et les pratiques de cette époque
partent du principe que nous devons et pouvons changer la vie des
hommes.
Dans cette vision la vie des gens apparaît une fois encore
comme la matière première qu'il faut ciseler et modeler
pour leur plus grand bien, et il est injuste de critiquer les révolutionnaires
comme s'ils avaient été les seuls à avoir eu
de telles pratiques Par exemple, Pasteur affirmait, dans un élan
d'humanisme et au nom du bien " Je ne te demande pas ta religion,
ou ta race, si tu souffres tu m'appartiens... " Les militants
tant décriés aujourd'hui ne disaient guère
autre chose.
Changer la vie signifiait que l'humanité avait été
jusque-là plongée dans une fausse vie, une vie amoindrie
et ce dont il s'agissait, c'était de la faire naître
à la vraie vie, pleine et sans renoncement La rédemption
était possible et les hommes étaient capables de l'atteindre,
rédemption qui partait de la supposition qu une fois levées
les barrières de l'oppression, les gens pourraient enfin
donner libre cours à leurs élans libertaires. La vraie
vie était celle où l'on pourrait vivre sans temps
mort et jouir sans entraves.
Pour arriver à un tel but, il fallait certainement changer
cette matière première, un peu grisâtre, l'homme,
pour construire ce qui était sa propre Aufhebung, "
l'homme nouveau ".
Notre vie devenait du coup bien petite et minable, et la seule
façon de trouver grâce aux yeux de l'histoire était
de la sacrifier (corps et âme) pour rapprocher le jour du
changement qui allait donner naissance à ce fantastique homme
nouveau, sans angoisse, ni douleur, ni frustration, dont on pouvait,
dans le meilleur des cas, espérer qu'un jour dans son paradis,
il allait se rappeler qu'il devait son bonheur et sa pureté
à une bande de barbares impurs qui s'étaient sacrifies
pour lui.
Au-delà de cette vision linéaire d'une vraie vie,
qui viendrait " diplômer " une fausse vie préalable,
il faut reconnaître que cette idée que la vie de l'homme
relève d'un double registre remonte à l'Antiquité
grecque. Dans l'Apologie de Socrate, celui ci explique à
un de ses disciples qui lui propose de soudoyer les gardes pour
le laisser s'enfuir que sauver sa vie, dans le sens strictement
biologique, le conduirait à laisser mourir tout ce pour quoi
il avait vécu.
Il s'agit ici de la problématique des deux morts, la mort
biologique et la mort symbolique. La modernité révolutionnaire
procède à une simplification caricaturale de ce concept
en lui donnant une représentation linéaire avec un
avant et un après.
Cela était clairement exprimé dans l'idée
d'un homme qui devait quitter le royaume de la nécessité
pour accéder à celui de la liberté, imaginés
comme deux temps et deux lieux impossibles à articuler sur
une même scène. Une fois encore, la post modernité
réagit en parfaite symétrie avec cette quête
de la vraie vie en énoncent " qu'il faut sauver les
corps " et en dénonçant comme dangereux tout
projet visant à changer la vie
Nous voyons ici la dichotomie qui sépare la " vraie
vie ", comme projet de destruction de toute instance aliénatoire,
de la thèse réaliste "il ne faut pas changer
la vie ", laquelle représente à nouveau la Séparation
barbare tendant à éliminer un des deux termes sens
commun et pensée critique. Or, Si nous suivons le principe
qui énonce que " l'homme n'est pas dans l'homme ",
nous nous accordons par là pour dire qu'il n'y a pas de nature
humaine en soi mise à part celle, paradoxale, de l'inadéquation
structurelle d'un POUR SOI désirant Alors, sauver les corps
revient à choisir la vision animalisante, dégradante,
d'une humanité à gérer tel un troupeau par
nos bergères postmodernes. Par ailleurs, le choix de Soc
rate, celui d'affronter la petite mort pour éviter la "
grande ", ne peut pas non plus devenir " l'état
d une situation ". La situation idéalisée sans
aliénation, sans entraves à nos jouissances ou sans
temps morts, étant cette impossible logique présentée
par nous comme l'État qui prétend cristalliser l'acte
révolutionnaire Le geste de Socrate n'est compréhensible
qu en tant qu acte acte de séparation par rapport à
l'aliénation propre à l'État de la situation.
Or, séparation et aliénation, acte et État,
représentent toujours cette paire indissociable des deux
niveaux de la pensée et de la vie, non subsumables l'un par
l'autre.
Changer la vie reste non seulement encore possible, niais c'est
la seule expression pouvant définir les actes~ libres et
créateurs des hommes " qui ne sont pas dans l'homme
".
Le Sujet humain est forgé par le sens commun, la combinatoire
propre à chaque situation. Ainsi, tout en fonctionnant dans
l'automatisme propre à l'irréfléchi, il se
trouve être responsable des situations qui l'ont produit,
mais qu il n'a pas créées. La pensée critique
et l'acte libre se logent et sont possibles à partir de ce
qui fait trou dans le sol étanche du sens commun Le repérage
d'un point de non-sens dans la situation milite toujours contre
la stabilité du système ; par là, il s'attaque
au mécanisme de sauvegarde du sens commun : la peur. Pour
le sens commun, tout est sensé, et la peur n'est donc pas
peur de quelque chose en particulier, mais peur de ce qui n'aurait
pas de nom parce qu'il relèverait d un vide imprévisible
Cette vie scandée par la peur était dénoncé
par les révolutionnaires comme une survie méprisable
Lg " survie " est toujours en quête de certitudes
qui la rassurent sur la consistance du monde et ses réalités.
La dernière et la plus solide de ces certitudes, celle qui
rythme le monde post-moderne est cette douce certitude du pire où,
à force de ne plus rien attendre de bon, les braves gens
espèrent n'avoir plus rien à attendre du tout dans
un pessimisme qui se veut lucide et qui est en vérité
un conformisme visant à enrayer tout l'imprévisible
propre à l'incertitude de la liberté. Les hommes tiennent
à leurs symptômes et à leurs chaînes pourvu
qu'ils leur donnent l'assurance d'une certitude universelle qui
éliminerait le non-sens du champ de leur vie. Un exemple
flagrant en est donné par la toujours joyeuse réaction
du " bon peuple " quand arrive la guerre. Freud remarqua
que, dans cette situation, les névrosés arrêtaient
de souffrir ; et que la gravité de la situation paraissait
paradoxalement donner un cadre rassurant au quotidien. C'est que,
dans ces situations-là, tout prend sens ; rien ne fait défaut
à la signification ; la survie, le fait d'être encore
en vie, prend des allures de vraie vie. Ainsi, quand les Français
; en mangeant un fromage, affirmaient " encore un que les Boches
n'auront pas ", ils jouissaient de la certitude que, dans ce
moment héroïque, même avaler son camembert était
un geste " rempli de sens ".
Nous n'avons pas à choisir entre la certitude du pire, qui
énonce comme seul mode de vie la survie, et une " vraie
vie " qui ferait table rase d'une humanité imparfaite.
Changer la vie reste toujours ce possible qui naît de l'impossible
dé chaque situation. Mais, pour nous, changer la vie est
devenue un mot d'ordre d'une politique sous condition, celle de
ne pas prétendre à un " passage de l'autre coté
", ou encore casser l'histoire en deux. Il s'agit de penser
et d'agir en fidélité avec la liberté qui exige
de nous d'éviter la " grande mort " (symbolique)
tout en sachant que l'acte libérateur devient barbare lorsqu'il
refuse de s'adonner à la tache de fonder une nouvelle situation
: l'acte libérateur doit renoncer à son élan
totalisateur qui le pousse à se réclamer " état
" de la situation. La liberté se joue donc en situation
et par rapport à un point structurel de celle-ci, mais l'acte
ne devenant pas état. C'est par un geste de renoncement que
le libérateur ne devient pas barbare.
Changer la vie passe donc par des actes libres capables de créer
de nouvelles images identificatoires, aliénatoires, issues
d'un processus révolutionnaire en mesure de modifier les
rapports de production, la distribution des biens et d'accroître
les droits civiques pour cet homme-ci, ancien et nouveau à
la fois
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