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Manifeste du Réseau
de résistance alternatif.
1. Résister, cest créer
Contrairement à la position défensive quadoptent
le plus souvent les mouvements et groupes contestataires ou alternatifs,
nous posons que la véritable résistance passe par
la création de liens et de formes alternatives, ici et maintenant,
par des collectifs, groupes et personnes qui, au travers de pratiques
concrètes et dune militance pour la vie, dépassent
le capitalisme et la réaction.
Au niveau international, nous
assistons aujourdhui au début dune contre-offensive
à la suite dune longue période de doutes, de
marche arrière et de destruction des forces alternatives.
Ce recul a été largement favorisé par la volonté
de la logique néolibérale et capitaliste de détruire
une bonne partie de ce que cent cinquante ans de luttes révolutionnaires
avaient construit. Dès lors, résister, cest
créer les nouvelles formes, les nouvelles hypothèses
théoriques et pratiques qui soient à la hauteur du
défi actuel.
2. Résister à la tristesse
Nous vivons une époque profondément marquée
par la tristesse, qui nest pas seulement la tristesse des
larmes mais, et surtout, celle de limpuissance. Les hommes
et les femmes de notre époque vivent dans la certitude que
la complexité de la vie est telle que la seule chose que
nous puissions faire, Si nous ne voulons pas laugmenter, cest
de nous soumettre à la discipline de léconomie,
de lintérêt et de légoïsme.
La tristesse sociale et individuelle nous convainc que nous navons
plus les moyens de vivre une véritable vie et, dès
lors, nous nous soumettons à lordre et à la
discipline de la survie. Le tyran a besoin de la tristesse parce
qualors chacun de nous sisole dans son petit monde,
virtuel et inquiétant, tout comme les hommes tristes ont
besoin du tyran pour justifier leur tristesse.
Nous pensons que le premier
pas contre la tristesse (qui est la forme sous laquelle le capitalisme
existe dans nos vies) est la création, sous de multiples
formes, de liens de solidarité concrets. Rompre lisolement,
créer des solidarités est le début dun
engagement, dune militance qui ne fonctionne plus " contre
" mais " pour " la vie, la joie, à travers
la libération de la puissance.
3. La résistance, cest
la multiplicité
La lutte contre le capitalisme, qui ne peut se réduire à
la lutte contre le néolibéralisme, implique des pratiques
dans la multiplicité. Le capitalisme a inventé un
monde unique et unidimensionnel, mais ce monde nexiste pas
" en soi ". Pour exister, il a besoin de notre soumission
et de notre accord. Ce monde unifié, qui est un monde devenu
marchandise, soppose à la multiplicité de la
vie, aux infinies dimensions du désir, de limagination
et de la création. Et il soppose, fondamentalement,
à la justice.
Cest pourquoi nous pensons
que toute lutte contre le capitalisme qui se prétend globale
et totalisante reste piégée dans la structure même
du capitalisme qui est, justement, la globalité. La résistance
doit partir de et développer les multiplicités, mais
en aucun cas selon une direction ou une structure qui globalise,
qui centralise les luttes.
Un réseau de résistance
qui respecte la multiplicité est un cercle qui possède,
paradoxalement, son centre dans toutes les parties. Nous pouvons
rapprocher cela de la définition du rhizome de Gilles Deleuze:
" Dans un rhizome on entre par n importe quel côté,
chaque point se connecte avec n importe quel autre, il est composé
de directions mobiles, sans dehors ni fin, seulement un milieu,
par où il croît et déborde, sans jamais relever
dune unité ou en dériver ; sans sujet ni objet.
"
4. Résister, cest
ne pas désirer le pouvoir
Cent cinquante années de révolutions et de luttes
nous ont enseigné que, contrairement à la vision classique,
le lieu du pouvoir, les centres de pouvoir sont en même temps
des lieux de peu de puissance, voire dimpuissance. Le pouvoir
soccupe de la gestion et na pas la possibilité
de modifier den haut la structure sociale Si la puissance
des liens réels à la base ne le rend pas possible.
La puissance est ainsi toujours séparée du pouvoir.
Cest pour cela que nous établissons une distinction
entre ce qui se passe " en haut " qui est de lordre
de la gestion, et la politique, au sens noble du terme, qui est
ce qui se passe " en bas ".
Dès lors, la résistance
alternative sera puissante dans la mesure où elle abandonnera
le piège de lattente, à savoir le dispositif
politique classique qui reporte invariablement à un "
demain ", à un " plus tard ", le moment de
la libération. Les " maîtres libérateurs
" nous demandent lobéissance aujourdhui
au nom dune libération que nous verrons demain, mais
demain est toujours demain ; autrement dit, demain (le demain de
lattente, le demain de lajournement perpétuel,
le demain des lendemains qui chantent) nexiste pas. Cest
pour cela que ce que nous proposons aux maîtres libérateurs
(commissaires politiques, dirigeants et autres militants tristes),
cest : la libération ici et maintenant et lobéissance...
demain.
5. Résister à la sérialisation
Le pouvoir maintient et développe la tristesse en sappuyant
sur lidéologie de linsécurité.
Le capitalisme ne peut exister sans sérialiser, séparer,
diviser. Et la séparation triomphe lorsque, petit à
petit, les gens, les peuples, les nations vivent dans lobsession
de linsécurité. Rien nest plus facile
à discipliner quun peuple de brebis toutes convaincues
dêtre un loup pour les autres. Linsécurité
et la violence sont réelles, mais seulement dans la mesure
où nous lacceptons, où nous acceptons cette
illusion idéologique qui nous fait croire que nous sommes,
chacun, un individu isolé du reste et des autres. Lhomme
triste vit comme sil avait été jeté dans
un décor, les autres étant des figurants. La nature,
les animaux et le monde seraient des " utilisables " et
chacun de nous, le protagoniste central et unique de nos vies. Mais
lindividu nest quune fiction, une étiquette.
La personne, en revanche, cest chacun de nous en tant que
nous acceptons notre appartenance à ce tout substantiel quest
le monde. Il sagit alors de refuser les étiquettes
sociales de profession, de nationalité, détat
civil, la répartition entre chômeurs, travailleurs,
handicapés, etc., derrière lesquelles le pouvoir tente
duniformiser et décraser la multiplicité
quest chacun de nous. Car nous sommes des multiplicités
mêlées et liées à dautres multiplicités.
Cest pour cela que le lien social nest pas quelque chose
à construire, mais plutôt quelque chose à assumer.
Les individus, les étiquettes vivent et renforcent le monde
virtuel en recevant des nouvelles de leurs propres vies à
travers lécran de leur télévision. La
résistance alternative implique de faire exister le réel
des hommes, des femmes, de la nature. Les individus sont de tristes
sédentaires piégés dans leurs étiquettes
et leurs rôles ; cest pour cela que lalternative
implique dassumer un nomadisme libertaire.
6. Résister sans maîtres
La création dune vie différente passe, fondamentalement,
par linvention de modes de vie, de modes de désirer
alternatifs. Si nous désirons ce que le maître possède,
Si nous désirons comme le maître, nous sommes condamnés
à répéter les fameuses révolutions,
mais, cette fois, dans le sens de ce terme en physique, celui dun
tour complet. Il faut ainsi inventer et créer concrètement
de nouvelles pratiques et images de bonheur. Si nous pensons que
nous ne pouvons être heureux quà la manière
individualiste du maître et que nous demandons une révolution
qui nous donne satisfaction, nous serons condamnés éternellement
à ne faire que changer de maître. Car on ne peut être
réellement anticapitaliste et accepter en même temps
les images de bonheur que ce même système produit.
Si lon désire " être comme le
maître " ou "
avoir ce que le maître possède ", on reste dans
la position de lesclave.
Les chemins de la liberté
sont incompatibles avec le désir du maître. Désirer
le pouvoir du maître est lopposé de désirer
la liberté. Et la liberté, cest devenir libre,
cest une lutte. De la résistance surgissent précisément
dautres images de bonheur et de liberté, des images
alternatives liées à la création et au communisme
(dans le sens de liberté et de partage que ce terme recouvre,
dans le sens dune exigence permanente et non pas en tant que
modèle de société).
Ce quil faut cest
créer un communisme libertaire, non de la nécessité,
mais de la jouissance que donne la solidarité. il ne sagit
pas de partager à la manière triste, parce que nous
y sommes contraints, mais de découvrir la jouissance dune
vie plus pleine, plus libre. Dans la société de la
séparation, la société capitaliste, les hommes
et les femmes ne trouvent pas ce quils désirent, ils
doivent se contenter de désirer ce quils trouvent,
selon la formule de Guy Débord. La séparation est
ainsi séparation les uns des autres, de chacun de nous davec
le monde, du travailleur davec son produit, mais en même
temps de chacun de nous, séparé, exilé de lui-même.
Telle est la structure de la tristesse.
7. Résistance et politique de la
liberté
La politique, dans sa signification profonde, est liée aux
pratiques émancipatrices, aux idées et aux images
de bonheur qui dérivent delles, La politique est la
fidélité à une recherche active de la liberté.
À lencontre de cette conception de la politique se
situe la " politique " comme gestion de la situation telle
quelle apparaît. Mais cet élément, que
nous appelons gestion, prétend être le tout de la politique
et hiérarchise les priorités en limitant, en freinant
et en institutionnalisant les énergies vitales qui le dépassent.
Pourtant la gestion nest quun moment, une tâche,
un aspect.
La gestion est représentation,
et la représentation, en tant que telle, nest quune
partie du mouvement réel. Celui-ci na pas besoin de
la représentation pour vivre, tandis que cette dernière
tend à délimiter la puissance de la présentation.
La politique révolutionnaire est celle qui poursuit à
chaque instant la liberté non pas en tant quassociée
essentiellement aux hommes ou aux institutions, mais comme devenir
permanent qui refuse de sattacher, de se fondre, de "
s incarner " ou de sinstitutionnaliser. La recherche
de la liberté est liée à la constitution du
mouvement réel, de la critique pratique, du questionnement
permanent et du développement illimité de la vie.
Dans ce sens, la politique révolutionnaire nest pas
le contraire de la gestion. Celle-ci, comme partie du tout, est
une partie de la politique. En revanche, quand la gestion tend à
être le tout de la politique, elle constitue précisément
le mécanisme de la virtualisation qui nous plonge dans limpuissance.
La politique comme telle nest
que lharmonie de la multiplicité de la vie en lutte
permanente contre ses propres limites. La liberté est le
déploiement de ses capacités et de sa puissance ;
la gestion nest quun moment limité et circonscrit
où ce déploiement est représenté.
8. Résistance et contre-culture
Résister, cest créer et développer des
contre-pouvoirs et des contre-cultures. La création artistique
nest pas un luxe des hommes, cest une nécessité
vitale dont la grande majorité se trouve pourtant privée.
Dans la société de la tristesse, lart a été
séparé de la vie et, même, lart est de
plus en plus séparé de lart lui-même,
possédé, gangrené quil est par les valeurs
marchandes. Cest pour cela que les artistes comprennent, peut-être
mieux que beaucoup, que résister, cest créer.
Cest donc à eux aussi que nous nous adressons pour
que la création dépasse la tristesse, cest-à-dire
la séparation, pour que la création puisse se libérer
de la logique de largent et quelle retrouve sa place
au cur de la vie.
9. Résister à la séparation
Résister, cest, aussi, dépasser la séparation
capitaliste entre théorie et pratique, entre lingénieur
et louvrier, entre la tête et le corps. Une théorie
qui se sépare des pratiques devient une idée stérile.
Cest ainsi que, dans nos universités, il existe une
myriade didées stériles. Mais, en même
temps, les pratiques qui se séparent de la théorie
se condamnent à disparaître à lusure dans
une sorte dautorésorption. Résister, dès
lors, cest créer les liens entre les hypothèses
théoriques et les hypothèses pratiques: que tous ceux
qui savent faire quelque chose sachent aussi le transmettre à
ceux qui désirent se libérer. Créons ainsi
les relations, les liens qui potentialisent des théories
et des pratiques de lémancipation, en tournant le dos
aux chants des sirènes qui nous proposent de " nous
occuper de nos vies ", à quoi nous répondons
que nos vies ne se réduisant pas à des survies, elles
sétendent au-delà des limites de notre peau.
10. Résister à la normalisation
Résister signifie, en même temps, déconstruire
le discours faussement démocratique qui prétend soccuper
des secteurs et des personnes exclues. Dans nos sociétés,
il ny a pas d" exclus " ; nous sommes tous
inclus, de manière différente, de manière plus
ou moins indigne et horrible, mais inclus tout de même. Lexclusion
nest pas un accident, ce nest pas un " excès
". Ce quon appelle exclusion et insécurité,
cest ce que nous devons voir comme lessence même
de cette société amoureuse de la mort. Cest
pour cela que lutter contre les étiquettes implique aussi
notre désir de nous mettre en contact avec les luttes de
ceux que lon nomme " anormaux " ou " handicapés
".
Nous disons quil ny
a pas dhomme ou de femme " anormal " ou " handicapé
", mais quil existe des personnes et des modes dêtre
différents. Les étiquettes agissent comme des miniprisons
où chacun de nous est défini par un niveau donné
dimpuissance. Or, ce qui nous intéresse, cest
la puissance, la liberté. Un handicapé n existe que
dans une société qui accepte la division entre forts
et faibles. Refuser cela, qui nest autre que la barbarie,
cest refuser le quadrillage, la sélection inhérente
au capitalisme. Cest pour cela que lalternative implique
un monde où chacun assume la fragilité propre au phénomène
de la vie et où chacun développe ce quil peut
avec les autres et pour la vie. La lutte pour la culture des sourds,
qui a su faire exploser la prison de la taxinomie médicale,
celle contre la psychiatrisation de la société et
tant dautres encore, loin dêtre de petites luttes
pour un peu plus despace, sont de véritables créations
qui enrichissent la vie. Cest pour cela que nous invitons
aussi à résister avec nous les groupes de lutte contre
la normalisation disciplinaire médico-sociale sous tous ses
aspects. La même chose se produit avec les formes de disciplinarisation
propres aux systèmes éducatifs. La normalisation opère
ici comme une menace permanente déchec ou de chômage.
il existe en revanche des expériences parallèles,
alternatives et diverses par rapport à la scolarisation,
où les problèmes liés à léducation
se développent selon une logique différente. Handicapés,
chômeurs, retraités, cultures en marge, homosexuels
sont tous des classifications sociologiques qui opèrent en
séparant et en isolant à partir de limpuissance,
de ce quon ne peut pas faire, en rendant unilatéral
et pauvre le multiple, source de puissance.
11. Résister au repli
Résister, cest aussi repousser la tentation dun
repli didentité qui sépare les " nationaux
" des " étrangers ". Limmigration, les
flux migratoires ne sont pas un " problème ", mais
une réalité profonde de lhumanité depuis
toujours et pour toujours. Il ne sagit pas dêtre
philanthropiquement " bon pour les étrangers ",
mais de désirer la richesse produite par le métissage.
Résister, cest créer des liens entre les "
sans " - sans toit, sans travail, sans papiers, sans dignité,
sans terre...-, tous les " sans "qui nont pas la
" bonne couleur de peau ", la " bonne pratique sexuelle
", etc.: une union de sans, une fraternité des sans,
non pour être " avec ", mais pour construire une
société où les sans et les avec nexistent
plus.
12. Résister à lignorance
Nos sociétés qui prétendent être des
cultures scientifiques forment en réalité, dun
point de vue historique et anthropologique, le type de société
qui a produit le plus grand degré dignorance que lépopée
humaine ait connu. Si dans toute culture les hommes ont possédé
des techniques, notre société est la première
qui soit proprement possédée par la technique. 90
% dentre nous sommes incapables de savoir ce qui se passe
entre le moment où lon appuie sur le bouton et le moment
où leffet désiré se produit. 90 % dentre
nous ignorons la quasi-totalité des mécanismes et
ressorts du monde dans lequel nous vivons.
Ainsi, notre culture produit
des hommes et des femmes ignorants qui, se sentant exilés
de leur milieu, peuvent alors le détruire sans scrupule aucun.
La violence de cet exil est tel que, pour la première fois,
lhumanité se trouve confrontée à la possibilité
réelle et concrète - et peut-être inévitable
- de sa destruction. On nous dit quétant donné
la complexité de la technique, les hommes doivent laccepter
sans la comprendre, mais le désastre écologique montre
que ceux qui croient comprendre la technique sont loin de la maîtriser.
Il est donc urgent de créer des groupes, des noyaux, forums
de socialisation du savoir pour que les hommes puissent à
nouveau prendre pied dans le monde réel.
De nos jours, la technique de
la génétique nous place à la lisière
dune possibilité de sélection entre les êtres
humains selon des critères de productivité et de bénéfices.
Leugénisme, au nom du bien, inhumanise lhumanité.
On nous apprend que nous pouvons à présent procéder
au clonage dun être humain alors que notre triste humanité
désorientée ignore ce quest un être humain...
Ces questions profondément politiques ne doivent pas rester
entre les mains des techniciens. Autrement dit, lares publique ne
doit pas devenir res technique.
13. Résistance permanente
Résister, cest affirmer que, contrairement à
ce que lon a pu croire, la liberté ne sera jamais un
point darrivée. Paradoxalement, lespoir nous
condamne à la tristesse. La liberté et la justice
nexistent quici et maintenant, dans et par les moyens
qui les construisent. Il ny a pas de bon maître ni dutopie
réalisée. Lutopie est le nom politique de lessence
même de la vie, du devenir permanent. Cest pourquoi
lobjectif de la résistance ne sera jamais le pouvoir.
Le pouvoir et les puissants
sont dailleurs condamnés à ne pas trop séloigner
de ce quun peuple désire. Dès lors, croire que
le pouvoir décide du réel de nos vies relèvetoujours
dune attitude desclave. Lhomme triste, comme nous
le disions, a besoin du tyran.il nest pas suffisant de demander
aux hommes qui occupent le pouvoir quils édictent telle
ou telle loi séparée des pratiques de la base sociale.
Nous ne pouvons pas, par exemple, demander à un gouvernement
quil fasse des lois donnant aux étrangers les mêmes
droits quaux autres Si au sein de la base sociale nous ne
construisons pas la solidarité qui va dans ce sens. La loi
et le pouvoir, sils sont démocratiques, doivent refléter
létat de la vie réelle de la société.
Notre problème nest donc pas que le pouvoir soit corrompu
et arbitraire, cest la société que ce pouvoir
reflète: notre tâche en tant quhommes et femmes
libres, cest quexistent les liens de solidarité,
de liberté et damitié qui empêchent réellement
que le pouvoir soit réactionnaire. il ny a de liberté
que dans les pratiques de libération.
14. La résistance est lutte
La composition de liens augmente la puissance, la séparation
capitaliste la diminue. La lutte pour la liberté est bien
une lutte communiste pour récupérer et augmenter la
puissance. En revanche, le capitalisme opère par abstraction,
sérialisation, réification, en décomposant
les liens et en nous plongeant dans limpuissance. Cest
pourquoi la lutte pour la liberté et la démocratie
sont des devenirs permanents qui ne trouveront jamais dincarnation
définitive. La lutte va toujours dans le sens de la puissance,
de la composition de liens, de lalimentation du désir
de liberté dans chaque situation concrète.
15. Résistance ouvrière
La résistance comme création exige que nous pensions
aussi la question du " sujet révolutionnaire ",
en rompant définitivement avec la vision marxiste classique
posant la classe ouvrière comme " le " sujet révolutionnaire,
personnage messianique au sein de lhistoricisme moderne.
Cependant, contrairement à
ce que prétendent certains sociologues postmodernes de la
complexité, la classe ouvrière ne tend pas à
disparaître: simplement, la fonction ouvrière se déplace
et sordonne géographiquement. Ainsi, Si dans les pays
centraux il y a numériquement moins douvriers, la production
sest déplacée vers les pays dits périphériques
où lexploitation brutale des hommes, des femmes et
des enfants assure dénormes bénéfices
aux entreprises capitalistes. Et dans les pays centraux, par le
biais de lévocation de l" insécurité
", on propose aux classes populaires des alliances nationales
pour mieux exploiter le tiers monde.
La production capitaliste est
diffuse, inégale et combinée. Cest pour cela
que la lutte, la résistance doivent être multiples
mais aussi solidaires. Il ny a pas de libération individuelle
ou sectorielle. La liberté ne se conjugue quen termes
universels, ou, dit autrement: ma liberté ne sarrête
pas là où commence celle de lautre, mais ma
liberté nexiste que sous la condition de la liberté
de lautre.
Bien quil nexiste
pas de sujet révolutionnaire " en soi ", prédéterminé,
il existe en tout cas des sujets révolutionnaires multiples
qui nont pas de forme prédéfinie ni dincarnation
définitive. Aujourdhui, nous voyons fleurir des coordinations,
des collectifs et des groupes de travailleurs qui débordent
largement dans leurs revendications les luttes sectorielles. Ces
luttes doivent, au sein de chaque singularité, de chaque
situation concrète, dépasser le quadrillage du pouvoir,
refuser la séparation entre avec emploi et sans emploi, nationaux
et étrangers, etc. Non parce que lemployé, le
national, homme, blanc doit être " charitable "
avec le sans-emploi, létranger, la femme, le handicapé,
etc., mais parce que toute lutte qui accepte et reproduit ces différences
est une lutte qui, aussi violente soit-elle, respecte et renforce
le système capitaliste.
Mais la fonction ouvrière
se déplace aussi dans un autre sens : de lusine classique
comme espace physique privilégié de constitution de
valeur à la fabrique sociale dans laquelle le capital assume
la tâche de coordonner et de subsumer toutes les activités
sociales. La valeur sestompe dans toute la société,
elle circule à travers les formes multiples du travail. Laccumulation
capitaliste sétendant à lensemble de la
société, elle peut, par conséquent, être
sabotée à nimporte quel point du circuit par
le biais dactes dinsubordination.
16. La résistance et la question
du travail
Une partie de la construction des hiérarchies et des classifications
qui nous sont imposées part de la confusion entre division
technique et division sociale du travail. Sous la notion de travail,
nous entendons en effet deux choses différentes. Dun
côté, une activité constitutive de lhomme,
anthropologique ou ontologique, lensemble des relations sociales
qui nous conforment, dans la perspective matérialiste de
la société et de lhistoire. Mais, dun
autre côté, le travail est ce devoir, aliénant,
cet esclavage moderne sous lequel le capitalisme nous sépare
en classes. Cest celui-là qui nous fait souffrir quand
nous en avons et quand nous n en avons pas. Abolir le travail dans
ce dernier sens, cest réaliser les possibilités
de lidée communiste libertaire du travail dans le premier
sens.
Les hiérarchies qui se
fondent sur lunidimensionnalisation de la vie dans la question
du travail aliéné, lemploi, sont celles qui
doivent être dissoutes dans louverture à la multiplicité
des savoirs et des pratiques de la vie. Le travail, du point de
vue ontologique, lensemble des activités qui effectivement
valorisent le monde (techniques, scientifiques, artistiques, politiques)
forment, en même temps, une source de démocratisation
radicale et une mise en question définitive et totale du
capitalisme.
17. Résister, cest construire
des pratiques
Résister, ce nest
pas, dès lors, avoir des opinions. Dans notre monde, contrairement
à ce que lon peut croire, il ny a pas de "
pensée unique ", il existe quantité didées
différentes. Mais des opinions diverses nimpliquent
pas des pratiques réellement alternatives et, de ce fait,
ces opinions ne sont que des opinions sous lempire de la pensée
unique, de la pratique unique. il faut en finir avec ce mécanisme
de la tristesse qui fait que nous avons des opinions différentes
et une pratique unique. Rompre avec la société du
spectacle signifie ne plus être spectateur de sa propre vie,
spectateurs du monde.
Attaquer le monde virtuel, ce
monde qui a besoin, pour nous discipliner, pour nous sérialiser,
que nous soyons tous à la même heure devant notre poste
de télévision, ne revient pas à dire comment
le monde, léconomie, léducation doivent
être de manière abstraite. Résister, cest
construire des millions de pratiques, de noyaux de résistance
qui ne se laissent pas piéger par ce que le monde virtuel
appelle le " sérieux ". Etre réellement
sérieux, ce nest pas penser la globalité et
constater notre impuissance. Être sérieux implique
de construire, ici et maintenant, les réseaux et liens de
résistance qui libèrent la vie de ce monde de mort.
La tristesse est profondément réactionnaire. Elle
nous rend impuissants. La libération, finalement, est aussi
libération des commissaires politiques, de tous ces tristes
et aigres maîtres libérateurs. Cest pour cela
que résister passe aussi par la création de réseaux
qui nous sortent de cet isolement.
Le pouvoir nous souhaite isolés
et tristes, sachons être joyeux et solidaires. Cest
en ce sens que nous ne reconnaissons pas lengagement comme
un choix individuel. Nous avons tous un degré déterminé
dengagement. il ny a pas de " non-militants "
ou d" indépendants ". Nous sommes tous liés.
La question est de savoir, dune part, à quel degré
et, dautre part, de quel côté de la lutte on
est engagé.
18. Résister, cest créer
des liens
Il est indispensable de réfléchir sur nos pratiques,
les penser, les rendre visibles, intelligibles, compréhensibles.
Pouvoir conceptualiser ce que nous faisons constitue une part de
la légitimité de nos constructions et participe de
la socialisation des savoirs entre les uns et les autres : être
nous-mêmes lecteurs, penseurs et théoriciens de nos
pratiques, être capables dapprécier la valeur
de notre travail pour éviter quon nous appauvrisse
par des lectures normalisatrices.
Ce manifeste nest pas
une invitation à adhérer à un programme et
encore moins à une organisation. Nous invitons simplement
les personnes, les groupes et les collectifs qui se sentent reflétés
par cespréoccupations à prendre contact avec nous
afin de commencer à briser lisolement. Nous vous invitons
aussi à faire connaître ce texte par tous les moyens
à votre disposition.
Tous ceux qui souhaiteraient
faire des commentaires, propositions, etc. seront les bienvenus.
Nous nous engageons à les faire circuler au sein du Réseau
de résistance alternatif. Nous ne souhaitons pas établir
un centre ou une direction et nous mettons à la disposition
des camarades et amis lensemble des contacts du Réseau
pour que le dialogue et lélaboration de projets ne
se fassent pas de manière concentrique
19. Résistance et collectif
de collectifs
Beaucoup de nos groupes ou collectifs possèdent des publications
ou des revues. Le Réseau se propose daccumuler et de
mettre à disposition des autres groupes ces savoirs libertaires
qui peuvent aider et potentialiser la lutte des uns et des autres.
Des centaines de luttes disparaissent par isolement ou par manque
dappui, des centaines de luttes sont obligées de partir
de zéro et chaque lutte qui échoue nest pas
seulement une " expérience " : chaque échec
renforce lennemi. Doù la nécessité
de nous entraider, de créer des " arrière-gardes
solidaires " pour que chaque personne qui en quelque point
du monde lutte à sa manière, dans sa situation, pour
la vie et contre loppression puisse compter sur nous comme
nous espérons pouvoir compter sur elle. Le capitalisme ne
tombera pas den haut. Cest pour cela que dans la construction
des alternatives il ny a pas de petit ou de grand projet.
Saluts fraternels à
tous les frères et surs de la côte (2)
(1) Buenos Aires, automne 1999.
Manifeste élabore par les groupes suivants :
El Mate (Argentine),
Mères de la place de Mai (Argentine) ,
collectif Amautu (Pérou),
groupe Chapare (Bolivie),
collectif Malgré Tout (Paris),
Collectif Che Toulon).
Site internet :www.sinectis.com.ar/u/redresistalt
e-mail : [email protected]
;
boite postal : CC145, 1422suc.22(b),
Ciudad autonoma de Buenos Aires,
Argentine
(2)
Salut de
pirates , à la différence des corsaires,
trafiquants esclavagistes et mercantilistes des mers, les pirates
étaient communistes et créaient des communes
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