
Louis Aragon
Complainte de Pablo Neruda
Je vais dire la légende
De celui qui s'est enfui
Et fait les oiseaux des Andes
Se taire au coeur de la nuit
Le ciel était de velours
Incompréhensiblement
Le soir tombe et les beaux jours
Meurent on ne sait comment
Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j'entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda
Lorsque la musique est belle
Tous les hommes sont égaux
Et l'injustice rebelle
Paris ou Santiago
Nous parlons même langage
Et le même chant nous lie
Une cage est une cage
En France comme au Chili
...
Sous le fouet de la famine
Terre terre des volcans
Le gendarme te domine
Mon vieux pays araucan
Pays double où peuvent vivre
Des lièvres et des pumas
Triste et beau comme le cuivre
Au désert d'Atacama
...
Avec tes forêts de hêtres
Tes myrtes méridionaux
ش mon pays de salpêtre
D'arsenic et de guano
Mon pays contradictoire
Jamais libre ni conquis
Verras-tu sur ton histoire
Planer l'aigle des Yankees
...
Absent et présent ensemble
Invisible mais trahi
Neruda que tu ressembles
ہ ton malheureux pays
Ta résidence est la terre
Et le ciel en même temps
Silencieux solitaire
Et dans la foule chantant
Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j'entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda
Paru pour la première fois dans la Revue Europe #28 - 01/04/1948
rassemblés sous le titre : Le Romancero de Pablo Neruda
Qui Vivra Verra
Dans les premiers froids de Madrid
J'habitais la Puerta del Sol
Cette place comme un grand vide
Attendait quelque nouveau Cid
Dont le manteau jonchât le sol
Et recouvrît ces gueux sordides
Qu'on jette aux mendiants l'obole
Montrez-moi le peuple espagnol
Qui vivra verra le temps roule roule
Qui vivra verra quel sang coulera
Passant les bourgs de terre cuite
Les labours perches dans les airs
Sur un chemin qui fait des huit
Comme aux doigts maigres des jésuites
Leur interminable rosaire
Le vent qui met les rois en fuite
Fouette un bourricot de misere
Vers l'Escorial-au-Désert
. . . .
D'où se peut-il qu'un enfant tire
Ce terrible et long crescendo
C'est la plainte qu'on ne peut dire
Qui des entrailles doit sortir
La nuit arrachant son bandeau
C'est le cri du peuple martyr
Qui vous enfonce dans le dos
Le poignard du cante jondo
. . . . .
Qu'au son des guitares nomades
La gitane mime l'amour
Les cheveux bleuis de pommade
L'oeil fendu de Shéhérazade
Et le pied de Boudroulboudour
Il se fait soudain dans Grenade
Que saoule une nuit de vin lourd
Un silence profond et sourd
Qui vivra verra le temps roule roule
Qui vivra verra quel sang coulera
It se fait soudain dans Grenade
Que saoule une nuit de sang lourd
Une terrible promenade
Il se fait soudain dans Grenade
Un grand silence de tambours
Paru pour la première fois dans : Les Lettres Françaises le 6 Septembre 1956 sous le titre Espagne 1927
Le Roman Inachevé - chapitre : Le vaste monde - Extrait de : ہ Chaque gare de poussière les buffles de cuir bouilli - 1956 .
ELSA TRIOLET (1896-1970) 
Zadjal du Kantarat AL'OغD
Elle seule elle a le ciel
Que vous ne pouvez lui prendre
Elle seule elle a mon coeur
Qu'on l'ose arracher ou fendre
Elle seule atteint les songes
Qui mettent mes nuits en cendres
Elle seule échappe aux flammes
Comme fait la salamandre
Elle seule ouvre mon ame
A ce qui ne peut s'entendre
Elle seule et qui sait d'ou
Vient l'oiseau vers le temps doux
Elle seule qu'elle parle
C'est comme faire un voyage
Elle seule et son silence
A la beauté des ombrages
Elle seule et tout l'amour
Me sont un même visage
Elle seule et les merveilles
S'étonnent de son passage
Elle seule et le soleil
A peine y peut faire image
Elle seule et qui sait d'où
Vient l'oiseau vers le temps doux
Elle seule et tout le reste
S'en aille au diable vauvert
Elle seule et j'ai pour elle
Seule ainsi vécu souffert
Elle seule ô ma romance
Mon sang mes veines mes vers
Elle seule et qu'elle sorte
Je demeure dans l'enfer
Elle seule et que m'importent
Cette vie et l'univers
Elle seule et je sais d'où
L'oiseau chante le temps doux
Le Fou d'Elsa - chapitre L'Alcaïceria - Grenade - Juin 1964
Enfer 5
Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre pour le givre
Et pour le vent être léger
J'arrive ou je suis étranger
Un jour tu passes la frontière
D'où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu'importe et qu'importe hier
Le coeur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon
Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l'enfance de tes yeux
Mieux Vaut laisser basses les lampes
Lanuit plus longtemps nous va mieux
C'est le grand jour qui se fait vieux
Les arbres sont beaux en automne
Mais l'enfant qu'est-il devenu
Je me regarde et je m'étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus
Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d'antan
Tomber la poussière du temps
C'est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigs
C'est comme une eau froide qui montre
C'est comme une honte qui croît
Un cuir a crier qu'on corroie
C'est long d'être un homme une chose
C'est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au dedans de nous
Lentement plier nos genous
ش mer amere ô mere profonde
Quelle est l'heure de tes marées
Combien faut-il d'années-secondes
A l'homme pour l'homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées
Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme etre n'est passager
C'est un peu fondre pour le givre
Et pour le vent être léger
J'arrive ou je suis étranger
Le Voyage de Hollande et Autres Poemes - chapitre : D'un Enfer - 1965 .
Lorsque s'en Vient le Soir
Lorseque s'en vient le soir qui tourne par la porte
Vivre a la profondeur soudain d'un champ de blé
Je te retrouve amour avec mes mains tremblées
Qui m'es la terre tendre entre les feuilles mortes
Et nous nous defaisons de nos habits volés
Rien n'a calmé ces mains que j'ai de te connaître
Gardant du premier soir ce trouble a te toucher
Je te retrouve amour si longuement cherchée
Comme si tout a coup s'ouvrait une fenetre
Et si tu renoncais a toujours te cacher
Je suis a tout jamais ta scene et ton théâtre
Où le rideau d'aimer s'envole n'importe ou
L'étoile neige en moi son éternel mois d'aout
Rien n'a calmé ce coeur en te voyant de battre
Il me fait mal à force et rien ne m'est si doux
Tu m'es pourtant toujours la furtive passante
Qu'on retient par miracle au détour d'un instant
Rien n'a calmé ma peur je doute et je t'attends
Dieu perd les pas qu'il fait lorseque tu m'es absente
Un regard te suffit à faire le beau temps
Lorsque s'en vient le soir qui tourne par la porte
Vivre a la profondeur soudain d'un champ de blé
Je te retrouve amour avec mes mains tremblées
Qui m'es la terre tendre entre les feuilles mortes
Et nous nous défaisons de nos habits volés
Le Voyage de Hollande et Autres Poèmes - chapitre : Du peu de mots d'aimer - 1965 .
Pablo Mon Ami
Pablo mon ami qu'avons-nous permis
L'ombre devant nous s'allonge s'allonge
Q'avons-nous permis Pablo mon ami
Pablo mon ami nos songes nos songes
Nous sommes les gens de la nuit qui porttons le soleil en nous
Il nous brûle au profond de l'être
Nous avons marché dans le noir à ne plus sentir nos genoux
Sans atteindre le monde a naître
. . . . .
Je connais ce souffrir de tout qui bouche de tourment
Amère comme l'aubépine
ہ tous les mots a tous les cris à tous les pas les errements
Où l'âme un moment se devine
. . . . .
Pablo mon ami tu disais avec ce langage angoissant
Où se font paroles etranges
N'est large espace que douleur et n'est univers que de sang
Si loin que j'aille rien n'y change
. . . . .
Pablo mon ami le temps passe et déjà s'effacent nos voix
On n'entend plus même un coeur battre
Tout n'était-il que ce qu'il fut tout n'était-il que ce qu'on voit
Tout n'était-il que ce théâtre
Pablo mon ami qu'avons-nous permis
L'ombre devant nous s'allonge s'allonge
Q'avons-nous permis Pablo mon ami
Pablo mon ami nos songes nos songes
Elégie A Pablo Neruda - 28/02/1966
Chantée par Jean Ferrat - 16 Nouveau Poèmes D'Aragon - Volume 2 - 1995 .
* * *
L'Affiche Rouge
Vous n'avez réclamé ni gloire ni les larmes
Ni l'orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n'éblouit pas les yeux des Partisans
Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L'affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants
Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c'est alors que l'un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand
Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan
Un grand soleil d'hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant
Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient le coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant Est-ce ainsi que les hommes vivent ?Tout est affaire de décor
Changer de lit changer de corps
quoi bon puisque c'est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m'éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j'ai cru trouver un pays.Coeur léger coeur changeant coeur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut-il faire de mes jours
Que faut-il faire de mes nuits
Je n'avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
Je m'endormais comme le bruit.C'était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d'épaule
La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j'y tenais mal mon rôle
C'était de n'y comprendre rienEst-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suiventDans le quartier Hohenzollern
Entre La Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne
Fleurissaient les seins de Lola
Elle avait un coeur d'hirondelle
Sur le canapé du bordel
Je venais m'allonger près d'elle
Dans les hoquets du pianola.Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke.Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent.Elle était brune elle était blanche
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
Et la semaine et le dimanche
Elle ouvrait à tous ses bras nus
Elle avait des yeux de faïence
Elle travaillait avec vaillance
Pour un artilleur de Mayence
Qui n'en est jamais revenu.Il est d'autres soldats en ville
Et la nuit montent les civils
Remets du rimmel à tes cils
Lola qui t'en iras bientôt
Encore un verre de liqueur
Ce fut en avril à cinq heures
Au petit jour que dans ton coeur
Un dragon plongea son couteauEst-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent. Chantée par Léo Ferré * * *Il n'y a pas d'amour heureux
Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n'y a pas d'amour heureux.Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de ce lever matin
eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie et retenez vos larmes
Il n'y a pas d'amour heureux.Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n'y a pas d'amour heureux.Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n'y a pas d'amour heureux.Il n'a pas d'amour qui ne soit à douleur
Il n'a pas d'amour dont on ne soit meurtri
Il n'a pas d'amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l'amour de la patrie
Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs
Il n'y a pas d'amour heureux
Mais c'est notre amour à tous deux
extrait de La Diane française - ةdition Seghers
Chantée par George Brassens 16 juin 1953
* * *
La Rose et le Réséda
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats
Lequel montait à l'échelle
Et lequel guettait en bas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Qu'importe comment s'appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l'un fut de la chapelle
Et l'autre s'y dérobât
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous les deux étaient fidèles
Des lèvres du coeur des bras
Et tous les deux disaient qu'elle
Vive et qui vivra verra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au coeur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l'un chancelle
L'autre tombe qui mourra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Ils sont en prison Lequel
A le plus triste grabat
Lequel plus que l'autre gèle
Lequel préfère les rats
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Un rebelle est un rebelle
Deux sanglots font un seul glas
Et quand vient l'aube cruelle
Passent de vie à trépas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Répétant le nom de celle
Qu'aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
Même couleur même éclat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Il coule il coule il se mêle
ہ la terre qu'il aima
Pour qu'à la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
L'un court et l'autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L'alouette et l'hirondelle
La rose et le réséda
extrait de La Diane française - ةdition Seghers